Victime expiatoire de l’épuration

 

Immédiatement interdit de toute activité politique

 

 

R01 liberation colmar

Libération de Colmar les 2-3-4 février 1945 par la 8è Division d’Infanterie US

et la 1ère Armée française de De Lattre.

 

Dès le lendemain, Joseph Rossé se met en relation avec le sénateur Médard Brogly1, également sorti de la clandestinité dans laquelle il s’était plongé en août 1944 pour échapper à l’arrestation par les nazis.

 

Joseph Rossé s’adresse à lui à la fois en tant qu’ami et en tant que président du conseil de surveillance2 d’une Alsatia préservée pour l’essentiel grâce à son action personnelle.3 C’est un appel à l’aide, pour lui et aussi sa femme, à présent seule avec d’r Lüïala leur fils adoptif handicapé, alors âgé de 22 ans et sans ressources propres. C’est également une première occasion de revenir sur son action durant la sombre période qui vient de s’achever. En fait un plaidoyer pro domo.4

 

« Jeudi 8.2.1945. -Mon cher ami Brogly ! Je t'écris ce dernier mot dans un état compréhensible d'excitation intérieure. J'avais l'intention, des le début, de me présenter. Je voulais seulement attendre des jours plus calmes. Sous la pression des menaces et pour éviter dans la mesure du possible des ennuis à mon épouse, je me présente immédiatement à la justice.

J'ai le droit de dire aujourd'hui que, durant ces cinq années passées, j'ai tout fait ce qu'un homme peut bien faire pour aider mes amis politiques dans tout le pays. A beaucoup j'ai évité l'arrestation. Tu sais, toi, combien j'ai réussi à arracher aux griffes des geôliers. Rien ne me rebutait, aucune démarche, aucune dépense, rien. Et à présent l'on me reproche ces nombreuses démarches, cette collaboration. J'entre en prison la conscience tranquille. Je n'ai fait que le meilleur et je n'ai voulu que cela. J'espère que mes amis, qu'avant tout toi surtout, ne m’abandonneront pas.

N'abandonne pas, surtout, ma pauvre épouse. Fais en sorte qu'on ne la harcèle pas. Elle a déjà supporté assez. Malheureusement je ne peux lui laisser presque rien en argent liquide ou économies parce que je n'ai rien. Mon salaire m'a servi à payer l'hypothèque et ensuite j'ai acheté, dernièrement, quelques actions Alsatia. Fais en sorte que l'Alsatia ne se comporte pas comme la dernière fois, lorsque l'on ne remboursa rien à mon épouse.

Parce qu'elle aura dans les prochains temps toutes sortes de dépenses pour les impôts et les assurances, sans parler de ma défense. Rends-lui visite de temps à autre et fais en sorte que nos amis la visitent et lui remontent le moral. Je t'en supplie.

L'Alsatia jouera certainement, dans mon procès un rôle particulièrement important. Fais en sorte que la défense obtienne l'aide nécessaire par la délivrance des documents etc. et que l'on ne complique pas le travail de Madame R. [Rodier, secrétaire du directeur général].

Je remets mon sort personnel, mon cher ami, entre les mains de Dieu. Avec la conviction d'avoir vraiment combattu l'Allemagne national-socialiste comme aucun autre Alsacien, sans doute, avec la conviction d'avoir travaillé, de corps et d'esprit pour notre Alsace et nos pauvres Alsaciens, et ce jusqu'au sacrifice personnel, je m'avance vers mes juges terrestres et, si cela doit être, vers le juge éternel.

Que Dieu te rende tout ce que tu feras. Qu'il me protège ainsi que notre chère Alsace. Avec mon salut cordial et que Dieu te garde, ton J. Rossé. »

 

 

R02 grande epreuve

Edition française du livre du Sénateur Broglie.

Président du Conseil d’Administration de l’Alsatia sous l’annexion nazie.

 

Rossé en état d’arrestation n’est pas immédiatement placé en détention. Durant trois semaines, peut-être par l’entremise du préfet Fonlupt-Espéraber qui s’en défendra cependant par la suite5, il reste en liberté.6 Il est placé sous la surveillance de deux officiers, dont le comportement, selon les termes d’Heidet le directeur de la filiale parisienne de l’Alsatia, sera « parfaitement digne et honnête ».7 Sa situation change brutalement la fin du mois de février, à la suite d’une intervention malencontreuse du sénateur Brogly à Paris. Bien qu’ayant passé la guerre en Alsace, celui-ci croit pouvoir disposer d’une certaine audience auprès des autorités de la Libération dans la mesure où il n’avait pas pris part au vote des pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. Or, en février 1945, le pays est sous l’administration du Gouvernement provisoire de la République française. Le socialiste Adrien Texier y occupe les fonctions de ministre de l’Intérieur, François de Menthon celle de ministre MRP de la Justice. Au sein de l’Assemblée consultative provisoire  installée à Paris au palais du Luxembourg du 7 novembre 1944 au 3 août 1945 fonctionne une Commission des Affaires d’Alsace-Lorraine, dominée par Edmond-Marcel Naegelen, le vieil adversaire de Rossé depuis les années vingt. C’est là que va se jouer l’avenir de l’ancien député de Colmar.

 

Le 11 février 1945 paraît dans France-Soir une interview du sénateur qui, bien intentionné, se fait l'avocat chaleureux de Joseph Rossé et interpelle le gouvernement à son sujet. L’article ne laisse pas indifférent Henri Noguères qui, le 10 juillet 1940, avait fait partie des quatre-vingts parlementaires ayant voté contre les pleins pouvoirs à Philippe Pétain. Il était devenu président de la Haute Cour de justice chargée des procès d'épuration contre les ministres et hauts fonctionnaires du régime de Vichy, à sa création le 18 novembre 1944. Depuis les bancs de l’Assemblée consultative provisoire, après évocation du cas Rossé au sein de la Commission des Affaires d’Alsace-Lorraine, Noguères interroge à son tour le gouvernement, ce qui a pour effet de braquer immédiatement sur Colmar les projecteurs de l’actualité.8 Devant ce parterre de personnalités ayant toutes vécues la guerre, soit en France, soit à Alger, la plupart dans la résistance active, mais dont évidemment aucune n’a partagé la situation des Alsaciens restés dans leur région soumise au régime de l’annexion déguisée, le ministre découvre que Rossé vivrait à Colmar en liberté surveillée.

 

 

R03 fonlupt esperaber

Fonlupt-Espéraber, préfet puis député du Haut-Rhin.

A multiplié les efforts pour éliminer Rossé de la scène politique alsacienne

d’après-guerre afin de se frayer une carrière dans le département.

 

Après consultation des services, de Menthon fait avoir que Rossé est détenu dans les locaux de la sécurité à Colmar, ajoutant qu’il sera traduit devant la cour de justice dès qu’elle serait constituée. Tixier décide aussitôt de son incarcération. Pour ce socialiste, la faveur –toute relative – dont bénéficiait le Colmarien ne pouvait que résulter d’une manœuvre du préfet Fonlupt, officieusement chargé d’introduire en Alsace un nouveau parti national d’esprit démocrate-chrétien sur les ruines de l’ancienne UPR. Une formation qui par son orientation travailliste, allait nécessairement, électoralement parlant, faire de l’ombre à la SFIO. La suite des événements amènera Rossé, pensant au sénateur Brogly, à répéter la fameuse prière d’Antigonos II, roi de Macédoine : « Mon Dieu, gardez-moi de mes amis…». Quant au sénateur, cette affaire marquera, selon le professeur François Igersheim qui l’a étudiée, rien moins que « sa mort politique ».9 De fait, il disparait alors de la scène tant politique que médiatique, ne parvenant pas à retrouver son poste à la tête du conseil de l’Alsatia.

 

A partir de là, de nouvelles tribulations judiciaires attendent cet homme de 52 ans déjà poursuivi par deux fois dans sa vie. Interné sur le champ à Colmar, il est ensuite dirigé sur Strasbourg. De la capitale alsacienne, il est envoyé à Pithiviers dans le Loiret. Plus de 500 kilomètres le séparent alors de sa famille et de ses amis, compliquant évidemment l’organisation de sa défense et le coupant des informations régionales. Le 24 avril, il écrit à son vieil ami le sénateur Muller, une lettre, d une lettre « empreinte d’émotion » selon l'historien Wittmann qui la cite.

 

« Après avoir pu me sauver des mains de la Gestapo, me voici interné à Pithiviers. J’en ignore les raisons. Je ne sais pas si on me fera un procès […] Moi, je vais aussi bien que les circonstances le permettent. J’ignore tout ce qui se passe en Alsace. J’en suis séparé de 500 kilomètres et de hauts barbelés et ne reçois ni journaux ou lettres […] Mes amis seuls peuvent me libérer ; je compte dans ce sens aussi sur vous. Ne m’abandonnez pas. »10

 

Dans une lettre du 3 avril 1945, Jean Haren, l'un des anciens collaborateurs du directeur général de l’Alsatia à titre de directeur commercial de la filiale parisienne, s’était adressé à Jean Keppi, lui-même sous le coup de poursuites judiciaires, pour l’informer de la situation.

 

« Apres plusieurs démarches, je viens de réussir à m'entretenir pendant plus de deux heures avec notre ami commun, Joseph Rossé, au camp de Pithiviers dans le Loiret [...] J'ai pu lui expliquer ce qui s'est passé en France depuis la Libération et lui faire comprendre sa situation d'interné administratif [...] II est traité avec considération, il occupe le baraquement réservé aux internés de marque et j'ai pris toutes dispositions utiles pour qu'il reçoive les trois colis de vivres auxquels il a droit chaque mois [...] Pour que mon intervention en faveur de Rossé soit efficace, il importe qu'elle soit ignorée des milieux de l'Alsatia.11 En conséquence je vous recommande la plus grande discrétion, sauf envers Brogly et l'abbé Zemb. Je risquerais autrement d'être combattu et neutralisé... »

 

 

R04 camp pithiviers

Le camp de Pithiviers (Loiret). Lieu d’internement des juifs après la rafle du Vel d’hiv’ puis des épurés à la Libération. Rossé y séjourna avant son inculpation et son emprisonnement à Nancy le temps du procès..

 

Des mois durant, l’ancien député UPR est interné sans voir de juge d’instruction. Comme l’évoque Haren, il est effectivement sous le régime de l’internement administratif, dont l’épuration usera et abusera12. Le 18 mai 1945, on le transfère à la maison d’arrêt de Nancy, date que l’historien Bankwitz confondra – pour s’en étonner- avec celle de son arrestation 13 alors que celle-ci était intervenue plus de trois mois auparavant.14 En fait, dès le 24 février le ministre Tixier avait écrit à Charles Blondel, commissaire régional de la République pour les départements du Haut et du Bas-Rhin pour lui exprimer le souhait du gouvernement que soit « évité un procès trop hâtif qui n’entraînerait qu’une condamnation trop faible. »15

 

Tixier sera entendu au-delà de ses espérances ! En effet, à Nancy, ce n’est que le 18 juillet 1945 que le capitaine Kalis interroge Rossé une première fois sur le fond.16 Le 8 novembre 1945 le juge Maurice Pagniez notifie à l’intéressé son inculpation pour « intelligence avec l’ennemi et faits de collaboration au vu de l’article 21 de l’ordonnance du 28 novembre 1944 » Le16 octobre 1945, le nouveau Garde des sceaux Pierre-Henri Teitgen avait fait savoir au général de Gaulle, président du gouvernement provisoire, que Rossé avait été renvoyé devant la cour de Justice de Colmar17 après que !e 16 octobre 1945, Teitgen ait fait savoir au général de Gaulle, président du gouvernement provisoire, que Rossé avait été renvoyé devant la cour de Justice de Colmar18 et qu’une information avait par ailleurs été ouverte contre les administrateurs et gérants de l’Alsatia.19 L’instruction ayant suffisamment progressé, Pagniez procède le 11 mars 1946 à un interrogatoire récapitulatif de l’inculpé.20 Le 5 août de la même année, Schmitt, commissaire du gouvernement auprès de la cour de Justice de Colmar, considérant les charges suffisantes, conclu au renvoi devant cette même Cour.21 Ainsi, le dossier passe définitivement de la justice militaire à la justice civile.22

 

 

R05 epuration livre vonau

L’ouvrage de référence de Jean-Laurent Vonau.

 

Depuis le début de l’année 1946 (et peut-être avant) Joseph Rossé rédige une sorte de chronique personnelle constituée de ce qu’il appelle lui-même Notizen. Il y relate les différents évènements, courriers, démarches, contacts en relation avec son affaire.23 En date du 14 avril, on y lit un point de vue intéressant exprimé par le juge Pagniez à Médart Brogly : « Mon opinion sur Rossé est faite ; je lui ai causé intimement pendant 22 jours. Au début, j’étais assez prévenu contre lui ; mais maintenant, je suis convaincu qu’il n’était pas un autonomiste [tourné vers le séparatisme] mais simplement un catholique alsacien acharné. ». Son dossier d’instruction s’avère en effet des plus équilibré. Mais l’instruction se prolonge. Face à un dossier qui risque de conduire à un non-lieu, des compléments d’instruction sont décidés, sous prétexte de l’arrestation de personnages supposés être des témoins-clés de l’accusation  (Wagner, Mourer/ Murer, le Dr Ernst) et de la découverte de 16 caisses de documents d’archives provenant l’ancien Generalreferent für Elsaß. Sur ces nouveaux développements, les Notizen du 15 avril reprennent un point de vue exprimé dans l’un de ses courriers  par Me Kroell, l’un des défenseurs de Rossé :

 

« A) Tout le monde est fort ennuyé de votre affaire et personne ne sait comment faire.

« B) Avec un procès politique comme le votre qui est léger au point de vue accusation, on devrait normalement voir maintenant surgir des faux ; ce serait contre toutes les traditions s’il n’y en avait pas. Les papiers d’Ernst sont une splendide occasion pour leur parution. Cela ne saurait en tout cas tarder. Il est vrai que l’incertitude politique embarrasse la rédaction. »24

 

L’avocat ne croit pas si bien dire. Quelques semaines plus tard, on voit surgir une pièce qui sera fortement agitée lors du procès de Rossé mais aussi dans tous les autres procès importants de l’épuration, en particulier ceux de Mourer, de Keppi et de Sturmel: il s’agit d’un manuscrit reprenant les termes de la pétition signée par les Nanziger le 18 juillet 1940. Cette prétendue « preuve irréfutable de leur collusion avec les nazis » avait été oubliée par tout le monde, y compris par les nazis, jusqu’à l’ouverture des fameuses caisses du Dr Ernst. Elle est présentée comme « LE Manifeste des Trois-Epis » alors que l’original dactylographié avait été transmis par Ernst soi-même à Berlin à la Chancellerie dès le lendemain de l’extorsion des signatures ! Pourtant, ni Keppi ni Sturmel n’authentifieront la pièce trouvée en 1946 à Strasbourg. Ernst restera lui aussi dubitatif. Au procès de Rossé, l’ancien Generalreferent continuera à se demander « si la copie trouvée dans [s]es papiers était bien le texte qui fut transmis [à Berlin] »25 Quant au contenu du texte lui-même, Joseph Rossé soulignera fort justement que cette « Adresse » à Hitler ne contenait en fait que tout ce que les fonctionnaires alsaciens rentrés au pays ont été obligés de signer. »

 

 

R06 fausse lettre a hitler

La fameuse « Adresse à Hitler » signée aux Trois-Epis par les Nanziger. Ici un brouillon du pseudo-Manifeste retrouvé en 1947 dans les archives du Dr Ernst. L’original a fini sa courte carrière à Berlin dans une corbeille à papier.

 

Trois mois plus tard, le même défenseur confirme : « Tout se passe comme si l’accusation ne savait plus comment se sortir de l’aventure. Je persiste à croire que nous en sommes à la période des faux témoins et des fausses pièces. »26 Ainsi, en décembre 1946, soit après 22 mois de détention, on retrouve toujours Rossé «  case départ » à la prison de Colmar.27 Néanmoins c’est devant la cour de Justice de Nancy qu'il comparaîtra ! En effet, fin avril 1946 avait été déposée une requête à la Cour de Cassation émanant du parquet général de Colmar pour que l’affaire Rossé ne soit jugée par aucune des cours de justice des trois départements de l’Est, « pour cause de sécurité publique » ! Finalement, c’est celle de Meurthe et Moselle qui récupère l’affaire.28 Le 10 janvier 1947, un courrier de Me Kroell décrit son président dans ces termes :

 

« Le président est désigné. C’est le Premier Président de la Cour de Nancy, M. Joly. Un homme de 68 ans veuf, malade, austère, fatigué, près de la retraite et fanatiquement catholique, allant à la messe tous les matins et disant le chapelet dans la rue de son bureau à son domicile. Comment réagira-t-il ? Personne ne peut le deviner. Il ne voit personne et ne cause avec personne. Il a cessé d’aller à l’audience, il est enfermé dans son cabinet et travaille le dossier. Il ne sait pas un mot d’allemand, mais pas un mot. Le Procureur général n’en sait pas plus mais il en a encore une vague idée. Lui aussi travaille le dossier du matin au soir. On a désigné Joly parce que personne n’a voulu accepter la mission.»29

 

Sans verser dans le découragement, le vieux lutteur qui avait jadis écrit : « la lutte seule est vie. Qui abandonne le lutte est mort, même s’il vit encore physiquement »30, adresse en décembre 1946 à son ami des années vingt, le chanoine Muller cette lettre dans laquelle s’exprime pleinement son désenchantement :

 

« La lettre si gentille que vous avez bien voulu me faire parvenir m'a fait, dans ma solitude cellulaire, une joie si grande que vous pouvez difficilement vous l'imaginer. Elle m'a touché jusqu'aux larmes. Votre geste si noble – duquel je vous remercie profondément - est une preuve de plus de votre grandeur d'âme, contrastant avantageusement avec l'attitude de trop de personnes, parmi lesquelles se trouvent - Gott sei es geklagt - malheureusement quelques anciens amis politiques qui, personnellement et avec leur famille, ont largement profité de mes efforts et services et qui, dans un égoïsme de courte vue, maintenant où je suis dans des difficultés, n'ont envers moi que l'attitude fameuse de Ponce Pilate ou même pire. Je leur pardonne à l'avance leur faiblesse humaine et qu'elle leur porte bonheur ! ... Vous êtes au courant de la marche de mon affaire et des ultimes efforts de mes adversaires qui ont abouti au renvoi des débats devant la cour de Justice de Nancy. Les instigateurs s'efforcent ainsi à me rendre ma défense le plus difficile que faire se peut et espèrent obtenir une condamnation par un jury, ne comprenant rien, mais absolument rien, aux affaires d'Alsace. On verra ! ... Grâce aux soins prodigieux de ma chère femme, je ne souffre pas de faim. Malgré que je vive depuis de longs mois sous un régime plus sévère que celui auquel sont soumis dans toutes les prisons, et même à Colmar, les assassins, mon moral est excellent. J'attends en calme et confiance l'issue d'e ma douloureuse épreuve. Vivant tout isolé du monde, je ne sais presque rien de l'extérieur. »31

 

 

R07 rosse chanoine muller

Photo prise avant guerre. Joseph Rossé à l’écoute du

Chanoine Müller qui fut jusqu’à la fin l’un de ses grands amis.

 

D’autres courriers avec une partie de sa famille, principalement son beau frère Frédéric Dubois et sa belle-sœur Eugénie née Sonntag, plus rarement sa sœur aînée Louise Marie Rossé épouse Schmitt32 ainsi que les colis expédiés par son épouse entretiennent son moral. Mais arrivent de nouvelles pièces. Les caisses du Dr Ernst en contiennent à elles seules 98 000. Rajoutées aux archives de la Gauleitung, elles mobilisent onze traducteurs ! Or, la procédure exige que Rossé soit entendu sur celles qui le concernent. Des suppléments d’information sont donc requis, qui retardent d’autant le procès.

 

Ainsi, par un ensemble de manœuvres étalées sur deux ans, Joseph Rossé est-il mis totalement hors du jeu politique à un moment décisif de l’après-guerre où, d’une part se profilent les premières élections et où, d’autre part se joue le sort de l’ancien parti « clérical » dans la recomposition des forces politiques alsaciennes.

 

Avant même que l’Alsace ne soit définitivement débarrassée du régime nazi, le 15 mars 1945, les esprits sont déjà tournés vers les premières élections qui doivent permettre aux Français de renouer avec la démocratie représentative dont les années d’occupation et de régime vichyste les ont privés. Elles arrivent très vite et se succèdent à un rythme rapide. La première échéance est celle des élections municipales les 29 avril et 13 mai 1945 : les premières où les femmes seront admises à voter. Les élections sont toutefois différées dans les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et du Territoire de Belfort, les combats trop récents y ayant empêché la constitution des listes électorales. Elles y sont organisées au mois d'août. Des élections cantonales se déroulent les 23 et 30 septembre 1945 pour le renouvellement des conseils généraux. L’échéance suivante est celle des législatives qui se tiennent le 21 octobre 1945 avec pour but l'élection d'une Assemblée constituante. En même temps sont soumises à référendum deux questions auxquelles les Français répondent favorablement : « Faut-il une nouvelle constitution ? » — 96 % de « oui » — et « faut-il limiter les pouvoirs de l'Assemblée constituante élue simultanément ? ». Elles apportent une victoire historique à la gauche marxiste (PCF et SFIO), et même à la gauche dans son ensemble. Le Parti communiste, qui avait déjà effectué une percée lors des élections de 1936, devient le premier parti français avec 159 élus. Le Mouvement républicain populaire (MRP), nouveau parti démocrate-chrétien issu de la Résistance, situé au centre-droit de l'échiquier politique et soutenu au départ par le général de Gaulle, fait son entrée au Parlement avec 150 élus, devançant (de peu) la SFIO et ses 146 élus. Le Parti radical-socialiste, qui avait pourtant été la première force politique française de l'entre-deux-guerres, doit se contenter de résultats catastrophiques. Dans cette famille politique, seule surnage la petite Union démocratique et socialiste de la résistance (UDSR) d’orientation centre-gauche.33 Quant à la droite, discréditée pour avoir été associée par l'opinion à la collaboration menée par Laval pendant la guerre, et particulièrement divisée, elle s’effondre et perd les deux tiers de son électorat.

 

 

Durablement exclu de la scène médiatico-politique

 

L’ampleur des mutations qui, à la Libération, affectent l’opinion publique nationale n’est évidemment pas sans incidences multiples sur la vie politique alsacienne. Les principaux impacts concernent l’ancien parti catholique et son devenir. Avant la guerre, la Volkspartei avait su d’autant mieux conserver son caractère de parti régional qu’elle n’avait eu en face d’elle, dans le reste de la France, aucune formation correspondant à ses orientations particulières de parti chrétien-social. Si, à la fin des années trente, une mouvance démocrate-chrétienne avait tenté de s’inscrire dans le paysage français, elle était restée relativement marginale. Fin 1944, il en sera tout autrement. S’appuyant sur l’ancien Parti démocrate populaire de l’entre-deux-guerres et un tout nouveau Mouvement républicain pour la libération mais aussi et surtout sur des forces catholiques non-politiques associées à la Résistance (CFTC, ACJF) et donc non liées aux anciens partis de feue la IIIè République, c’est une formation politique neuve qui va se constituer. Sous le sigle MRP,34elle se présente comme un parti démocrate-chrétien non confessionnel. Ce « mouvement républicain populaire », recrutera ses militants parmi les catholiques sociaux, les syndicalistes chrétiens, et les mouvements de jeunesse catholique. Il séduit aussi d’emblée le nouvel électorat féminin tout comme l’électorat conservateur modéré, rendu orphelin en raison du discrédit jeté sur la droite à la chute du régime de Vichy. De plus, il réussit à apparaître comme le parti de la fidélité à de Gaulle - qui en soutient la création sans cependant y adhérer - face aux deux partis se réclamant alors du marxisme : le PCF et la SFIO.

 

Au plan alsacien, des réseaux se reconstituent dès après la libération de Colmar et le retour de personnalités comme Mappus, secrétaire général de l’Alsatia d’avant la guerre, revenu du Puy-en-Velay et Mgr Hincky, l’ecclésiastique colmarien réfugié à Alger. Le 28 février 1945, soient quelques jours après l’incarcération de Rossé, se tient à Strasbourg une importante réunion dont le cadre est le journal Le Nouvel Alsacien, l’ancien Der Elsässer / L'Alsacien autorisé à reparaître comme quotidien bilingue à partir du 21 décembre 1944 sous la direction de l’abbé Zimmermann.

Sur l’invitation de Mgr Hincky, de Xavier Mappus, devenu fondé de pouvoir des Editions Alsatia et du secrétaire régional de la CFTC Léon Adolf, y participent les parlementaires sortants et conseillers généraux bas-rhinois UPR et APNA, les sénateurs Sigrist (UPR) et de Leusse (APNA), les députes UPR Meck, Walter, Seltz, et APNA Oberkirch, et des dirigeants de l'UPR ou de la CFTC. II est décidé de créer sur une base régionale un Parti Républicain Populaire (PRP). Un comité provisoire se constitue sous la présidence de Joseph Sigrist, qui, bien que sénateur, n’avait pas pris part au vote des pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. Des commissions sont chargées de la rédaction d'un programme (qui sera du en fait à Michel Walter). II est également décidé d'adhérer à un parti national, mais on laisse aux adhérents le soin de décider. En attendant, le PRP exige des futurs candidats une adhésion à un parti politique français (de leur choix). Le 8 mars, le même « trio de tête » - dont deux des membres sont des adversaires acharnés de Rossé - crée au Luxhof de Colmar la section haut-rhinoise du PRP. Parmi les autres présents : Hartmann, député de Thann (non encore réhabilité), Marcel Jacob à titre de rédacteur en chef du Nouveau Rhin Français, les curés Kuentz (Guebwiller), Guth (Soultz-HR), Neth (Dornach), et Feuerstoss vicaire à Colmar. La motion finale réaffirme la volonté du PRP de s'affilier à un « grand mouvement national ». L'on insiste sur le «respect du statut religieux et scolaire qui [nous] est garanti par la parole de la France ».35

Le 9 mars, Léon Adolf fait part de la création du PRP haut-rhinois au préfet Fonlupt-Espéraber. Mais dès le 21, le comité était remanié pour permettre l’entrée de l'ancien sénateur Pfleger. En attendant le clergé se mobilise. A Guebwiller par exemple, les curés vont de maison en maison voir les anciens membres de l'UPR pour la constitution d'un parti de droite « sous un autre nom ». Et le 21 mars, le préfet est prévenu de la décision du comité haut-rhinois de tenir le 13 avril une réunion des deux comités départementaux pour créer en Alsace un parti unique de tous les démocrates-chrétiens, « car leur fractionnement assurerait la victoire des socialistes ».

 

La nouvelle de la constitution du PRP alsacien provoque au mois de mars 1945 une réaction au cabinet du général de Gaulle. On s’y inquiète d’une éventuelle reconstitution de l’UPR. Différentes initiatives sont alors prises pour l’éviter : relance en Alsace de l’association d’avant-guerre les « Amis de l’Aube » dont le journal devient à la Libération l’organe du MRP, création à Strasbourg et à Mulhouse de sections locales du MRP national, contacts au niveau syndical entre Gaston Tessier, résistant et dirigeant national de la CFTC et Henri Meck qui avait été secrétaire général de la Fédération des syndicats chrétiens d'Alsace et de Lorraine avant d’être élu député investi par l’UPR. Le préfet Fonlupt, qui ne s’était fait nommer à son poste dans le Haut-Rhin que pour préparer une nouvelle carrière politique alsacienne plus heureuse que la précédente,36 mène l’offensive anti-PRP à partir de la section MRP de Mulhouse, constituée pour l’essentiel d’éléments issus du parti des démocrates d’avant-guerre. L’objectif est clair et affiché dans le rapport préfectoral au gouvernement du 5 mai 1945 signé JF-E.37 « Cette création [d’une section MRP] doit orienter nettement la politique alsacienne sur le plan national, à faire table rase de toute tendance autonomiste… »

 

 

R08 henri meck

Henri Meck co-fondateur du PRP puis artisan de son intégration

au MRP national. Un des ardents adversaires du retour de

Joseph Rossé sur la scène politique alsacienne.

 

Pour aboutir au même résultat à Colmar, la section PRP déjà constituée est « étoffée » « d’hommes nouveaux » qui en prennent les commandes. La nouvelle entité, érigée en section locale du MRP, est constituée autours de Xavier Weber, président et de Joseph Rey vice-président, par les récents fondateurs du PRP : Hincky, Metzger Adolphe vétérinaire, Laurent Charles, Jacob Marcel, Denni Armand, Feuerstein Albert, Engelberger Guy, Abbé Feuerstoss, Adolf Léon.38 Seul Jacob y marque une certaine continuité avec l’ancienne UPR.

 

Dans ce contexte, la « mise à l’ombre » de Joseph Rossé est tombée à point nommé pour permettre son élimination du paysage politique. D’autant que la réorganisation de la presse régionale va lui ôter, ainsi qu’à ses amis et anciens partisans, tout moyen d’expression, directe ou indirecte.

 

La presse haut-rhinoise avait disparu dans la tourmente de la guerre. Deux titres seulement étaient restés, en passant dans les mains nazies : à Mulhouse le Mülhauser Tagblatt et à Colmar le Kolmarer Kurier. En avril 1944, un nouveau quotidien, L'Alsace, est préparé par une équipe FFI, que l'historien Igersheim qualifie d’ « astucieuse et prévoyante ». En effet, elle avait su organiser la reprise de la vie publique dès le départ des Allemands. Après réquisition de l'imprimerie du Mülhauser Tagblatt - lui même installé dans les murs et fonctionnant avec les machines de La France de l'Est d'avant la guerre - L'Alsace paraît dès le 23 novembre, intitulé habilement « Organe officiel des FFIA».39 II est autorisé sans difficulté par le commandement militaire. Fonlupt le trouve à son arrivée, il l'autorise derechef.40 II autorise également la parution du Républicain sous la direction du socialiste Jean Wagner. Ayant été sabordé en 1940, Der Republikaner a le droit de reparaître sous son nom français, ce qu'il fait à partir du 28 novembre 1944.

 

Par contre, il en va tout différemment de la presse catholique du Haut-Rhin dont avant-guerre, au sein du groupe d'édition Alsatia, Rossé – désigné comme son héritier par l’abbé Haegy- avait été la figure dominante. Dans les premiers jours de sa prise de fonction, Fonlupt refuse la publication d'un journal catholique, demandée (à Paris déjà) par le fondé de pouvoir de la filiale parisienne de la société, Xavier Mappus sorti de son refuge du Puy-en-Velay, puis à Mulhouse par le sénateur Brom41, enfin par un groupe d'ecclésiastiques mulhousiens « vis-à-vis desquels une certaine réserve me paraissait justifiée » prétendra le préfet : il aurait, écrit-il, « repris la tradition cléricale de l'ancien Mülhauser Volksblatt (organe de la société Alsatia, dont Rossé était avant 1939, le Directeur général, et dont il était devenu, pendant la guerre, le président du Conseil d'Administration)42. C'est qu'avant la libération de Colmar le 2 février 1945, on ne sait pas où est Rossé ni quelle est la situation juridique de la société Alsatia. Et surtout, les commanditaires « n'étaient pas en mesure de proposer un rédacteur responsable donnant toutes garanties, notamment sur le plan national. »43

 

A la libération de Colmar, on réclame aussi de Fonlupt, la reparution des Dernières Nouvelles de Colmar du groupe Quillet dont le rédacteur avant la guerre était Felsenstein, capitaine Favereau dans la résistance, et qui demande à reprendre son ancien journal. Les Dernières Nouvelles de Strasbourg ayant été autorisées, Fonlupt s'incline. Mais du coup, il doit réexaminer la demande des personnalités catholiques et de l'Alsatia-Mappus de faire paraitre un quotidien catholique. A ce moment là Rossé est en prison, mais « il peut encore agiter l'opinion. Quant au sort de l’Alsatia, dont le conseil d'administration est encore composé de nombre de personnalités autonomistes d'avant-guerre, il n'était pas encore décidé, et les recompositions de son actionnariat non encore accomplies ». Fonlupt autorise donc le 15 février 1945 la parution des Dernières Nouvelles de Colmar et du Nouveau Rhin Français qui ne paraîtront toutefois que le 24 février, faute d'électricité. L'autorisation est donnée à titre personnel au rédacteur, Marcel Jacob « sur le nom duquel s'étaient accordés les représentants des diverses tendances catholiques». Par lettre, Fonlupt assure :

 

« J'ai la ferme conviction que vous entreprendrez votre nouvelle activité dans un esprit de dévouement total aux intérêts inséparables de la France et de l'Alsace, et que vous favoriserez de tout votre pouvoir, l'œuvre si nécessaire de la reconstitution nationale »44.

 

Marcel Jacob avait été avant la guerre le rédacteur du journal UPR Mülhauser Tagblatt, et pendant la guerre salarié du groupe Alsatia sous la direction de Rossé, officiellement au poste, moins exposé il est vrai, de responsable des fournitures scolaires. Mais le voilà prévenu. Pas question qu’il revienne à ses sympathies politiques de l’époque où il animait les Jeunesses UPR mulhousiennes ! Le lancement du NRF trouvera son épilogue juridique le 15 juillet 1945, dans l'étude notariale Feltz de Schiltigheim, habituellement chargée des actes de l'évêché. Y est dressé l'acte de constitution d'une SARL, le Nouveau Rhin Français, dont les actionnaires principaux sont Marcel Jacob, Pierre Schmidt-le-Roi, président du comité des œuvres du diocèse de Strasbourg, Mgr Hincky, Xavier Mappus, 25000 chacun, et des associés simples (1 000 F), sénateur Pfleger, l'avocat Gilbert Struss, le Dr. Metzger, Eugène Hussmann, le professeur de lycée Marie-Joseph Bopp, Léon Adolf, Philippe Rieder, l'abbé Antoine Noth, l'abbé Georges Ham. Soit, pour près de la moitié, des ennemis farouches de l’ancien directeur général de l’Alsatia qui ne pourra donc guère compter sur l’appui de ce nouveau journal catholique, même si ce brillant journaliste qu'est Jacob se risque à quelques prises de position indépendantes par rapport aux consignes de Fonlupt.

 

Une note personnelle rédigée en 1947 par Fonlupt, soit pour un article, soit pour un droit de réponse éclaire bien son état d’esprit à la Libération. 45 « 1) pourquoi l'Alsatia pas mise sous séquestre? En droit il semble bien qu'il n’y avait pas moyen. On pouvait séquestrer les biens ennemis, les sociétés ayant publié des journaux. Mais ce n'était pas l'Alsatia qui publiait pendant l'occupation, c'était le Kurier. En tous cas, le préfet ne pouvait mettre sous séquestre que les biens des personnes (évidemment physiques) dont il prononçait l'internement (résidence forcée ou déplacement). L'Alsatia n'a pas publié de journaux pendant l'occupation, les journaux avaient été repris par une société allemande. Le préfet ne pouvait interner que les personnes, « je ne pouvais interner l’Alsatia ». […] … [Et sur l'affaire Rossé] « 5) Pourquoi le criminel Rossé n'est pas paru devant les tribunaux? Ce n'est pas le préfet qui dirige la justice. Je me suis contenté de prendre un arrêté d'internement (avec mise sous séquestre des biens) mais Rossé que la police n'a pas retrouvé s'est livré lui même aux militaires. Je n'ai donc jamais eu d'action sur l'affaire. J'ajoute que le « retard » qui a permis « d'étouffer » le dossier n'a certes pas favorisé Rossé ».

 

Dans la perspective des élections de l’automne 1945, les événements politiques s’accélèrent durant l’été. Le 15 juin, à Strasbourg, le comité provisoire du PRP réunit une quarantaine de personnes : les députés Oberkirch, Walter et Meck, ainsi que le syndicaliste cheminot Schmitt (CFTC), membre du CDL du Bas-Rhin, mais aussi Mgr Hincky et les curés Fischer et Speich, et décide d'entrer en rapport avec le Comité directeur du MRP national, pour discuter avec les dirigeants de ce mouvement d'une affiliation. Une délégation est désignée. Elle compte Meck, Hincky et l'avocat Paul Schmitt, animateur du noyau MRP de Strasbourg. Le MRP national se réjouit de la décision du comité, mais exige l'exclusion de Walter, qualifié de « moralement et politiquement discrédité ».46 Une position partagée par Hincky et les anciens de l'APNA.47 Mais elle provoque du côté des anciens de l'UPR un reflexe de solidarité.48 Au vu du nombre de personnalités catholiques qui ont braveront l'opprobre et l'impopularité pour témoigner au procès Rossé, deux ans plus tard, on comprend à la fois et les capacités de mobilisation des anciens chefs de l'UPR dans la population alsacienne et les craintes qu'éprouvent alors le gouvernement jacobin et les autorités locales.

 

 

R09 michel walter

Michel Walter, homme clé de la Volkspartei bas-rhinoise avant guerre

Se rallie au MRP national après avoir participé au PRP régional en 1945.

 

Walter sera cependant l'homme du meeting du 24 juin à Strasbourg, où il expose le programme du PRP. II y récuse les nationalisations, défend la liberté de l'enseignement, refuse la rupture unilatérale du Concordat, demande que l'évolution du statut scolaire local se fasse dans le cadre d'une reforme globale de l'enseignement en France, qui devrait autoriser l'enseignement religieux pour les enfants des parents qui en exprimerait le désir. En ce qui concerne « l'assimilation » qui constitue alors le thème majeur des débats, il a cette formule :

 

« Sur le plan de notre politique régionale et d'une façon générale, la réalisation d'une unification de la législation sur tout le territoire national ne doit et ne peut se faire que par une assimilation réciproque, et non pas par une assimilation unilatérale. »

Au mois de juillet, au nom du MRP, Gaston Tessier accepte ce programme comme base de discussion. Les négociations entre Paris et l'Alsace sont préparées à Paris par des préliminaires conduis par Meck et Schmitt avec Colin et des entretiens avec Kuhlmann responsable strasbourgeois du MRP. Les négociations proprement dites ont lieu à Strasbourg à la fin de juillet. Gaston Tessier les conduit pour la direction nationale. Un point difficile est réglé le 24 juillet au soir chez Fonlupt: le MRP renonce à demander l'éviction de Michel Walter. Le 26 juillet, au Foyer d'Alsace, place du Temple Neuf, a lieu la rencontre décisive entre Tessier, des délégués PRP (Walter, Schmitt Albert, Schmitt Paul, Meck, Pfleger et Hincky) et ceux du MRP strasbourgeois (Kuhlmann et Jecko) et mulhousien et colmarien. « Tessier s'y montre fort habile », l’historien Igersheim dixit. Il rappelle que la législation applicable en Alsace et en Lorraine est celle en vigueur au 15 juin 1939 et admet la formule de « l'assimilation dans les deux sens », l'Alsace adoptant la législation française et la France reprenant les aspects positifs de la législation locale. Enfin, l'on se met d'accord pour faire « inscrire toutes ces questions comme toutes celles qui intéressent notre région dans un additif au programme du MRP national». Malgré les objections de Meck et Walter qui souhaitent conserver l'appellation « PRP affilié au MRP», l'on décide de s'appeler « Fédération régionale du MRP ».

Le soir du 26 juillet, Tessier a une rencontre avec les responsables régionaux de la CFTC, ses camarades syndicalistes. Et le lendemain 27 juillet 1945, le résultat des entretiens est soumis au Comité directeur provisoire du PRP ainsi qu'aux représentants des sections locales du MRP. L'adhésion est votée à l'unanimité, après quelques observations d'Oberkirch et de Leusse en faveur du maintien comme avant-guerre de la possibilité de la double appartenance pour l’Alsace. La Fédération régionale se dote d'un nouveau comité provisoire où l'on retrouve tous les anciens députés et conseillers généraux.49 La présidence est confiée à Pfleger.50 La messe est dite !

 

Le soir du 26 juillet, Tessier a une rencontre avec les responsables régionaux de la CFTC, ses camarades syndicalistes. Et le lendemain 27 juillet 1945, le résultat des entretiens est soumis au Comité directeur provisoire du PRP ainsi qu'aux représentants des sections locales du MRP. L'adhésion est votée à l'unanimité, après quelques observations d'Oberkirch et de Leusse qui auraient souhaité que soit maintenue comme avant-guerre la possibilité de la double appartenance pour l’Alsace. La Fédération régionale se dote d'un nouveau comité provisoire où l'on retrouve tous les anciens députés et conseillers généraux. La présidence est confiée à Pfleger. La messe est dite !

 

Le Congrès national du MRP – grandes vêpres solennelles de la fusion-absorption - se tient à Paris les samedi et dimanche 25 et 26 août 1945. Pour la presse alsacienne, il ne marque rien moins que « l’adhésion de l’Alsace chrétienne au front uni de la démocratie chrétienne de toute la France. »51 L'Alsace est représentée par Pfleger et Fahrer de Mulhouse. Le 25 août, au cours de la séance de nuit, Maurice Schumann52 annonce l'adhésion du PRP au MRP, saluée par des applaudissements. Le 26, le Congrès vote une motion pour « hâter le retour des prisonniers de guerre alsaciens-lorrains » incorporés de force. Mais c'est le conseil directeur du 28 août qui ratifie l'accord passé avec le PRP alsacien. En un texte fort sobre53. Ceux qui avaient cru pouvoir encore négocier les termes de l'accord de Strasbourg du 27 juillet en sont pour leurs frais.54

 

Fort des nouveaux journaux régionaux qui lui sont favorables et d’une organisation fondée sur deux fédérations départementales venues remplacer la fédération régionale, le MRP peut s’engager dans la première campagne des législatives d’après-guerre pour tenter de s’imposer comme première force politique alsacienne, à l’instar de ce que fut la défunte UPR. Ce sera aussi la première élection depuis 1928 à laquelle Joseph Rossé ne participera pas et dont il n’aura que des échos assourdis à travers les épais murs de la prison de Nancy dans laquelle on le confine alors.

 

 

R10 l aube

L’Aube, quotidien officiel du MRP.

Ce journal participera largement à l’omerta sur Joseph Rossé.

 

Quant à Jacques Fonlupt-Espéraber, il peut se présenter à la députation en terrain déminé, débarrassé des autonomistes comme des régionalistes d’avant-guerre, avec le sentiment du devoir accompli. Cependant il le fait en parfaite illégalité, puisqu'il quitte son poste préfectoral le 11 juin 1945, sans respecter le délai de 6 mois avant le scrutin, requis pour que soit recevable sa candidature dans un territoire qu'il a administré. Mais la nouvelle majorité nationale saura le récompenser de son action « pour l’unité de la Nation » : dès sa première réunion, la nouvelle assemblée constituante s’empresse de valider le vote des électeurs haut-rhinois.

 

L’Alsace politique, quant à elle, est arrivée à un tournant historique : « pour la première fois, le parti majoritaire en Alsace ne sera plus alsacien, mais la succursale d’un parti français. Il n’y aura dès lors plus aucune revendication de la moindre autonomie.»55 Il n’est jusqu’au mot même d’autonomisme qui ne finira par se voir totalement tabouisé.56

 

Confronté au déchainement de la presse

hyper-patriotique 57

 

Déjà avant-guerre, durant sa dernière année de liberté précédant son arrestation du 7 octobre 1939, Joseph Rossé avait été l’objet d’attaques d’une violence extrême de la part d’une presse se voulant « patriotique ». A la pointe du combat, der Republikaner/Le Républicain, socialiste n’avait cessé de multiplier les calomnies les plus outrancières les unes que les autres : Pour l’organe de la SFIO haut-rhinoise, l’Elsässer Kurier distillait « le poison de l’anti-France »58, son directeur « travaillait pour Hitler et pour l’espionnage allemand »59. « Et vous Monsieur Rossé ? [avait-il interpellé son adversaire] il est établi que le mouvement autonomiste a été financé par des espions allemand et par le national-socialisme » etc.etc. 60 Ekkehard Blattmann donne la liste (longue) des différentes insultes contre Rossé dont le journal socialiste abreuvait alors ses lecteurs.61 Etant donnée la position de parlementaire occupée par le directeur politique de la presse de l’Alsatia, les quotidiens nationaux et nationalistes s’étaient naturellement joints à la campagne d’excitation déclenchée en Alsace même. Jusqu’à obtenir du gouvernement la première arrestation d’octobre 1939. Celle-ci acquise, le Populaire, organe central de la SFIO publié à Paris, pouvait annoncer que « la carrière significative [?] de Sturmel et de Rossé, les deux députés autonomistes, avait été arrêtée » et – pour justifier leur incarcération- rappeler que « leur activité pro-hitlérienne inquiétait depuis longtemps les milieux républicains d’Alsace. »62

 

Sitôt Joseph Rossé à nouveau incarcéré en février 1945, la presse socialiste d'Alsace se déchaîne derechef contre l'accusé et retrouve ses accents hystériques de naguère. Elle est rejointe par la presse communiste.63 Leur but commun est d’obtenir la condamnation à mort de l’emprisonné. Evidemment Die Freie Presse/La Presse Libre (socialiste), pour lors promue journal gouvernemental, ne peut qu’admettre l’évidence. A savoir que Rossé n'a jamais porté l'uniforme nazi, qu'il n’a été ni Blockleiter, ni Zellenleiter, qu'il n'a dénoncé personne à la Gestapo, qu'il n'apas été SS et qu'il n'a pas défilé en pantalon noir et chemise blanche avec les Politischenleiter. Mais cela n’empêche pas ses détracteurs de le couvrir des pires infamies. Celui qui fut un homme d'une droiture irréprochable est présenté comme ein schlechter Katholik64, ein schlechter Elsässer, ein schlechter Franzose65. II est tenu pour responsable de l'épuration socialo-communiste qui s'abat sur tant d'Alsaciens-Lorrains après 1945 (???) et de la misère où se trouvent jetées leurs familles. Rossé serait donc le principal fautif d'une épuration dont il est lui-même la principale victime (?) On nage en plein univers kafkaïen.

 

Lui qui a toujours été un « défenseur réfléchi et pondéré »66 de la langue allemande dans sa région est tenu pour responsable du nazisme en Alsace: « Il a tout fait pour favoriser l’installation des nazis. Il est fautif pour les grandes souffrances qui ont frappé tant de familles alsaciennes. Il mérite le gibet » écrit sans détours dans La Presse Libre du 7 février 1946 un dénommé Joseph Bernhard, directeur d'école, appelé à une petite célébrité comme bras droit du ministre Marcel-Edmond Naegelen au sein de la SFIO du Bas-Rhin et comme futur adjoint socialiste au maire de Schiltigheim et qui sera nommé officier de La Légion d'Honneur par un autre ministre socialiste de l'Education nationale en avril 1983 ! De toute évidence, c'est le règlement de comptes. Le SNI veut profiter de l'épuration pour éliminer définitivement un concurrent qui, avant la guerre, en organisant les instituteurs et les fonctionnaires chrétiens et alsaciens dans un syndicat autonome, avait osé s'opposer à la francisation et à la laïcisation inspirées par les cercles maçonniques Jean Macé et conduites par les socialistes et les radicaux-socialistes.

 

La franc-maçonnerie alsacienne avait eu fort à pâtir du nazisme. Par exemple à Mulhouse, le temple avait été fermé, les meubles cachés par les services techniques municipaux et les frères dispersés. De nouveau en activité, elle retrouve ses accents anti-cléricaux d’antan. Par la voix du Républicain du Haut-Rhin de Jean Wagner, adhérent notoire, elle va très vivement s’attaquer aux deux nouveaux quotidiens catholiques, la Tribune de Mulhouse et le Nouveau Rhin Français pour leur complaisance à l’égard du « traître à la patrie ». 67 En entretenant un climat de terreur verbale, elle cherche clairement à culpabiliser les nombreux Alsaciens tentés de plaider à décharge lors du procès annoncé. Les journaux socialistes en donneront d’ailleurs la liste à ce moment-là. Se croyant revenue à l’époque de 1793 quand le charmant Elogius Schneider68 parcourait l’Alsace avec sa guillotine pour éliminer les adversaires de la République, la Presse Libre, organe officiel du parti SFIO, dans son édition du 24 décembre 1945, vitupère (en allemand !) : « Rossé ne doit parcourir qu’un seul chemin vers la France : celui qui mène à l’échafaud comme traître n° 1.»69 

 

 

R11 presse libre

Extrait de la Presse libre, journal socialiste, 17.6.1947.

Un des plus féroces instruments de la curée anti-Rossé.

 

« Pas de grâce pour Rossé ! » est aussi le mot d'ordre des communistes de L'Humanité d'Alsace et de Lorraine dans la phraséologie typique des staliniens. « C’est un criminel grand format » hurle le soi-disant « organe des travailleurs ». « L’école-Rossé a organisé les ravages. Elle a ouvert la voie à la mise en esclavage de l’Alsace par l’hitlérisme ; elle a déroulé le fil de fer barbelé autours des camps de concentration et d’anéantissement de Schirmeck et du Struthof. Nos Martyrs ne suis pas morts pour permettre à leurs bourreaux et aux traîtres de trouver grâce en marchandant la vérité contre le mensonge ». Rossé qui n'a jamais dénoncé personne aux nazis, qui au risque de sa propre vie a tenté d'arracher nombre de personnes à la déportation et à la mort, et qui pour finir a été lui-même recherché par la Gestapo, n'a donc été, pour les communistes, rien d'autre qu'un bourreau ! Ce n'est pas Staline qui, par le Pacte Ribbentropp-Molotov de 1939, avait permis le déclenchement de la guerre mondiale mais un malheureux professeur sundgauvien !

 

Comme La Presse Libre et Le Républicain du Haut-Rhin, L'Humanité d'Alsace et de Lorraine veut éliminer à travers Rossé celui qui, dans les années vingt avait été le plus sérieux obstacle â la laïcisation forcenée de l'Alsace tout comme il fut un adversaire anti-communiste coriace. Rien d'étonnant si la Fédération haut-rhinoise du PCF retrouve les accents jacobins : « Au nom des milliers d'Alsaciens qui ont payé de leur vie, de leurs souffrances et libertés leur attachement à la France et à la République », elle exige le 1er juin 1947 - pendant le déroulement même du procès que « Rossé, traitre à la Patrie, traître à l'Alsace, responsable principal des malheurs de notre province » soit châtié dans le cadre de la légalité républicaine et que la peine de mort lui soit appliquée.

 

Pendant tout le procès les journaux du Parti détachent sur place un envoyé spécial dénommé Georges Royer. Dans chacune de ses chroniques quotidiennes, il cherchera à se venger des articles publiés avant-guerre par l’Elsässer Kurier qui avait eu le front de dénoncer la parodie de justice durant les procès intentés par Staline à ses anciens camarades bolchéviques et aux généraux et maréchaux de l’Armée soviétique constituée par Trotski. A l’ouverture du procès, L’Humanité 70 titre avec une manchette qui donnera le ton des articles suivants : « Encore un ! Scandaleux et bavard. L’hitlériste Rossé prétend avoir joué un double-jeu » ; le corps de l’article expliquant aux lecteurs que « le traître Rossé tentait de justifier son activité d’agent de l’Allemagne hitlérienne » etc. etc.71

 

La déception des communistes est donc grande à l'annonce du verdict. Le PCF de la Moselle proteste contre « la clémence scandaleuse », dont avait pu profiter l'accusé grâce aux témoignages courageux apportés à décharge par plus d’une centaine d'amis (dont les députés Robert Schuman, Camille Dahlet, abbé Gromer, Henri Nominé, Médard Broglie, Thomas Seltz, ainsi que de nombreux prêtres et ecclésiastiques). Mieux, le PCF, qui a lui-même tout fait pour influencer le tribunal avant et pendant le procès, n’est pas gêné de dénoncer après coup « les pressions intolérables exercées par certains dirigeants du MRP dont le ministre des Finances Robert Schuman »... Il est vrai qu’à ce moment-là, la France s’achemine vers la fin du tripartisme. Celle-ci sera consacrée par l’expulsion des communistes du gouvernement et le début de la guerre froide Est-Ouest, puis consommée dans l’été et surtout dans l’automne 1947 avec les grèves insurrectionnelles lancées par la CGT. Il est vrai également qu’avec la vague concomitante des procès truqués à Prague sur le modèle des procès staliniens de Moscou de 1936-1938, les partis du Kominform72 montreront à l’Europe la conception toute particulière de la justice qui est alors celle du mouvement communiste international.

 

Déçue des maigres résultats obtenus, L'Humanité proteste ensuite contre la forme même des procès d'épuration qui auraient dû, selon elle, prendre une valeur d'exemple. Les Rossé, les Mourer, les Keppi, les Dr Ernst, les Sturmel, les Antoni et les Bilger, il eût fallu, au contraire, les juger ensemble, et non pas séparément. Leurs témoins à décharge auraient été par nécessité moins nombreux. Ils auraient été contraints de réduire leur temps de parole, comme d'ailleurs les accusés. Les arguments fabriqués par l'accusation auraient plus facilement triomphé ! Mais c'était demander que soit organisé en France, pour d'authentiques Alsaciens-Mosellans, un de ces procès de Moscou façon Staline ! Le quotidien du PCF de conclure, sans la moindre once d’humour : «Pour nous, il est bien évident, que la France n'aura aucun mérite à célébrer à Strasbourg le 2ème centenaire de 1789 (sic) sous le signe de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (resic), tant que le procès Joseph Rossé n'aura pas été révisé. »

 

Les communistes seront tellement déçus de n'avoir pu obtenir la tête de leur adversaire qu'ils parleront de « scandale » et se laisseront aller jusqu'à dénoncer ... l'absence de justice (pourtant alors totalement infiltrée par eux). Ainsi, L'Humanité d’Alsace et de Lorraine du 28 juin 1947 écrira sous le titre « Un autre scandale » : « Comme l’Alsace après le procès Rossé, la Lorraine est aussi riche d’une nouvelle déception après le jugement de Metz sur le cas Antoni 73 [...] Deux ans et demi après la Libération, la confiance dans la justice française n’est pas seulement ébranlée mais a vraiment complètement disparu.»

 

 

Condamné par une justice politique

 

Le procès de Joseph Rossé se déroule du 29 mai au 12 juin 194774. Pour les historiens, il constitue le « procès-phare de l’épuration alsacienne ».75 Il est « dépaysé »76 à Nancy. Les autorités estiment qu’il susciterait en Lorraine moins d’intérêt qu'en Alsace où le public, resté largement favorable à l’inculpé, aurait pu assister aux audiences. N’empêche que les Alsaciens suivent les débats passionnément au travers de leur presse régionale.77 En revanche, l’éloignement ajouté aux grèves de cheminots qui marquent l’année 1947, empêche une partie des 200 témoins à décharge (contre 58 à charge) de faire le déplacement.

 

 

R12 proces rosse

Joseph Rossé devant la Cour de Justice de Meurthe&Moselle

Photo du journal l’Alsace.

 

Dès 1945, Paris avait demandé au tribunal militaire de Nancy de reprendre le procès contre Rossé, interrompu lors de la débâcle de 1940, afin qu'il puisse être condamné comme espion et fusillé. Faute de pièces à charge, ce tribunal militaire avait été contraint de renoncer à poursuivre, ce qui avait eu pour conséquence de le laver des accusations portées contre lui en 1939. La procédure reprendra, mais dans un autre cadre le 16 août 1946. C'est ainsi que le directeur général de l’Alsatia sera traduit devant un tribunal d'exception, dénommé « cour de Justice », une juridiction d’un type nouveau introduite dans l’ordre judiciaire français par l’article 1er de l’ordonnance du 28 novembre 1944.78 Celle-ci imposait « au fur et à mesure de la libération du territoire métropolitain, au chef-lieu de chaque ressort de cour appel » la création d’un tribunal particulier pour « juger les faits commis entre le 16 juin 1940 et la date de la libération » qui « révélaient l’intention de leurs auteurs de favoriser les entreprises de toute nature de l’ennemi » …  « Leur fonctionnement et leur procédure étaient quasiment identiques à ceux de la cour d’assises. Elles étaient présidées par un magistrat et composées de quatre jurés pris sur des listes établies à l’origine par les Comités départementaux de libération, puis à partir de 1945 par les conseils généraux. Elles pouvaient prononcer toutes les peines, de la condamnation à mort à l’acquittement. Il n’y avait pas d’appel possible. L’inculpé reconnu coupable disposait de 24 heures pour se pourvoir en cassation en ne pouvant invoquer que la violation des « droits essentiels de la défense ». Le juriste Jean-Laurent Vonau observe au sujet de ces cours que « ceux qu’elles frappèrent des peines les plus lourdes furent les anciens autonomistes de l’entre-deux-guerres, ceux que l’on qualifiait de « bochophiles ».79 Rossé ne fera pas exception à cette règle, en dépit de ses états de service dans la résistance contre l’hitlérisme.

 

L'ossature des témoignages à charge80 est surtout constituée par des fonctionnaires de police, (six au total dont le commissaire Monnard), des ennemis politiques de vieille date, comme Charles Haenggi, de l'APNA., l'ancien rédacteur en chef de la presse anti-autonomiste des Elsässer Bote qui avait été contraint au départ à la suite du rachat des Bote par l’Alsatia81 ou l’autre journaliste alsacien, le socialiste Jean Wagner du Republikaner devenu Le Républicain du Haut-Rhin lui aussi absent d’Alsace pendant la guerre. S’y rajoutent quatre anciens fonctionnaires de la Gestapo, l’ex-ministre badois Pflaumer, le Dr Robert Ernst, l’ex-ambassadeur Otto Abetz, etc.

 

Les témoins à décharge doivent faire montre d'un certain courage, l'épuration étant alors à son paroxysme partout en France. Pour les intimider encore plus, la presse de gauche en publie tous les noms : plus de sont 200 attendus. On conseille aussi aux religieux de se tenir â l'écart de ce procès. Mgr Jean-Julien Weber, le nouvel évêque concordataire de Strasbourg nommé par le gouvernement, invite personnellement les religieuses de la Divine Providence recrutées par le directeur général de l’Alsatia après la dissolution de leur congrégation par les nazis, à en dire le minimum.82 A ceci s'ajoute un déplacement à Nancy compliqué par la grève des trains. Trois avocats défendent Rossé : Antoine Kroell de Nancy, Paul Schmitt de Strasbourg et Maître Strub de Colmar.

 

R13 msg weber

Jean-Julien Weber, évêque puis archevêque de Strasbourg de 1945 à1966.

D’abord plus que réservé, voire hostile à l’égard de Rossé finira par rejoindre le camp des partisans de sa libération anticipée

.

Le 29 mai à 9 heures, Rossé entre dans « l'arène ».83 II s'arrête un temps devant la barre des accusés. Un sourire en coin marque ses lèvres. II sait ce qu’il se trame contre lui dans les coulisses du pouvoir. II sait que sa condamnation a été décidée par avance et que son procès n'est qu'une mascarade judiciaire, destinée à couvrir d'un semblant de justice une « exécution » politique décidée par le pouvoir84. D’entrée, le procureur général Bornert déclare péremptoirement que les seules accusations de 1939 suffisent pour conduire Rossé devant le peloton d’exécution. Or à l’issue du procès, Rossé sera entièrement lavé des dites accusations ! Durant tous les débats, il se défend comme un lion et fait montre d'une mémoire prodigieuse. En revanche, la nouvelle de l'exécution de Mourer, le 10 juin, donc en pleine session, le secoue terriblement. Dans la presse jacobine, la sentence exécutée à l’encontre de l’ex-Kreisleiter de Mulhouse est directement associée aux débats en cours à Nancy, avec des montages photos et des manchettes du style « Au tour de Rossé ? »85. Jusqu’au bout, l’accusé répond cependant avec intelligence aux mises en cause, qu'il réfute les unes après les autres par des rappels historiques circonstanciées et des explications logiques et fondées, appuyées dans certains cas par des chiffres.86

 

On lui reproche par exemple d'avoir accepté de faire imprimer, par sa maison d’édition sept livres de propagande allemande. II réplique que quatre d'entre eux ont été édités en 1940, deux en 1941, un en 1943, aucun en 1944. Mais, aussi que pendant l'occupation, l'Alsatia Verlag avait publié au total 405 livres, représentant un tirage de 5 424 048 ouvrages, et, parmi ceux-ci, que 2 107 606 furent imprimés clandestinement. Les sept ouvrages évoqués ne représentaient donc que 0,63 % du tirage total. Et pourquoi avait-il accepté l'impression de ces sept ouvrages ? Simplement parce que, en 1940, l'Alsatia devait être liquidée et qu'il fallait la sauver. Si, pour l'Alsatia-Paris, il avait toujours pu refuser systématiquement l'impression d'ouvrages de propagande pro-allemande , il ne pouvait pas en faire de même en Alsace et cela d'autant moins que l'Alsatia était alors dans la région la seule maison d'édition indépendante autorisée à travailler. De plus, durant la guerre, l'entreprise était devenue un centre de résistance, le seul de tous les territoires occupés d'Europe centrale à publier des ouvrages antinazis allant même jusqu'â imprimer secrètement, â 65 000 exemplaires, un catéchisme en français87 à destination des populations welches !

 

L’ancien maire socialiste de Colmar, Edouard Richard, qui avait pourtant pu -grâce à Rossé-échapper en 1940 à l’internement en camp de concentration au bénéfice d’une simple expulsion en France non-occupée, fait partie des témoins à charge. Il affirme que « Rossé, cet homme sans scrupules lui donnait l’impression de ne faire de la politique qu’en vue de l’argent » et prétend qu’ « en tant que député français, il avait trahi tous les devoirs de sa charge et de sa patrie ». Impressions purement subjectives, que rien ne vient étayer puisque le témoin Richard a réussi –grâce à l’accusé- à passer la guerre à l’abri, loin de l’Alsace88. Son camarade de la SFIO, Jean Wagner89, futur maire de Mulhouse, alors journaliste et directeur du Républicain du Haut-Rhin, n’est guère plus factuel, n’exprimant lui aussi qu’une opinion. Mais il le fait sur un ton tout particulièrement haineux :

 

 

R14jean wagner journaliste

Le journaliste socialiste Jean Wagner.

L’un des adversaires de Joseph Rossé parmi les plus haineux.

Franc-maçon, il finira sa carrière comme maire de Mulhouse.

 

« Je considère Rossé comme un des responsables des malheurs de notre province, en particulier de l’incorporation des Alsaciens dans la Wehrmacht[ …] Kicherer, ancien rédacteur en chef du Mülhauser Tagblatt90 m’a répondu que l’attitude de certains hommes politiques alsaciens avait exercé une influence prépondérante sur l’opinion des autorités allemandes  en cette matière... qu'il s'agissait de Rossé, Sturmel et d'autres...91 D'ailleurs il me semble que le seul fait que Rosse, député français, ait pris la parole dans une manifestation officielle, organisée par l'ennemi, constitue un acte de haute trahison... une vraie crapule... »

 

Comme souvent, la crapule n'est pas celle qu'imagine ce journaliste érigé en juge. Le fait d'avoir été absent d'Alsace durant la guerre – lui donnant ainsi l'impression d'avoir été résistant - n'empêchera pas ce socialiste bon teint de porter un jugement sur ce qu'il n'a pu connaître que par ouï-dire : il mélange allégrement l'activité pendant la guerre et celle d'avant-guerre pour déclarer in fine:

 

« J'ai toujours considéré cette activité comme anti-française et particulièrement néfaste [...] Refugié à l'intérieur de la France et du fait de mon absence, je n'ai pas eu connaissance personnelle de l'activité de Rossé pendant la période de 1940-1944. Cependant, j'étais resté en relation avec des compatriotes et j'ai continué à suivre [...] J'ai toujours considéré Rossé comme un homme n'ayant aucune conviction réelle et sincère et pour qui la politique était le moyen de s'enrichir et de faire de bonnes affaires ... »92

 

Les commissaires Monnard et Léonard, de leur côté, ressortent les vieux dossiers d'avant-guerre. Le premier veut apporter une conclusion au procès qui n’avait pu avoir lieu en 1940 : «Rossé fut le plus dangereux agent de l'Allemagne en Alsace », affirme-t-il. Le second revient sur les suspicions de menées « antinationales » supposées accréditées par les rapports de police sur Rossé de 1919 à 1938. Il ajoute – très gratuitement- que, sans l'intervention allemande, Rossé serait sans doute resté en détention93. Et l’intéressé de s'exclamer : «Je n'ai jamais prétendu que j'avais protesté quand on m'a livré aux Allemands en 1940 ! » Le dossier à charge apparaît alors bien maigre. On tente bien pour prendre Rossé en défaut, de se rabattre sur son activité de gestionnaire financier durant la guerre - de l'Alsatia notamment – mais rien d'illicite ne peut lui être reproché. Ce que confirmera Bankwitz qui a consulté tous les dossiers policiers et judiciaires le concernant94.

 

Alors, plutôt que de statuer uniquement sur ses actions de 1940 à 1945 conformément à la mission des cours de Justice, les juges reviennent sur son passé d' « autonomiste » d'avant 1940. D'ailleurs, le procès avait d'emblée commencé par l’évocation de l'affaire de la SAPART de 1927, de celle de son passé à la tête du syndicat des instituteurs, des prétendus fonds allemands versés par Mgr Scherer et des rencontres avec lui en Suisse à Mariastein, etc. Robert Heitz témoignera plus tard de l'état d'esprit qui régnait lors de l'instruction et qu'il déplorait vivement. Ce résistant gaulliste et anti-autonomiste, intellectuellement des plus honnêtes, écrit 95 :

 

« Je comparus une première fois, le 15 mai 1946, au Palais de Justice de Strasbourg, devant un juge du nom de Jaeger. Des les premières questions, je dus constater qu’il entendait faire à Rossé un procès d'intention. En effet, c'est surtout sur l'activité de Rossé avant la guerre que portaient ses questions. Lui ayant fait remarquer que, sauf erreur, la législation sur l'épuration visait les faits de guerre et d'occupation et ayant refusé catégoriquement de m'étendre sur le rôle de Rossé avant 1939, quand député français, les officiels n'osèrent jamais s'attaquer à lui, le juge le prit de haut et me menaça de poursuites pour refus de témoignage. »

 

 

R15 robert schuman

Robert Schuman, sauvé par Rossé durant l’occupation deviendra ministre MRP puis président du Conseil de la IVe République. Témoin de la défense, il ne parviendra pas à convaincre le tribunal soumis à la pression socialo-communiste, ni non plus, après le verdict, à obtenir sa libération.

 

Se succèdent ensuite tous les très nombreux témoins à décharge (finalement 162), qui se déplacent malgré la distance et la grève, et à côté desquels les témoins à charge font pâle figure. Des personnalités connues, de tous ordres, mais aussi de simples hommes et femmes du peuple alsacien, viennent témoigner leur reconnaissance et leur soutien. Parmi eux, par exemple, l'abbé Oberlechner que Rossé avait sauvé de l’arrestation et de la déportation96. Présent dans la salle d'audience en soutane, il proteste sans cesse en se levant de sa chaise et en interpellant vertement le tribunal contre les accusations mensongères dont Rossé est victime. A plusieurs reprises le juge tente de le calmer en lui disant: «Soyez calme Monsieur le curé...Soyez calme ».97 Des députés, sénateurs, conseillers généraux, religieux, et même un ministre en exercice, Robert Schuman, s'accordent pour dire à l’encontre de l’accusation que Rossé avait, en réalité, été un militant antihitlérien courageux ; certains le qualifiant même de « héros de la Résistance » notamment les religieuses de la Divine Providence de Ribeauvillé n’hésitant qui n'hésitent pas à enfreindre les consignes de l’évêque.

 

 

R16 l alsace

Pour le procès, la rédaction du journal l’Alsace s’était toute entière déplacée de Mulhouse à Nancy. Ci-dessus manchette de l’ouverture du procès.

 

Mais, à l'annonce du verdict, la scandaleuse comédie judiciaire qui vient de se jouer trouve son épilogue : Joseph Rossé est condamné à 15 ans de travaux forcés, 20 ans d'interdiction de séjour en Alsace, à l'indignité nationale à vie et à la confiscation de tous ses biens98 Et encore ! Le tribunal lui a concédé le bénéfice des circonstances atténuantes.99 A 55 ans, cela s'apparente à une condamnation à mort. « Un terrible déni de justice » dit Wittmann.  « Le cours des débats avait laissé espérer qu'il serait tout bonnement relaxé ! » Mais pouvait-il en être autrement de la part d’une justice, que même le général de Gaulle - dans une autre affaire mais à la même époque – avait qualifiée de « politique »100 ?

 

 

Déplacé de prison en prison

 

Dès lors, lui qui en a déjà connu deux durant sa détention préventive est encore traîné de prison en prison.101 Sa correspondance ainsi que les pages intitulées Tagebuch102 permettent de le suivre dans son périple pénitentiaire. En effet, il lit et surtout écrit beaucoup, dans la mesure du moins où les conditions de l’incarcération et sa santé l’y autorisent.103 L’ancien journaliste multiplie aussi les notes, notices et chroniques, écrites d’une écriture serrée sur tous les supports papiers disponibles.

 

Après Nancy où il séjourne à la Maison d’arrêt lors de son procès et dans la période qui le suit immédiatement, il est enfermé à Clairvaux, en Maison centrale. Située à Ville-sous-la-Ferté dans l’Aube et établie sur le site de l'abbaye de Clairvaux depuis 1804, elle se trouve à 260 kilomètres de Colmar. L’établissement appartient à un type de prison où sont détenus les condamnés à de longues peines et accueille également les détenus les plus difficiles ou ceux dont on estime infimes les chances de réinsertion sociale. Si au XXIè siècle ils ne sont plus que 280, on en compte 980 en 1947, surveillés par 180 gardiens. Parmi ces prisonniers, les agents les plus éminents de la collaboration avec l’Allemagne nazie. Sous le titre « Avec les morts-vivants de Clairvaux », un article de presse104 présente ainsi ce nouveau lieu de détention du forçat Rossé :

 

« Une femme grimpe, à flanc de colline, parmi les herbes et les arbrisseaux. Elle montera ainsi jusqu’à la statue de Saint Bernard, patron de Clairvaux. De là, elle verra toute la prison : les anciens bâtiments, datant de l’époque de l’Abbaye, les nouveaux construits au lendemain de la Révolution, les modernes. Elle verra peut-être aussi un visage, derrière les hauts murs, visage connu d’elle seule … et puis, elle partira lentement comme cent autres, sur la route bordée de longs arbres.

« Qui est-elle venue visiter à la grande centrale des détenus politiques ? Nul ne le saura. Le silence est de rigueur. La femme de la colline est une des « veuves » de Clairvaux, épouse d’un mort-vivant, voisin de Cousteau, de Rebatet, d’Algarron, de Grisoni, de Rossé, ou même des quatre « grands : Maurras, Esteva, de Laborde, Xavier Vallat. Elle est venue aux nouvelles. Elle a, un peu, percé la mystérieuse existence de la citadelle des condamnés.

 

 

 

R17 charles maurras

Charles Maurras journaliste et activiste monarchiste.

Vichyste condamné pour collaboration, sera détenu avec Rossé à Clairvaux.

 

Pour voir vivre la grande centrale tout un jour, il faut venir à l’aube et se retirer vers 7 h. du soir. A 6h30 du matin une cloche sonne, les dortoirs s’animent. Dans chacun d’entre eux, 10 à 4 hommes quittent la « cage à poules », petit box grillagé où ils ont passé la nuit pour attendre l’ouverture des portes à 7 heures. Le travail va dès lors commencer. 150 détenus environ n’y prennent pas part. Vieillards, impotents, ils portent le nom d’« inoc », les inoccupés…. »

 

Joseph Rossé en fait partie. Dans sa lettre –déjà citée- du 21 décembre 1948 à Mgr Fischer, archiprêtre de la cathédrale de Strasbourg, il revient sur les circonstances de son arrivée dans son nouveau lieu d’enfermement et aussi sur son incarcération durant sa détention préventive à Nancy:

 

« Immédiatement après le procès, je fus emmené à Clairvaux où j’étais au plus mal. Les rhumatismes articulaires, dont je souffrais déjà avant la guerre, se sont aggravés sous le régime dur que je subissais pendant l’instruction, régime plus sévère que celui des meurtriers de droit commun. Pendant plus de deux ans, je fus tenu à l’isolement complet, jour et nuit seul dans une cellule qui pendant l’hiver 46/47 à Nancy n’était jamais chauffée. Je n’avais pour m’y coucher qu’une paillasse sur le sol de ciment, de sorte que pendant des heures, je tremblais de froid. En rassemblant toute mon énergie, je me tenais péniblement jusqu’après le procès. Mais à peine arrivé à Clairvaux, je m’effondrais ; le cœur était atteint. Avec des difficultés, je pus me rétablir. J’eu une seconde crise cet été [1948].La commission médicale compétente du me déclarer définitivement inapte à tout travail dans un atelier quelconque (A Clairvaux, tous les détenus aptes sont contraints au travail dans un des nombreux ateliers.) Néanmoins on m’obligea à éplucher chaque jour –dimanche compris- à la cuisine 100 Kg de pommes de terre. Nourri et logé dans des conditions lamentables, mon mal s’aggrava. »105

 

Le 17 septembre 1948, le captif, malade, est cependant affecté en tant que comptable au service des colis de la maison centrale.106 Dans son Tagebuch, il note encore que lors d’un sermon à la messe dominicale, l’aumônier délégué par l’Aumônerie générale avait fait savoir que les 280 prisons françaises comptaient alors 45 000 prisonniers.

 

 

R18 clairvaux

La Maison Centrale de Clairvaux (Aube).

 

Le 27 septembre dans l’après-midi, devant la détérioration de son état de santé, il est cependant transféré au camp de la Vierge près d’Epinal dans les Vosges, à une centaine de kilomètres de Colmar. Ce changement intervient après des démarches pressantes entreprises tant par son épouse que par sa sœur Louise. La seconde s’adresse à Robert Schuman qui lui répond le 6 août avoir fait suivre sa requête au Garde des Sceaux ; la première obtient une lettre d’Henri Meck datée du 11 septembre lui annonçant qu’elle a obtenu satisfaction et que son mari sera rapproché. Dans ce camp, il retrouve notamment Sturmel, Bilger et d’autres anciennes connaissances.

 

Depuis cet établissement, il assure avoir un moral « excellent », d’autant que « le régime des correspondances  y est plus favorable ». Ainsi, il écrit à nouveau à son ami Médard Brogly, qui après la Libération, a du laisser son poste de président du conseil de l’Alsatia à Pierre Schmidt-le-Roi devenu l’un des hommes forts du catholicisme politique alsacien.

 

« Camp de la Vierge, den 9.1.1949 – Mon cher Ami

1 - Mon épouse m'a envoyé la lettre que tu lui avais adressée le 23.12. J'en ai déduit, à ma satisfaction, que ta santé est supportable, que même, tu te trouves sur la voie du rétablissement et que les rumeurs alarmistes qui circulent ici, dans le camp, sont sans fondement. Puisse ce rétablissement durer : une santé parfaite pendant de longues années ainsi que les riches bénédictions de Dieu, voila ce que je te souhaite d'abord en ce début de la nouvelle année.

2 –Tu es orienté sur ma situation par ma femme. Au point de vue de ma santé, je suis rétabli aussi bien que cela est possible, mon moral est excellent. L'évolution travaille pour nous dans une certaine mesure. Ce que je n’aurais pas osé espérer il y a un an encore.

3 - Tu trouveras ci-jointe, une lettre extra sur la maison de vacances parce que j'admets que tu t'occuperas de cette affaire. Sais-tu si André Weiss a fait quelque chose pour signaler les dommages de guerre de l'auberge de jeunesse de Sengern ? Pour certaines raisons je ne voudrais pas lui écrire.

4 - Au sujet de la lettre d'excuse de Mappus, j'ai seulement secoué la tête. Les gens de cet acabit sont les promoteurs de l'anticléricalisme le plus lamentable. Pour aujourd’hui, je n'en dirai pas plus. Soyons méfiants !

5 - L'extrait de "La Dépêche", publie par "Le Républicain" et que tu as reproduit, est bien intéressant. Si à l'avenir tu trouves des publications analogues dans la presse de Mulhouse, envoie-les à mon épouse. Reproduits dans une lettre je les reçois, sous la forme d'articles de journaux ajoutés à la lettre, ils sont retenus par la censure. Si cela ne te fais pas trop de travail, tu peux me les reproduire directement dans une lettre. Nous jouissons ici d'un régime très libéral en ce qui concerne la correspondance et pouvons recevoir des lettres sans limite à condition qu'elles ne parlent pas de politique.

6 - J'ai fait une nouvelle demande de grâce le 22 novembre qui a été remise à l'instance responsable par Sigrist. Nous verrons ce qu'il en résultera. Sturmel s'est vu notifier le rejet de sa demande en grâce la semaine de la mort de sa mère.

7 – La façon dont les alsaciens sont traités en matière de politique de grâces est un scandale qui crie au ciel. D'après nos constatations consciencieuses qui concernent plusieurs maisons centrales et camps, sur dix demandes de mise en liberté provisoire, sept sont accordées lorsqu'il s'agit de Français de l'intérieur, lorsqu'il s'agit d'Alsaciens une. En ce qui concerne les demandes de grâces, le déséquilibre est encore plus insensé au détriment des Alsaciens et, de plus, les alsaciens qui bénéficient de grâces sont en grande partie et scandaleusement des protestants. Les consistoires strasbourgeois, en collaboration avec le pasteur Boegner-Paris, le député Naegelen, développent une activité fébrile en faveur des épurés. Les rares catholiques qui ont été l'objet de mesures de grâce, Hascher (fils de Vincent Auriol), Goehry (agent électoral et stagiaire de Fonlupt), Barthelmé (manœuvres de son épouse), le doivent aux raisons figurant entre parenthèses.

La politique de grâces parisienne est d'abord anti-alsacienne et ensuite sérieusement anti-catholique. Schuman est, dans ce domaine, un échec à 100%. Ici et à Clairvaux, j’ai vu un grand nombre de Français de l'intérieur, condamnés à mort en 1945, ensuite graciés ; des « à perpétuité » qui ont vu leur peine réduite à 20, 10, 5 et dans un cas même à deux ans et sont aujourd'hui libres. Je ne connais pas un seul cas où un Alsacien aurait été, de loin, l'objet d'une pareille grâce et je le saurais, même s'il n'y avait eu qu'un seul cas, car ici nous sommes bien informés - Rossé. »107

 

Déjà, une lettre du 12 mars 1948 adressée à son autre ami, l'abbé Zemb, comporte le même constat sur la manière « scandaleuse » parce que partisane - au sens étymologique du terme - dont les Alsaciens-Lorrains sont traités :

 

« Toutes les publications alsaciennes-lorraines y compris Chez Soi sont interdites en tant que "publications étrangères". Presque tous les jours arrivent ici, de Paris, des mesures de grâces pour des co-détenus, parfois des 20,10, et même des deux ans de prison. Plusieurs sont déjà en liberté. Nous autres Alsaciens ne sommes l'objet de pratiquement aucune mesure de grâce. 

La résistance contre des mesures de grâces et d'amnistie se situe, en Alsace, dans les milieux administratifs autour de Paira108, les milieux judiciaires autour de Jacquillard109 et chez tous ceux qui sont les grands profiteurs de l'épuration. Ce scandale ne saurait être relevé avec assez de sévérité. La justice la plus élémentaire, le bien de la France et de l'Alsace et leurs intérêts électoraux exigent que les catholiques prennent en main la direction de la lutte pour le démantèlement des mesures de sanctions...

J'ai écrit, par exemple, toutes les lettres à Naegelen pour un certain W. dont la famille habite Strasbourg, mais qui a été condamné à la perpète à Poitiers. Naegelen l'a fait réduire à 20, puis à 10, maintenant il est libre. Et pourtant il avait plusieurs dénonciations à son compte, deux personnes en sont mortes dans les camps allemands et rien qui ne milita en sa faveur, sauf qu'il était... socialiste... »110

 

 

 

R19 rene paira livre

Grand pourfendeur d’autonomistes à la Libération, le préfet Paira

confirmera néanmoins la participation de Rossé au complot contre Hitler

 

C’est aussi au camp de la Vierge -où il n’est plus tenu à se limiter aux courriers familiaux- que débute une très importante correspondance entre Rossé et l’écrivain allemand Reinhold Schneider de Freiburg-im-Breisgau. A l’occasion de la publication clandestine de son œuvre par l’Alsatia, une forte amitié était née de la coopération entre le directeur général et ce grand poète et philosophe.111 Elle se prolongera jusqu’à la mort. Ici Joseph Rossé répond à un courrier que Schneider lui avait adressé le 16 novembre 1948 et qui, selon ses termes, l’avait beaucoup touché. Il ajoute :

 

(Traduction), Sans lieu, 1er décembre 1948.

« Depuis que nous nous sommes vus, les hasards de l'histoire ont amené au pouvoir certains de mes adversaires politiques locaux de longue date et leur ont ainsi donné momentanément l'occasion de pouvoir exercer leur vengeance et leur haine contre moi. Au mépris de la justice la plus élémentaire, ils me tiennent privés de ma liberté depuis bientôt cinq ans...

Mais à aucun moment, je n'ai été déprimé ; Dieu est en effet le témoin que je n'ai jamais trahi ni mon pays ni mon peuple, que je n'ai jamais soutenu les nazis ou sympathisé avec eux...

Je n'ai commis aucun des crimes que l'on m'impute. Bien au contraire, j'ai largement fait mon devoir et bien plus que cela, dans des conditions difficiles en tant que catholique et qu'Alsacien...

Quand, de plus, j'apprends, comme par votre chère lettre, que des contemporains ont tiré, dans une large mesure, salut et bénédiction de mon activité, c'est pour moi une consolation supplémentaire et réjouissante...

C'est avec une grande satisfaction et beaucoup de joie que j'ai constaté, au vu de certains propos dans des journaux français importants (Etudes, Vie intellectuelle) que votre œuvre provoque une grande admiration et qu'ainsi vous continuez courageusement à travailler... »112

 

Trois semaines plus tard, un courrier expédié depuis le même lieu d’enfermement va cependant entraîner de nouvelles mesures répressives à l’égard du vieux lutteur. S’insurgeant contre l’épuration, il a le front d’écrire à l’un de ses amis, le député MRP Joseph Sigrist113, cette lettre du 23 décembre 1948, lue par le censeur (comme toutes les autres) :

 

« Personne ne nie plus aujourd'hui - et même le préfet Paira l'a reconnu le 17 décembre devant le Conseil général - que l'épuration a été une série d'injustices criantes, un scandale. [Mais] contrairement à l'affirmation de Paira elle se déroula selon les mêmes principes et lois que dans le reste de la France, devant les mêmes instances juridiques spéciales. II est vrai que l'on n'a pas appliqué le par. 2 de l'ordonnance du 26 décembre 1944 ... Contre des Alsaciens politiquement indésirables il a été appliqué car officiellement il était et est encore toujours en vigueur... C'est un fait prouvé par de nombreux exemples que l'épuration, conduite par les communistes, suivis avec joie par les socialistes et un certain nombre de catholiques en méconnaissance aveugle de la situation, a été dirigée en première ligne contre les catholiques, leurs représentants militants, surtout les militants de l'UPR. La solution, la seule acceptable, la seule équitable et vers laquelle le MRP d'Alsace devrait se diriger avec la dernière énergie, qu'il devrait exiger le plus rapidement possible et officiellement pour l'Alsace, est une amnistie générale pour tous les Français condamnés par n 'importe quel tribunal pour collaboration en Alsace durant l'annexion de fait de notre pays... Pas de grâce amnistiante ! Celle-ci, à l'instar de la fameuse révision de Paira, livrerait tous pouvoirs aux bureaux et à la police et se retournerait à nouveau contre nous, catholiques... »114

 

L’administration pénitentiaire communique la lettre à la presse et, en particulier, au directeur politique du Républicain du Haut-Rhin, l'un des témoins à charge de Nancy. Elle suscite l’indignation de Jean Wagner dans l’édition du 27 avril 1949 de ce quotidien socialiste : « Joseph Rosse fordert Generalamnestie fiir alle Kollaborateure », éructe-t-il en évoquant une énième fois dans le sous-titre « le traître à son peuple et à sa patrie » et en dénonçant dans le corps de l’article « l’arrogance persistante » de l’auteur des doléances. Malheureusement pour le détenu, ses soutiens publics se raréfient. Seuls relayent la voix de Rossé quelques bulletins plus ou moins confidentiels : la revue hebdomadaire strasbourgeoise Honneur et Patrie, Die Grünen Hefte/Les Cahiers Verts115 de Camille Dahlet, courageux mais marginalisé par la vague hyper-patriotique sur laquelle surfent les adversaires des anciens Heimatrechtler, puis … plus rien, mises à part quelques chroniques prudentes et allusives dans l’hebdomadaire chrétien bilingue l’Ami du peuple / Der Volksfreund : en cette cinquième année de détention l’ancien chef catholique alsacien est en voie de diabolisation accélérée. L’administration va en profiter pour le changer d’établissement.

 

Il est vrai que dès avant son transfert de Clairvaux à Epinal, l’ancien député colmarien avait tenté d’organiser une campagne auprès des élus alsaciens en vue d’une amnistie spéciale pour l’Alsace-Lorraine. Dans ses papiers rédigés dans les deux langues 116 figurent différents argumentaires, projets de lettres aux députés, projets de lettre à adresser par les familles des victimes des victimes des cours de Justice et des Chambres civiques à leurs parlementaires dans les deux départements. Ils dénotent la forte expérience politique et médiatique du condamné et sa forte pugnacité. A ce moment-là Rossé croit encore aux vertus de l’action collective et en une possible mobilisation contre les excès de l’épuration.

 

Pour lui, « l’amnistie est à la fois possible et nécessaire. Possible car l’Alsace et la Lorraine117 ont, par leur passé et les évènements 1940-1945 une situation spéciale parmi les départements français…En juin 1940, [rappelle-t-il] ils furent abandonnés par la France et annexés de fait à l’Allemagne …ce qui a conduit les Pouvoirs publics à le reconnaître par le vote de différentes dispositions visant des réparations spéciales … L’Alsace-Lorraine, par la force des choses n’avait pas de maquis, pas de résistance armée, pas de milice non plus qui aurait pu avoir des vies humaines sur la conscience…. Il y a parmi les Alsaciens et Lorrains condamnés très peu qui étaient avant 1940 déjà l’objet d’une condamnation pour délit ou crime de droit commun. L’idée d’une amnistie spéciale pour l’Alsace n’a pas d’adversaire, ni à l’Assemblée Nationale, ni au Conseil de la République….. Nécessaire : l’équité et la justice demandent ce geste … L’intérêt de l’Alsace le demande également … L’intérêt français conseille ce geste car il est dans l’intérêt du pays de regagner dans cette province frontalière à l’unité nationale les milieux qui ont été poursuivis pour collaboration et qui ont du reste déjà largement payé leur faute.»118

 

Craignant – à juste titre - que, du fond d’une prison trop proche de l’Alsace, le condamné aux travaux forcés, encore très populaire dans sa Heimet, puisse être entendu trop facilement dans ses appels à une amnistie des faits de collaboration intervenus durant l’annexion, les autorités décident de le sanctionner de cette audace.119 Elles l’éloignent à nouveau, cette fois à Fontevrault, une autre Maison centrale, d’un statut équivalent à celui de Clairvaux. 750 kilomètres séparent cette localité du Maine-et-Loire de la ville-préfecture du Haut-Rhin où habite la parentèle du prisonnier et où il a gardé l’essentiel de ses amis. Au fil des années, plusieurs cependant disparaissent, dont les plus solides : les sénateurs Brom (1945) et Muller (1948), l’ancien conseiller général Sipp (1946) et aussi d’autres anciens élus de l’UPR. Arrivé dans sa nouvelle prison en février 1949, il n’en repartira qu’un peu plus de 20 mois plus tard, à la mi-septembre 1950. Ce sera son plus long séjour dans le même établissement pénitentiaire.

 

 

 

R20 prison fontevrault

Fontevrault, l’entrée de la Maison d’arrêt.

 

Créée à l’initiative de l’empereur Napoléon, la centrale pénitentiaire, qui avait accueilli ses premiers détenus en 1814 et compté jusqu’à près de 2 000 prisonniers en même temps, au lieu de 1 000 initialement prévus, sera, tout au long de son histoire, considérée comme l’une des plus dures de France. Ce qui est toujours le cas au milieu du XXè siècle lors du transfert de Joseph Rossé et le restera jusqu’à la fermeture de ses portes en 1963 : les bâtiments carcéraux seront alors la plupart détruits pour cause de totale l’insalubrité.120

L’écrivain, poète et auteur dramatique Jean Genet n’a jamais été enfermé dans la Maison centrale de Fontevrault. Néanmoins, fondé sur de nombreux témoignages, son roman Miracle de la rose (1946) évoque la sombre prison du Maine-et-Loire avec des mots particulièrement justes :

 

 

R21 jean genet

L’écrivain Jean Genet.

 

« De toutes les centrales de France, Fontevrault est la plus troublante. C’est elle qui m’a donné la plus forte impression de détresse et de désolation, et je sais que les détenus qui ont connu d’autres prisons, ont éprouvé, à l’entendre nommer même, une émotion et une souffrance comparable. La prison de Fontevrault remplace le bagne ancien. »121

En conséquence de la loi du 13 avril 1938 et du décret-loi du 17 juin 1938 la transportation outre-mer 122 des condamnés aux travaux forcés avaient en effet été supprimée, l’internement dans des camps de travail abandonné : Quatre points organisent la nouvelle peine : elle est subie dans une maison de force ; elle débute par une phase cellulaire ; ensuite, pendant toute la durée de la peine, les prisonniers sont isolés la nuit ; ils ne peuvent pas bénéficier de libération conditionnelle. Avec celle de Caen, la Maison centrale de Fontevrault est l’un des lieux de regroupement des forçats dans ce nouveau régime. Aux temps de l’épuration, la section dite des « Inoccupés », à laquelle Rossé se voit un moment affecté, a été décrite par Pierre de Varaigne, homme de soixante-sept ans condamné à vingt années de travaux forcés pour faits de collaboration et incarcéré en ces lieux deux ans auparavant :

« Le sixième jour de mon arrivée [début 1947], je fus extrait du quartier cellulaire ainsi que mes compagnons de voyage et conduit, à cause de mon âge et de mon état de santé au quartier « des Inos n°1 » (inoccupés). J’étais vêtu du costume de bure, uniforme de l’établissement, coiffé d’un béret à rayures noires et blanches, chaussé de sabots de bois. À mon entrée, la cour du quartier était vide. Guidé par un surveillant, je fus introduit dans une grande salle où, assis sur des bancs, cent quatre-vingts détenus écoutaient en silence et sous la surveillance d’un gardien la lecture faite par l’un des leurs. Un petit poêle faisait ce qu’il pouvait pour réchauffer l’atmosphère de la pièce, mais il avait raison de compter sur l’aide puissante que lui apportait la chaleur animale dégagée par les occupants. […] Sur un signe du surveillant, le lecteur s’arrêta et les détenus se dirigèrent l’un derrière l’autre vers la cour, pour la promenade qui coupait  d’un quart d’heure de défilé, au pas cadencé par les « gauche-droite » de l’aboyeur (détenu chargé d’assurer le rythme de la marche), chacune des heures de lecture. […] »123

Philippe Saint-Germain, journaliste également épuré en tant qu’auteur de plus d’une centaine d’articles dans la presse collaborationniste, condamné à cinq années de travaux forcés, incarcéré à Fresnes puis à Fontevrault confirme ce témoignage dans ces termes:

 

« Et nous allions ainsi, des heures et des heures, sabotant les uns derrière les autres, sans un mot, sans un regard, traînant notre ennui sombre comme la veste marron du compagnon de file. Je me souviens de camarades écrasés de fatigue, les pieds ensanglantés dans leurs sabots, contraints de poursuivre leur « marche ou crève », d’infirmes molestés par les gardiens parce qu’ils ne maintenaient pas la cadence, de traînards arrachés des rangs et jetés au mitard sans qu’on écoute leurs raisons, de bavards « marmités » (action de porter un rapport au détenu) pour un coup d’œil échangé avec un voisin. Toutes les heures nous nous retrouvions pour quinze minutes assis sur le banc de la « pause » bercés par la voix monotone du lecteur enchaînant un chapitre de roman que personne n’écoutait. »124 

 

 

R22 article 75

Témoignage sur Fontevrault du journaliste collaborationniste

Philippe de Sainte marie, codétenu de Joseph Rossé.

 

Dans ce nouveau lieu d’incarcération, les nouvelles que le prisonnier donne par lettre se raréfient. Et pour cause : les conditions de détention y sont exceptionnellement sévères Ainsi, dès le 25 avril 1949, il est puni de huit jours d’« isolement » pour un courrier à son ami Jean Haren. Le directeur lui fait savoir qu’il a reçu des instructions particulières lui ordonnant de « superviser soigneusement sa correspondance. »

Les archives contiennent cependant des courriers de Rossé écrits depuis cet établissement.125 Parmi eux, -selon la mention réglementaire- une « lettre spéciale accordée par monsieur le Sous-directeur » en date du 6 août 1950. Ecrite en allemand d’une petite écriture serrée, elle est adressée à Reinhold Schneider. On y apprend qu’il est en meilleur santé alors qu’en mars, il avait du être admis à l’infirmerie126. Il entretient de bonne relation avec l’abbé Cléon, l’aumônier de la Maison centrale. Grâce à sa bonne conduite, le matricule 4479 peut entrer aux ateliers, où il travaille comme tailleur.127

 

Il touche un pécule. Un forçat est « aux trois dixièmes », ce qui signifie qu’il ne reçoit que les trois dixièmes de la somme qui lui est due pour son travail, le reste revenant à l’État. L’adjudicataire des ateliers a aussi son bénéfice. L’Etat entretient le prisonnier avec une soupe à l’eau. Avec ce qui reste de son gain une fois les déductions faites, le prisonnier peut l’employer à la cantine pour améliorer son ordinaire, avec du ragoût de légume, du café, du vin.128 Dès le premier mois de son arrivée à Fontevrault, Rossé tient une comptabilité mensuelle de la gestion de ce pécule et des mandats reçus.129

 

Le détail de ses conditions de logement est aussi connu. Avec une extrême précision, l’ancien journaliste qui n’a pas oublié qu’il fut aussi instituteur les décrit ainsi130 : « J’occupe la cellule n° 52, longue de 4,15 m. , large de 2,35, haute de 2,45. La porte fait 1,90 de haut sur 0,75 de large. La fenêtre 0,20 de large par 0,15. Elle est à 2 m. du sol. Ma paillasse à même le sol mesure 1 ,60 m. alors que je suis haut de 1,79. La table fournie par l’Administration fait 1,95 x 0,75. Je dispose d’une étagère murale longue de 2 m. Les murs ont 60 cm d’épaisseur. La cour, entourée de murs d’une hauteur de 5 m. fait un triangle équilatéral de 15 m. »

 

La réponse de Schneider à sa lettre d’août, intervenue quasiment en retour - étant donnés les délais de censure et d’acheminement - est datée du 9 septembre 1950 : L’écrivain y exprime sa compassion face à la maladie qui recommence à affecter Rossé et le fait à nouveau souffrir périodiquement : celui-ci avait précédemment évoqué l’arthrose. Il s’agit en réalité d’une hyperuricémie sévère. L’écrivain l’encourage de toute la force de sa foi chrétienne, émet l’espoir de pouvoir bientôt lui remettre en main propre ses derniers ouvrages et l’informe de la parution d’un Nouveau Testament publié par un des leurs amis communs ainsi que de l’envoi de ce livre à l’aumônier de Fontevrault.

 

Malgré ce soutien spirituel et la prière, la maladie progressant, le prisonnier commence à éprouver de la lassitude. En février 1949 déjà, le député Sigrist « chargé des démarches en faveur de Mr Rossé en sa qualité de doyen d’âge de ses collègues alsaciens » n’avait guère été encourageant. Il avait au contraire invité son épouse à « ne pas se faire d’illusions sur des possibilités de sortie proche ». Près d’un an après en janvier 1950, Rossé reçoit une lettre de Jean Haren131 lui faisant savoir que Robert Schuman, « le ministre regrette et déplore [t]on sort actuel mais que tout ministre qu’il soit, il ne peut rien y changer. Tu es un « condamné politique  et ce mot explique tout ! »

 

Le 19 mars 1950, Mme Joséphine Rossé, en complète détresse matérielle, s’adresse au Garde des Sceaux132 et dépose un nouveau recours en grâce à la Chancellerie le 30. Elle l’implore de bien vouloir examiner de nouveau le dossier de son mari, en vue d’une commutation et d’une réduction de sa peine133. Dans sa lettre, elle écrit son désespoir : « Sans ressources personnelles, chargée de l’entretien d’un enfant quasi-adopté infirme,134 gravement gênée par la mise sous séquestre de la totalité de notre fortune – conséquence de notre régime matrimonial : la communauté de biens-, je suis depuis 5 ans dans un état de complète détresse morale et matérielle, aggravé encore par les difficultés croissantes de la vie durant ces dernières années ». Elle sollicite aussi la clémence du ministre, « vu l’état de santé de mon mari, qui, en dépit des soins médicaux voit son état se dégrader ». Enfin, elle explique au ministre que les lieux des différentes maisons centrales dans lesquelles on fait purger sa peine à son, mari sont si éloignées de son domicile, « que je n’ai même pas la possibilité de lui accorder la consolation d’une visite ».

 

Cependant, devenu codirigeant des éditions Alsatia, Haren – qui, de l’annexion à l’épuration, n’a cessé de soutenir Rossé tout au long des difficiles années quarante- entrevoit malgré tout une issue possible pour son ami et apporte une lueur d’espoir: «  Joséphine est d’accord pour aller vivre avec toi au Canada si tu étais libéré.135 J’ai fais savoir au ministère que la Société pourrait t’envoyer là-bas, où tu pourrais rendre de grands services dans l’édition. Tu sais que nos plus grands clients à l’étranger sont à Montréal et au Québec. » Il ajoute quand même une réserve, de taille : « Pour l’heure, l’autorité n’a rien voulu savoir par crainte sans doute de tes adversaires à qui tu fais peur, même enfermé. »136 Ce qui ne l’empêche pas de réitérer sa proposition le 28 mars 1950 137car il pense qu’elle est le meilleur moyen d’obtenir l’élargissement. Pressant Rossé de « lui faire connaître sa position pour préparer le Conseil d’Administration », il obtient la réponse suivante : « J’accepte ta proposition, me fiant à toi pour m’assurer les conditions morales et matérielles dignes de mon passé. » Par l’intermédiaire de la direction de la prison qui en fera part à l’Administration centrale, Rossé confirmera également son accord auprès de Pierre Schmidt-le-Roi, son successeur à la direction générale de l’Alsatia.138

 

En attendant, il survit dans l’espoir d’une loi d’amnistie, le contentement de voir sa parentèle et ses amis s’activer autours de ses demandes de grâce et la satisfaction de voir se renforcer le réseau de solidarité organisé par l’abbé Zemb et le député Sigrist, rejoints par Henri Meck, le comte de Pange et le haut-magistrat Heimburger et plus tard par l’évêque de Strasbourg139. En même temps, il voit avec angoisse se rapprocher l’échéance de la vente de ses biens confisqués au profit des Domaines, qui risque de laisser sa femme et le jeune Lüïala totalement sans ressources. Dans les limites règlementaires, il intensifie dès lors ses correspondances, en s’appuyant surtout sur son épouse, sa sœur Louise et son beau-frère Frédéric Dubois et sa belle-sœur Eugénie Dubois-Sonntag, par l’intermédiaire desquels il parvient à démultiplier les contacts.140

 

 

R23 joseph sigrist depute

Le député Joseph Sigrist, l’un des fidèles soutiens de la famille Rossé

 

Ainsi le 27 août 1950 et les dimanches suivants, soit un peu plus de trois ans et deux mois après le procès de Nancy, Joseph Rossé rédige une sorte de mémo qu’il intitule « Sur l’avenir ». Dans les 13 pages retrouvées, il s’efforce d’analyser sa situation avec la plus extrême lucidité et de réfléchir aux possibilités susceptibles de s’ouvrir à lui le jour où il sera libéré.141

 

Ignorant la date de sa libération, la situation et les possibilités à ce moment-là, il ne peut arrêter ce qu’il fera. Mais il adopte quatre principes qui guideront son choix :

« 1) Je ne ferai absolument rien pour me venger du mal qu’on m’a fait… J’y renonce parce que je suis chrétien … Ensuite parce que j’ai la conviction absolue que rien de sain, de grand, de beau et de durable peut être réalisé par la haine…. Il faut enfin en finir avec la vengeance engendrée par la vengeance et produisant à nouveau la vengeance….

2) Je m’efforcerai de collaborer à une œuvre constructive.

3) Pour beaucoup de raisons que je n’exposerai pas je me tiendrai en dehors de toute politique de parti, quelle qu’elle soit …

4) Ayant appris à vivre dans la plus grande simplicité, je pourrais me permettre de ne pas courir en premier lieu après des gains matériels.

 

« Quels projets ai-je [se demande t-il] ? Pendant mes longues heurs de solitude, j’en ai examiné plusieurs …Dans l’ignorance des projets de mes amis … je suis obligé de me borner à énoncer certains désidératas et possibilités. … Je voudrais ardemment reprendre du travail dans ma province…je l’aime si profondément…. Les circonstances m’en tiendront éloigné … mais je considère toute autre activité en dehors de la Heimet comme provisoire.

Pourrais-je reprendre du service dans mon ancienne société  à laquelle j’ai tant donné de ma vie?

C’est un autre désir ardent. » …. J’accepterai un emploi à l’intérieur de la France comme un douloureux pis-aller nécessaire. » … On me propose de rejoindre l’action des Etats-Unis pour l’Europe … ou de monter ou diriger à Luxembourg une grande maison d’édition à orientation européenne… J’ai refusé toute suggestion d’aller en Amérique du Sud…. Par contre, je n’ai pas formellement repoussé la proposition d’accepter le moment venu un poste de professeur au Canada, ni non plus d’y travailler pour l’Alsatia. Mais tous ces projets [ne] sont encore (que] des constructions plus ou moins vagues [qui devraient se préciser dans les prochains mois]… On m’a fait entrevoir ma libération éventuelle avant la fin de cette année…. »

 

A partir du dernier trimestre de 1950, c’est cependant d’Eysses, Lot-et-Garonne que partent les correspondances. Le voila éloigné encore un peu plus de Colmar : cette fois plus de 900 kilomètres le séparent de sa famille, ses amis, sa Heimet ! Le nouveau transfert dans son treizième et dernier lieu d’enfermement dont il a été informé deux jours plus tôt intervient le 15 septembre. Dans l’après-midi, ses affaires (21 caisses de livres, de linge et de ravitaillement) sont entassées dans une camionnette. Lui-même est conduit vers 20 heures à la gare de Varenne, menotté, entre un gardien et un brigadier de gendarmerie pour un voyage de nuit par Tours, Vierzon, Limoges, Périgueux jusqu’à Penne dans le Tarn, terminus du trajet en train et gare la plus proche de sa nouvelle prison où il est finalement acheminé par la route. Joseph Rossé arrive à destination dans la matinée du 16 septembre 1950.

 

La maison centrale d’Eysses est située dans le département du Lot-et-Garonne dans le quartier historique de Villeneuve-sur-Lot. Ancienne abbaye bénédictine elle aussi transformée en prison sous Napoléon en 1803, elle avait cependant connu à l’origine un destin différent, accueillant aussi bien les hommes que les femmes, puis, avant la guerre, des jeunes « en redressement ». Elle s'était agrandie au fil des années. Des ateliers pour les prisonniers et également une chapelle y avaient été construits, l’aile centrale avait été reconstruite. Ces nouveaux aménagements serviront également près d’un siècle plus tard, pendant la Seconde Guerre mondiale. 1 500 résistants et opposants politiques au régime de Pétain y seront alors détenus. En février 1944, après une insurrection qui dure trois jours treize y sont fusillés par la Milice de Darlan, tous les autres sont déportés à Dachau par la Division SS Das Reich. 400 périront dans ce camp de concentrions nazi. A la Libération, symboliquement, la centrale accueille surtout les détenus condamnés pour des faits de collaboration142. Joseph Rossé sera du nombre.

 

 

 

Mort en prison après les rejets répétés de ses demandes de grâce

 

 

R24 prison eysses

Eysses près Villeneuve sur Lot (Lot & Garonne)

La Maison Centrale dans les années cinquante.

 

A son arrivée à la Maison centrale, lors de son passage obligatoire par l’infirmerie, il y fait une rencontre qui le rempli de joie : l’aumônier de l’établissement, le Père Lesquir, Oblat de Marie Immaculée du couvent de Notre Dame de Peyregude est un Lorrain qui connait l’Alsace, les Alsaciens ainsi que leur dialecte, pour avoir suivi des études théologiques à Strasbourg.143 L’ecclésiastique se souviendra parfaitement de l’arrivée du nouveau prisonnier. A son sujet, il n’hésitera pas à écrire quarante ans plus tard qu’ « il avait aimé l’homme pour sa foi et sa générosité de cœur. » ajoutant : « Parmi les très nombreux détenus qu’il connut en trente ans d’aumônerie, Joseph Rossé fut de ceux qui [lui] ont donné le plus de satisfactions spirituelles. »144 Il est vrai que l’ancien homme public, alors parvenu à un important tournant de son parcours, ne cesse de chercher à approfondir sa foi chrétienne chaque jour davantage et d’en porter le témoignage auprès de ses codétenus.145

 

En ce début de l’année 1951, son état de santé lui semble momentanément moins préoccupant. Les conditions de détention sont aussi moins inhumaines qu’à Fontevrault. II adresse une lettre pleine d’entrain à son ami l’écrivain Reinhold Schneider, allant jusqu’à évoquer une sortie de prison suivie d’une convalescence dans les Pyrénées146 avant le retour en Alsace. Son ami Jean Keppi – simplement condamné pour le principe en 1947- ne s’était-il pas montré optimiste à son propos dès la fin de l’année précédente147? Marcel Sturmel n’est-il pas sur la voie d’une libération148 ?

 

« Eysses, 21.2.1951.- … Ma santé se maintient, mon humeur est toujours excellente. Je suis plus entreprenant et prêt au travail que jamais. Comme on ne m'a pas chargé d'un travail officiel, je peux me consacrer, dans la solitude de ma cellule à des études personnelles et je vous assure que je fais un large usage de cette possibilité. Si je devais obtenir ma mise en liberté provisoire, j’irai d'abord me reposer chez un ami dans les Pyrénées ; aussitôt après mon arrivée là-bas, je me manifesterai [...] Vous pouvez imaginer que je suis préoccupé par maints problèmes au sujet desquels je m’entretiendrais bien volontiers avec vous ; ma solitude m'évite bien des diversions vers l'accessoire et me rend sensible aux problèmes vitaux de notre temps... Comme tous les grands visionnaires et prophètes vous remplissez un grand mais pour vous épuisant devoir... »149

 

Ainsi, Rossé commence à se centrer plus totalement sur l'essentiel, sa relation à Dieu. Une grande sérénité le gagne, sans que pour autant son activité ne diminue, ni son dynamisme.

 

En avril 1951, son état s’aggrave cependant. Il souffre à nouveau de son hyperuricémie, maladie récurrente, gravissime si elle n’est pas soignée. Constatant la progression du mal, il sollicite l'admission dans un hôpital. On la lui refuse, en haut lieu. A son ami l’abbé Zemb, il fait part de son état dans un courrier et commente :

 

« 6.4.1951.- … La direction fait tout ce qu'elle peut pour moi. Je serais injuste si je voulais le méconnaitre ; ses possibilités sont très restreintes. Elle ne peut, p.e. pas me donner de cellule chauffée parce que, simplement, il n'y en a pas, elle ne peut pas me faire bénéficier d'une nourriture spéciale, me laisser un peu plus longtemps à l'air frais que ne l'autorise le règlement etc. parce qu'elle serait immédiatement dénoncée à Paris par la cellule communiste très puissante parmi les 150 surveillants d'ici. II y a des rigueurs inévitables au bagne, auxquelles je succomberai peut-être physiquement avant que Paris ne me libère. C'est possible, c'est même, si cela dure encore longtemps, vraisemblable ! Comme Dieu veut ! Mais ce n'est qu'avec mon dernier souffle que s'éteindra ma volonté de combattre pour notre religion et notre pays. Soyez donc content et sans souci, spirituellement, je tiens le coup... »

 

Naturellement, dans sa correspondance de 1951 la question de sa grâce judiciaire revient dès lors à plusieurs reprises. Du fond de sa cellule, il a parfaitement compris que les motifs qui justifient son maintien derrière les barreaux n’ont rien à voir avec la justice, qu’ils sont exclusivement d’ordre politique150. Tout comme l’a été son procès. Il est en outre parvenu à identifier assez parfaitement les adversaires de son retour à la liberté.

 

Dans une lettre à l'abbé Matter, curé de Hochfelden, datée d’août 1951, on peut effet lire :

 

« 25.8.1951. - … Si j'avais le privilège - très enviable dans les conditions données - d'avoir assassiné, violé, volé ou d'avoir été un agent appointé de la Gestapo, je serais libre depuis longtemps. Parce que je n’ai aucun de ces avantages, mais la tare d'avoir, d'une façon désintéressée, défendu les intérêts de l'Eglise, de ma patrie et de mes compatriotes et, au-delà, d'être un clérical, je me vois traité en ennemi de l’ordre public ainsi que de l'Etat et maintenu en détention aussi loin et aussi longtemps que possible...

Oui, mon cher monsieur le curé, on ne se tient pas sans conséquences dans les premiers rangs du combat contre la loge et l'anticléricalisme... c’est à en pleurer, mais ainsi est la justice politique en notre pays. Elle ne se différencie que dans la forme, pas dans son essence, de celle de derrière le rideau de fer et "notre " presse qui ne peut pas s’indigner assez au sujet des conditions dans les démocraties populaires, ferait bien de balayer devant notre porte...

Sur ce que votre collègue Held et le "pape de Colmar" ont réalisé dans mon affaire, vous me permettrez, en vertu de l'amour du prochain, de garder le silence [...] Moralement mes ennemis ne m'abattront pas... »

 

Au début des années d'occupation c'est à cet abbé Held que Rossé avait confié la rédaction d'un catéchisme destiné aux enfants d'Alsace. Par la suite il avait facilité sa fuite en zone française libre. 151 En guise de remerciement, l’ecclésiastique avait affirmé : « : Le gouvernement était encore généreux envers R., autrement il ne serait plus de ce monde. II ne voulait pas en faire un martyr pour ses partisans, vous devriez le reconnaître et remercier les autorités. ... » Du « pape de Colmar », Rossé avait précédemment dit dans un courrier à sa femme  Joséphine :

 

« 1" mai 1951. - … Il faut citer aussi Hincky qui, à la question de savoir s'il était contre le retour, [de Rossé à Colmar], a répondu dans un accès de rage et en se promenant nerveusement de long en large dans sa chambre : jamais, au grand jamais, cela n'arrivera, non, plus jamais il ne reviendra ici... »152

 

C’est toutefois Marcel-Edmond Naegelen qui s’avérera jusqu’au bout l’adversaire le plus déterminé de la libération de l’ancien député de Colmar et surtout le plus déterminant. De par sa position politique au sein de la SFIO et celle de haut-dignitaire notoire de la franc-maçonnerie française, il est alors au cœur du système décisionnel de la IVè République. Dans un courrier du printemps 1951 adressé à un proche, Joseph Rossé analyse les raisons de l'hostilité implacable de ce personnage particulièrement revanchard, son « ennemi intime » depuis les années vingt :

 

« 6 mars 1951.- … Tu sais, sans doute, que le rejet de ma libération sous condition est à mettre au compte du député socialiste de Strasbourg, M.E. Naegelen, auprès du ministre de la Justice. Naegelen, qui occupe une haute dignité au sein de la loge franc-maçonnique, était jusqu'a récemment gouverneur général d'Algérie. Le ministre de la Justice, René Meyer, un juif, est député de Constantine en Algérie. Naegelen a préparé, en tant que gouverneur général la réélection de Meyer. Pour cette raison, celui-ci n'a rien à lui refuser. Naegelen ne me pardonnera jamais d'avoir réussi à réunir dans mon Groupement la majorité du personnel enseignant d'Alsace, par quoi j'ai empêché qu'il joue un rôle avec son Syndicat entre 1918 et 1940. Naegelen a tellement mal géré son mandat qu'il n 'a plus le courage de se représenter pour une réélection dans le Bas-Rhin. II va- je crois - dans le département des Basses Pyrénées.»153

 

 

R25 marcel edmond naegelen

Marcel- Edmond Naegelen, adversaire franc-maçon et socialiste de

Rossé depuis les années vingt. Le plus acharné à vouloir sa perte après 1945.

 

Au milieu de ses soucis liés à sa captivité et à sa santé, à la liquidation de ses biens intervenue en février 1951, sa correspondance avec Reinhold Schneider lui permet de prendre de la hauteur et de s'élever au dessus de cet univers de médiocres personnages auxquels il est confronté: les Hincky, Held, Naegelen et consorts. Il se replonge dans ce monde des lettres et de l’édition qui avait été le sien jusqu’à la fin de la guerre. De son ami de Freiburg im Breisgau lui parviennent en 1951 deux missives venues lui confirmer rétrospectivement l’importance de sa mission à la tête de l’Alsatia-Verlag à l’époque où – selon la belle expression de Schneider - tous deux tentaient ensemble de faire « retentir la voix de la conscience parmi les hommes. »

 

« (Traduction). Freiburg im Breisgau, 29 mai 1950. Je ne voulais et ne veux pas vous surcharger de lettres, une fois pourtant je veux encore dire a quel point je vous suis et resterai reconnaissant aussi longtemps que je vivrai, pour votre courageux et responsable engagement en des temps très durs. Votre travail a rayonné a cette époque comme une bénédiction, non pas en raison de mon mérite mais grâce au vôtre, cher M. Rossé et je ne peux pas imaginer autre chose que le retour vers vous, un jour de cette bénédiction... Vous trouverez confirmation de ceci dans la copie d'un livre paru à New-York, que j'ai reçu il y a quelques jours et dans lequel le travail de votre maison d'édition est expressément évoqué. Cette année a paru, à Tokyo, dans un journal japonais très estimé, un commentaire de mon travail dans lequel votre engagement est cité...(RS). »

 

« (Traduction). Nouvelle lettre, 18 décembre 1950. ... Or, plus que jamais, nous avons besoin d'éditeurs courageux et chrétiens, obéissant a leur conscience. Car bientôt, seul le livre aura le devoir de contribuer à la formation de l'opinion publique dans le sens d'une prise de conscience indépendante, ce qui est de moins en moins à espérer de la presse et de la radio. Et on ne peut pas aider le peuple d'une autre manière qu'en faisant retentir puissamment la voix de la conscience parmi les hommes ; elle seule relie, ne fait pas de différence et se tient au-dessus des lois qui ne cessent de changer au gré des intérêts...(RS) »

 

Leur correspondance les conduit aussi à s’attarder sur les problèmes vitaux du temps. Rossé exprime sa conviction forte que, dans le conflit idéologique avec la Russie soviétique et face au communisme, le combat est d’abord spirituel, les seules armes du christianisme étant la pratique effective de l’amour du prochain, ce que les existentialistes issus du personnalisme chrétien154 qui l’inspire appelleront la solidarité, cette forme moderne de la charité155 :

 

« 3 mai 1951.- Comme tous les grands visionnaires et prophètes vous remplissez un grand mais pour vous épuisant devoir [écrit Rossé à l’écrivain.] Le conflit idéologique avec l'Est devient de plus en plus le problème essentiel de l'heure. Par le fait que les peuples augmentent leurs dépenses d'armement dans une mesure qui, à la longue sera mortelle, le problème ne saurait être réglé. Le combat doit, en première ligne, être mené dans le domaine de l'esprit par des réalisations radicales du christianisme, et d'abord de ses commandements fondamentaux d'amour. Durant les six années que j'ai déjà passées dans les prisons et bagnes, je me rends compte a quel point une argumentation qui ne fait appel qu'à l'intellect, est sans effet. La foi est d'abord une question d'amour. Le jour où les croyants se signaleront à nouveau par l'application de l'amour, à quoi on les reconnaîtra, à ce qu'ils s'aiment entre eux et aiment leur prochain, ce jour-là le communisme sera vaincu... Nous avons besoin d'une propagande intensive en faveur d'un existentialisme chrétien soutenu par l'exemple vivant... »

« … Récemment un catalogue de la Maison Herder m'est tombé par hasard entre les mains. J'y ai vu avec plaisir que vous dirigez un certain nombre de publications. Pensez-vous à la collaboration d'un homme comme Pfleger ? Je pense qu'il pourrait écrire sur Bloy, Péguy, Bernanos etc., ce qui devrait entrer dans l'objectif de vos séries. Van der Meersch, récemment disparu, reste également digne d'intérêt. On pourrait constituer, à partir de ses œuvres, une précieuse anthologie... Sa "Thérèse de Lisieux" a fait l'effet d'un orage qui a dissipé tout le kitsch dans lequel certains milieux intéressés voulaient l'envelopper... pas au bénéfice de la religion [...] Que vous soyez à nouveau boycotté par, comme on dit ici, les milieux bien-pensants, ne m'a pas surpris… »

« …Dans beaucoup de domaines Hitler est resté victorieux et l'une de nos devises de combat doit être : lutte contre la conception moderne de l'Etat, retour ou percée vers une démocratie vraiment chrétienne ; nos démocraties actuelles ne le sont plus, généralement, que de nom, n'en ont plus que la forme extérieure, intérieurement elles sont complètement assujetties au totalitarisme.156 Mais vous ne vous laisserez pas abattre par cette expérience douloureuse, certainement, et vous l'aviez certainement prévue.

Une des caractéristiques les plus frappantes est l'échec, sur toute la ligne, de la démocratie sociale, depuis l'Angleterre à travers l'Allemagne et la France jusqu’en Italie. Les années à venir l’achèveront. Est-ce que les chrétiens sont à même de prendre la suite ? Je ne voudrais pas le prétendre trop fort... »157

 

La dernière lettre158 de Reinhold Schneider date de la fin de l'été 1951, donc n’est antérieure que de quelques semaines à la mort de Rossé. Pour Andrès, « elle donne l'impression d'un adieu entre deux hommes ayant abdiqué leurs nobles ambitions terrestres et se tournant délibérément vers Dieu. »

 

 

R26 reinhold schneider

L’écrivain catholique allemand Reinhold Schneider, le plus fort soutien moral et spirituel de Joseph Rossé durant sa vie au bagne. Ils s’étaient rencontrés clandestinement à plusieurs reprises à Colmar durant l’annexion nazie et Rossé avait édité ses livres les plus importants.

 

« C'est admirable de constater à quel point vous voyez les choses d'une façon claire dans votre solitude. Je souscris, reconnaissant, à chaque mot que vous écrivez. J'ai le sentiment bénéfique de n'avoir rien à vous expliquer. Vous avez la grâce et la clarté de la distanciation, du jugement impartial. Nous devons tout mettre en œuvre pour vaincre le communisme, ceci signifie : uniquement ce que nous pouvons mettre en œuvre en tant que chrétiens ; c'est le témoignage crédible, l'acceptation du sacrifice, le sens irréductible de la justice, la lutte passionnée pour la sauvegarde des âmes et des incroyants. Dès que nous nous confions aux armes de ce temps, nous entrons dans le domaine de Satan : de cette façon il vaincra aussi en nous... »159

 

Le 12 septembre 1951, Rossé écrit au Comte d'Andlau, terminant sa lettre par ces mots : « Un jour aussi cette situation prendra fin. Les élections de juin ont déjà grandement amélioré notre situation et beaucoup de mes camarades espèrent que 1952 leur apportera la liberté. Souhaitons que je sois parmi les heureux... »160

 

La liberté n'est, en fait, plus loin. Certes non pas celle à laquelle il a aspiré durant sept ans mais celle réservée à toute existence après le passage par la mort, la grande liberté des enfants de Dieu venus retrouver le visage du Père dans la vision béatifique donnée aux croyants. Joseph Rossé ne devait alors plus guère se faire d’illusion : il s’était depuis longtemps préparé à affronter cette dernière épreuve. Car lorsqu'on lui propose enfin le transfert dans une clinique, il refuse disant en toute simplicité : « J'ai passé sept ans en prison, je préfère mourir là où je suis ».

 

L’aumônier de la prison, le Père Joseph Lesquir, a été son accompagnateur spirituel durant son passage à Eysses. Témoignant de l’adoucissement du régime pénitentiaire imposé à Rossé, il raconte ainsi l’ultime période de la vie du vieux lutteur au sein de l’établissement :

 

« J'allais le voir souvent dans sa cellule où il me recevait avec beaucoup d'amabilité. II me disait qu'il était sensible aux attentions qu'on lui manifestait dans ce cadre rigoureux de la détention. Quelles attentions, lui demandai-je ? On me facilite la correspondance, me répondît-il. On me permet d'aller rencontrer d'autres détenus dans les cellules voisines. On a même fait appel à moi pour apaiser les différents et les disputes qui surgissaient entre camarades de détention. On me permet d'améliorer le repas frugal de l'ordinaire. Et il me montrait le colis de victuailles où ne manquait pas ce qu'on aimait manger en Alsace. Je lui disais en souriant de veiller à sa santé car le caractère sédentaire de sa vie quotidienne demandait une alimentation moins riche. Etait-ce à sa demande ou bien une décision du directeur, je ne sais pas, mais J R se vit attribuer un jour une petite occupation qui allait lui permettre de quitter chaque jour sa cellule durant de longues heures. Il fut affecté au service du jardinage à la cour d'honneur. Quand j'y passais, je le voyais soigner le gazon ou tailler les rosiers.

Ce changement salutaire est sans doute intervenu trop tard puisque c'est là qu'il a subi une attaque hémiplégique qui devait avoir des suites graves. Transféré à l'infirmerie, j'allais souvent le voir, je n'étais pas sûr d'être reconnu.

Le médecin le voyait, il recevait les soins appropriés et, ce que je n'ai jamais constaté pour d'autres détenus, sa femme fut autorisée à venir et à rester auprès de lui à la chambre de l'infirmerie où il était soigné... Joseph Lesquir, o.m.i. »161

 

 

R27 rosse 1951

13 octobre 1951, dans l’infirmerie dd bagne d’Eysses.

 

En octobre, Marcel Jacob se décide enfin à lever, timidement, l’omerta à laquelle il participait à travers son journal Le Nouveau Rhin Français, et toute la presse catholique alsacienne avec lui, depuis les années Fonlupt-Espéraber. Le 27, trois jours après la mort de Rossé, il rend public ce courrier reçu du bagne. Y sont relatés les tout derniers instants de celui qui n’avait à aucun moment mesuré son amitié à Jacob, y compris dans les années noires de l’occupation. Tardives, ces lignes apportent une information éclairante sur la fin de vie du bagnard d’Eysses devenu hémiplégique après un accident vasculaire cérébral (AVC) qui l’a frappé au début de l’automne162.

 

« A présent que l'homme si longuement discuté jouit d'un repos qu'aucun humain et fut-il le plus haut placé et le plus puissant n'est plus capable de troubler, nous pensons aux paroles qu'une personne au courant des problèmes internes du bagne d'Eysses a adressées à une connaissance : en pleine possession de ses facultés intellectuelles, Monsieur Rossé fait preuve de cette attitude profondément chrétienne que vous connaissez. II a fait le sacrifice de sa vie et se soumet d la volonté de Dieu. II communie plusieurs fois par semaine. Ses camarades ont installé un petit autel auprès de son lit avec la statue du Sauveur et une de la Mère de Dieu. L'autel est orné en permanence de fleurs. Tous les jours, quelques-uns de ses compagnons d'infortune s'y rendent pour prier le rosaire avec lui. Ses amis d'Alsace doivent savoir que nous avons tenté l'impossible pour obtenir sa libration. Du moins vit-il ses dernières heures entouré d'amis fidèles. »163

 

Le 19 octobre 1951, l’assistante sociale du bagne écrit à l’abbé Zemb, ami de toujours et très fidèle compagnon des derniers instants :

 

 

Lettre de l’assistante sociale du bagne d’Eysses à l’abbé Zemb

datée du 19 octobre 1951 (Copie déposée à la BNU de Strasbourg).

 

« 19 octobre 1951.- … Le Médecin Chef est allé à Paris pour demander sa libération au titre de grâce médicale. Le Ministère ne veut pas le libérer [...] il propose qu'il soit mis dans l’hôpital de la ville pour ne pas qu'il meure en prison [...] Cela M. Rossé ne le veut pas et sa femme s’y oppose. Premièrement : il ne serait pas aussi bien soigné qu'ici. Deuxièmement : si on ne veut pas le libérer que ceux qui sont responsables en acceptent les conséquences... »164

 

Il décède le 24 octobre 1951. Les journaux diront que la mort est intervenue des suites d’une angine de poitrine.165 L’acte de décès précise que c’était à 18h 45. Le 23 octobre, le Nouveau Rhin Français avait annoncé que pour la seconde fois la grâce médicale demandée par le médecin-chef de la prison avait été refusée par le Président de la République166 et par le Conseil supérieur de la magistrature.167 Il s’est dit aussi que le Pape lui avait donné sa bénédiction personnelle mais que celle-ci était arrivée trop tard pour que Joseph Rossé ait pu en prendre connaissance.

 

 

R29 annonce necro

L’annonce nécrologique parue dans le journal l’Alsace, édition des

dimanche 28 et lundi 29 octobre 1951.

 

Son enterrement à Colmar est grandiose. Dans le cortège, à côté de la foule de ses amis, des centaines de prêtres et de religieuses de toute l’Alsace-Lorraine, ses anciens électeurs colmariens par milliers, des militants régionalistes et autonomistes mêlés et des Alsaciens et Lorrains anonymes, venus par cars entiers des trois départements, lui rendent un ultime hommage. Les jacobins français le persécuteront cependant jusque dans sa dernière demeure. Dans une couronne mortuaire placée derrière la tombe, la police dissimule une caméra pour filmer, et ficher ensuite tous ceux qui défilent un à un devant le cercueil pour un dernier adieu à leur ami et compagnon de lutte. 

 

Sur sa pierre tombale, au cimetière du Ladhof à Colmar figureront longtemps ces simples mots :

Joseph Rossé 1892-1951

Mort en détention à

Eysses (Lot et Garonne)

 

 

R30 tombe

La tombe de Rossé dans son état premier

(avant l’enterrement de son épouse et de leur fils adoptif)

 

 

Mise à jour mars 2017

 

R32 plaque funeraire

Le 18 mars 2017, une nouvelle plaque a été posée sur cette pierre,

à l’initiative du Cercle Joseph Rossé (créé le 22 octobre 2016)

 

 

1 Médard Brogly publiera en 1945 en français sous le titre : La Grande Epreuve, l’Alsace sous l’occupation allemande 1940-1944, Paris, éd. du Cerf, 152 pages son dernier texte sur lequel travaillait Rossé le 2 décembre 1944 dans une version allemande. Quoiqu’imprimée cette dernière ne sera finalement pas diffusée en raison de la tentative d’arrestation de JR par la Gestapo.

2 Dans le droit des sociétés de l’époque, le conseil de surveillance est l’équivalent d’un conseil d’administration.

3 Durant les dernières semaines de fonctionnement sous le régime allemand, les nazis tenteront de confisquer le matériel d’impression et les importants stocks de papier. Le personnel, solidaire de son patron, s’y opposera en sabotant les monte-charges pour rendre impossible leur sortie des caves de l’imprimerie. Les livres en français et les éditions clandestines seront cachés ailleurs. Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p.51.

4 Traduction Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p.162.

5 L’avocat strasbourgeois, résistant établi à Pau pendant la guerre, se fait nommer à la Libération premier préfet du Haut-Rhin. Jacques Fonlupt-Espéraber, °Mulhouse H-R, 30 avril 1886, +Pau, P-A, 4 décembre 1980, Avant-guerre, militant CFTC, il avait fait plusieurs fois tenté en vain de se faire élire sous l’étiquette démocrate. Voir Léon Strauss, « Xavier Louis Jacques Fonlupt, dit Jacques Fonlupt-Espéraber », in Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, vol. 11, p. 988. Voir aussi Bernard Vogler, Histoire politique de l’Alsace, Strasbourg, éd. Nuée Bleue, 1995, pp.270, 285, 289. Sous la pression socialo-communiste, JF-E sera remplacé en juin 1945 par René Paira réputé épurateur plus vigoureux. Voir ci-après.

6 Marie-Joseph Bopp l’apprend le samedi 17 février. Dans son journal de guerre, il prétend que « la nouvelle est mal accueillie par la population qui demande pour ce traître un châtiment exemplaire.» Avec ce commentaire : « Il paraît que le préfet Fonlupt veut le ménager, en quoi il a parfaitement tort. » Ma ville à l’heure nazie », p. 450.

7 Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p.113.

8 Marie-Joseph Bopp.-« Samedi 24 février. Rossé a été arrêté. Un article de son ami Brogly, qui a essayé de disculper Rossé, a attiré l’attention. Dans l’Assemblée consultative de Paris, Noguères a interpellé le gouvernement sur l’ancien député et a exigé son arrestation immédiate. Ah, les amis ! » Ma ville à l’heure nazie », p. 452. Bernard Wittmann raconte dans son Histoire de l’Alsace, autrement, tome 3, p. 54, que « Noguères s’était exclamé en se référant à l’interview de Brogly « Rossé avait donc sur le « Golätär » Wagner une influence telle qu’il pouvait obtenir une décision de non-expulsion ! » et, répondant à l’affirmation de Brogly selon laquelle Rossé était resté un authentique Alsacien parce qu’il avait su profiter de la sollicitude intéressée des Allemands pour faire libérer de nombreux prisonniers, avait rajouté « Un vrai Alsacien, Je dis non ! Car un vrai Alsacien n’a pas à profiter de la sollicitude intéressée des Allemands. Rossé n’est ni un vrai Alsacien, ni un vrai Français ». El le J.O. des débats de noter : « Applaudissements. »»

 Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p.113.

9François Igersheim, Pour l’unité et le renouveau : le MRP du Haut-Rhin (1945-1946), Strasbourg, Revue d’Alsace N° 140, 2014, pp. 377-426,

10 Bernard Wittmann, Une histoire de l’Alsace, autrement, tome 3, p. 110.

11 A ce moment, la maison d’édition change de mains. L’homme de l’évêque, Pierre Schmidt-le-Roi, avant-guerre leader de l’APNA en devient directeur.

12 Jean-Laurent Vonau, L’épuration en Alsace, la face méconnue de la Libération 1944-1953, Strasbourg, éditions du Rhin, 2005, 224 p.

13 Philip Bankwitz, Les chefs autonomistes alsaciens 1919-1947, p.103

14 Ce n’est pas la seule inexactitude de cet historien américain d’un constant parti-pris : ses informations sont à prendre avec précautions. Erreur dans l’erreur, il parle d’ailleurs du 17 mai.

15 François Igersheim, article cité, p. 389.

16 Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p.68.

17François Igersheim, article cité, p. 406, note 99. Voir aussi BNUS Fonds Rossé MS.6.998 n°14 R pp.99-161

18 François Igersheim, article cité, p. 406, note 99. Voir aussi BNUS Fonds Rossé MS.6.998 n°14 R pp.99-161

19 Cette information judiciaire avait été déclenchée suite à une sombre histoire de caisses de tracts antifrançais découvertes dans le Bade voisin, dont l’impression avait été attribuée à l’Alsatia.

20 MS.6.998 n°192 R pp. 1316-1429.

21 MS.6.998 n° 221 R pp.1992-2022. Exposé du commissaire du gouvernement (31 pages). Extraits et commentaires dans Gabriel Andrès, Joseph Rossé, pp 70-91.

22 Philip Bankwitz, opus cité p. 107

23 Une liasse de Notizen du 1.1.1946 au 8.2.1947 a été retrouvée dans le fonds d’archives privées Joséphine Sonntag-Rossé. J R s’y exprime en allemand. Les seuls passages en français correspondent à des citations.

24 Joseph Rossé, Notizen du 15 avril 1946.

25 Propos rapporté par le Nouvel Alsacien le 4 juin 1947.

26 Notizen 31 juillet 1946.

27 Entretemps le préfet Fonlupt avait été remplacé par René Paira qui, dans un rapport du 7 septembre 1945, avait insisté auprès du ministre de l’Intérieur pour que Rossé et Sturmel soient déférés devant la cour de Justice et que des poursuites soient entreprises contre les dirigeants de la maison Alsatia. Dans ses Mémoires, Paira reprochera à son prédécesseur Fonlupt devenu député MRP d’avoir ménagé les anciens de l’UPR lors de l’épuration. J-L Vonau, opus cité p. 209.

28 Notizen 8 octobre, 9 novembre et 9 décembre. 1946. Décision de la Cour de Cassation annoncée le 9 décembre.

29 Notizen 11 janvier 1947.

30 Exergue du livre de Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p. 4.

31 AMS Fond Muller. Lettre citée par Bernard Wittmann, Histoire, tome 3, page 111. Le style originel a été respecté.

32 Recueillis dans le Fond privé Joséphine Sonntag-Rossé.

33L’UDSR s’organise autour de René Pleven et de François Mitterrand.

 

34 Jean-Claude Delbreil, « Le MRP (Mouvement républicain populaire) », in Dictionnaire de la vie politique française, dir. Jean-François Sirinelli, PUF, 1995, pp. 709-713. Voir aussi Pierre Letamendia Le mouvement républicain populaire: le MRP, histoire d'un grand parti français, préface de François Bayrou, Paris, Beauchesne, 1995, 381 p.

35 Référence aux promesses de 1914 dites « promesses de Joffre » qui avaient déjà fait partie de l'argumentation classique de l'Eglise catholique après 1918 puis de Mgr Ruch et de son directeur des œuvres le chanoine Hincky, de même qu’il avait été utilisé par l'UPR de Haegy et par l'APNA de Pfleger.

36 Avocat inscrit au barreau de Strasbourg, il s’était présenté deux fois sans succès à la députation sous la bannière des démocrates.

37 François Igersheim, article cité, p. 396.

38 D'après Gabriel Braeuner, Joseph Rey, un maire pour Colmar, Colmar, 2001, p. 126, Rey aurait adhéré directement au MRP.

39Forces Françaises de l’Intérieur Alsace.

40 Fonlupt aura toujours des relations amicales avec le patron de L'Alsace, René Waechter. Elles lui seront d’une grande aide dans le décollage de sa carrière politique.

41 Joseph Brom décède le 15 janvier 1945 à Mulhouse. Avec cette disparition, Joseph Rossé perd non seulement un ami mais aussi un des témoins de son action dans la résistance anti-hitlérienne, le sénateur ayant été l’un des six membres du noyau du cercle de Colmar dans la conspiration contre Hitler.

42 Triple erreur du préfet: le journal était le Tagblatt et non le Volksblatt ; le président du conseil de surveillance (et non d’administration) était durant la guerre non pas Rossé mais Médard Brogly.

43 AD BR J 72 AP. Copie du rapport mensuel du préfet au ministre de l’Intérieur du 3 avril 1945, cité par Igersheim, article précité, p. 386.

44 AD HR 787 W 2- Le préfet du Haut-Rhin à Marcel Jacob, le 15 février 1945.

45 AD BR 72 AJ 11. In François Igersheim, Pour l’unité et le renouveau : le MRP du Haut-Rhin, p. 406

46 AD BR 544 D 1, le Préfet du Bas-Rhin au Ministre de l'Intérieur. 13.07. 1945

47 Dont l'influent Schmidt-le-Roi, lui aussi ancien de l'APNA, destiné à prendre la direction de la branche sportive et culturelle du mouvement catholique diocésain, L'Avant-Garde du Rhin. AGR. 544 D 1. Rapport 2.6.1945.

48 Dans son hebdomadaire Honneur et Patrie, l'ancien rédacteur de la Voix d'Alsace de Ferenzy et du Messager d'Alsace de Haenggi (et Hincky), Ley (APNA), résistant des maquis des Vosges, appelle à rayer Walter sur la liste des élections municipales d'août 1945 en termes rudes : Fiir Friede, Ordnung und Sauberkeit. (Pour la Paix, l’Ordre et la Propreté). II affirme « ce n'est pas pour cela que nos jeunes sont morts, pour que des Walter puissent continuer leur désastreuse politique d'avant-guerre ». Ley est exclu du MRP, qui invite les adhérents à éviter tout rapport avec son hebdomadaire. II publiera quelques semaines après les articles d'Albert Schmitt élu député MRP en octobre. « Les électeurs de Bischwiller rendent au MRP le service de les débarrasser de ce « ballast » en refusant d'élire leur ancien conseiller général Walter aux cantonales de septembre ». Walter renonce à la Constituante, mais conserve le poste d'adjoint au maire de Strasbourg jusqu'à sa mort le 29 janvier 1947.

 

49 Y compris les inéligibles, comme Gullung ! Ce député d'avant guerre qui n’avait dû qu’à Rossé de pouvoir traverser sans difficultés excessives la période nazie, est le père d'un autre gendre de Fonlupt (qui avait eu 8 enfants principalement des filles), Gullung, notaire à Hirsingue.

50Pfleger : pas vraiment une figure du renouveau qu’entendait incarner le MRP à la Libération ! C’est le 19 février 1919 déjà que ce cheval de retour avait été désigné président de l’UPRA lors du congrès constitutif de l’Elsässische Volkspartei.

51 Manchette du Nouvel Alsacien du 29 juillet 1945. La Tribune de Mulhouse consacrera deux articles à ce congrès des 28 et 29 août, mais se contentera de reproduire le communiqué national, tout comme Le Nouvel Alsacien, ainsi qu’un petit compte-rendu des délégués se déclarant enchantés et se promettant de « diffuser largement les principes du MRP dans nos villages des Vosges, du Sundgau et des bords du Rhin », mais se gardera de diffuser le message principal, tant il était ambigu.

52 A ne pas confondre avec Robert Schuman, (un n). Il s’agit ici du résistant ° Paris, 10.4.1911, + Paris, 9.2.1998, porte-parole de la France libre sur les ondes de Radio Londres qui venait de prendre part au débarquement de Normandie et à la bataille de France. Venu au MRP par le mouvement Jeune République fondé par Marc Sangnier, il en assurera la présidence de 1945 à 1949. Après la dissolution du MRP, il adhérera aux différents mouvements gaullistes successifs.

53 Accord passé avec le Comité directeur du MRP et les fédérations concernées :

« I. Les Fédérations MRP du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle se déclarent entièrement d'accord avec le programme national du MRP tel qu'il a été adopte par le Conseil national les 25 et 26 août.

« II. Le comité directeur du MRP reconnaît la nécessité de maintenir en vigueur, dans les départements, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle, la législation républicaine en vigueur en 1939, jusqu'au moment où pourra se réaliser l'unification totale dans le respect de la liberté. » Le texte de cet accord ne sera pas popularisé par la presse MRP ou proche du MRP.

54 François Igersheim, Pour l’unité et le renouveau : le MRP du Haut-Rhin, p. 401.

55 François Waag, Histoire d’Alsace, le point de vue alsacien, Fouesnant, Yoran Embanner, 2013, pp. 239-240.

56 Michel Krempper, Aux sources de l’autonomisme alsacien-mosellan 1871-1945, Fouesnant, Yoran Embanner, 2015, pp.361-371.

57 D’après un texte paru dans le journal Rot un Wiss n° 123, 1987 sous le titre Un procès des sorcières de notre époque.

58 Der Republikaner 30.8.1938.

59 Idem 30.9.1938.

60 Idem 5.11.1938.

61 Ekkehard Blattmann, Über Joseph Rossé, p.28.

62 Le Populaire, organe central de la SFIO, 16 octobre 1939, pp.1 & 3.

63 Entre-temps, le PCF qui avait attendu juin 1941 et l’invasion de l’URSS par Hitler pour entrer en résistance contre le nazisme, s’était auto-proclamé le « parti des 100 000 fusillés ». Une pure légende comme l’a montré l’historien Stéphane Courtois. Les travaux les plus récents, établis sur la base des archives départementales et municipales, indiquent que le nombre total de fusillés par les Allemands en France pendant l’occupation a été de l’ordre de 4 500 – étant observé que ce chiffre ne concerne pas les morts en déportation ou au combat, ni les massacrés. Sur ce chiffre global, la part des communistes, établie entre autres à partir d’une étude poussée des fusillés du Mont Valérien – un des principaux lieux d’exécution, avec plus de mille victimes –, peut être évaluée à environ 2 500 pour toute la France. C’est à la fois considérable... et très loin du chiffre de 100 000, d’ailleurs plus tard ramené à 75 000 dans la mythologie du Parti.

64On peut se demander à quel titre le journal socialiste pouvait décerner des brevets ès-catholicisme.

65Un mauvais catholique, un mauvais Alsacien, un mauvais Français.

66 Rot un Wiss, article cité.

67 Ekkehard Blattmann, Über Joseph Rossé, p.57, qui se réfère au Républicain du Haut-Rhin du 1.6.1947 p.7.

68 Claude Betzinger, Vie et mort d'Euloge Schneider, ci-devant franciscain : des Lumières à la Terreur 1756-1794, Strasbourg, Nuée bleue, 1997, 400 p.

69 Rossé, Verräter Nr 1 ! Rossé darf nur den Weg nach Frankreich beschreiten : den zum Galgen als Verräter Nr 1.

70 Début 1947, L’Humanité tire sur Paris à 450 000 exemplaires et dispose de nombreux relais provinciaux (Les Allobroges, le Travailleur alpin, le Patriote du Sud-Ouest etc. … et bien sûr l’Humanité d’Alsace-Lorraine) qui font grimper l’ensemble de la presse du PCF à plus de 700 000 exemplaires. Voir Marc Martin, Médias et journalistes de la République, Paris, éd. Odile Jacob, 1997.

71 Ekkehard Blattmann, Über Joseph Rossé, pp.58-59.

72 Successeur du Komintern, le Kominform est l'organisation centralisée du mouvement communiste international dans la période de 1947 à 1956. Son nom vient de la contraction, en russe, de Bureau d'information des partis communistes et ouvriers.

73 Nommé par les Allemands maire de Fénétrange, le militant autonomiste mosellan Victor Antoni avait repris la nationalité allemande en 1942 et adhéré à la NSDAP en 1943. Arrêté en 1945, Victor Antoni sera condamné à Nancy, en juin 1947, à huit ans de réclusion, libéré en 1952 et finalement amnistié en 1954. La référence de l’Humanité à un jugement intervenu à Metz est étrange.

74 Pour le 40ème anniversaire du procès, la revue Rot un Wiss en a publié en 1987 un compte-rendu en cinq livraisons successives. Signé Pierri Zind celui-ci est paru en langue allemande sous le titre Vor 40 Jahren der Rossé-Prozess (29 Mai-12 Juni 1947).

75 Bernard Wittmann, Une histoire de l’Alsace, autrement, tome 3, p.113. Procès-phare dans la mesure où c’est tout à la fois celui d’une figure emblématique de l’autonomisme clérical, celui de l’ancien leader d’un puissant syndicat de fonctionnaires (40 000 adhérents) et le patron du plus gros consortium de presse alsacien.

76 Terme de droit signifiant le déplacement d’un procès hors de la juridiction où il doit être normalement tenu.

77Le quotidien haut-rhinois L’Alsace détache sur place son équipe politique au complet. Voir son numéro du vendredi 30 mai 1947.

78Jean-Laurent Vonau, L’épuration en Alsace, la face méconnue de la Libération, 1944-1953, Strasbourg, éditions du Rhin, 2005, 223 p.

79 Jean-Laurent Vonau, opus cité, p.140

80 Déposés à la BNUS Fonds Rossé M.S.6.998.

81 Voir précédemment Chapitre A la tête de l’Alsatia, bastion contre le national-socialisme.

82 « J’autorise les trois religieuses à déposer éventuellement au procès Rossé, si le juge les convoque. Elles diront objectivement ce qu’elles savent, sans commentaires » écrit le prélat. Bref, le « service minimum ». Voir Gabriel Andrès, opus cité, p.120. Cette attitude hostile de l’évêque Weber est évoquée à plusieurs reprises dans les Notizen, par exemple le 22.2.1946. Rossé la commente en disant qu’elle le gênait énormément car la défense des congrégationnistes avait exigé des efforts considérables. Une attitude très différente de celle de l’archiprêtre de la cathédrale de Strasbourg, Mgr Fischer, à qui J R  exprimera au contraire « sa reconnaissance la plus chaleureuse pour le courage, la bonté, la consolante sympathie témoignée par [votre] déposition. » Lettre du 21.12.1948, Fonds Monique Bilger-Sturmel, dossier Rossé Tagebuch

83 Journal L’Alsace, numéro du vendredi 30 mai 1947. Voir copie de sa page 1, Partie 2 Chapitre 7.

84 Il n’empêche que la défense sera très consciencieusement conduite, comme le montre les nombreuses fiches préparatoires de la main de Rossé ou les relevés de frais engagés par les témoins découverts dans des archives familiales. (Fonds privé Joséphine Sonntag-Rossé)

85 Ekkehard Blattmann, Über Joseph Rossé, pp.63-64, relève également que dans son article, le journaliste du Républicain du Haut-Rhin interpellera directement le procureur de Nancy, prétendant que la faute de Rossé avait été bien moindre que celle de Mourer/Murer et qu’il méritait donc finalement la mort tout aussi bien. Le Républicain, 11.6.1947.

86 Certaines des archives familiales récemment mises au jour et auxquelles l’auteur a pu avoir accès le montrent : ce travailleur infatigable avait préparé très méthodiquement sa défense tout en sachant que dans un procès politique comme celui qui l’attendait, les choses étaient largement jouées d’avance.

87 Les communistes présents au sein de la Cour, dont les camarades polonais se lançaient au même moment en Pologne dans une persécution anticatholique effrénée, se refusaient évidemment à considérer l’impression d’un catéchisme en français comme un acte anti-nazi. Remarque en sera faite à Rossé, sur le mode dérisoire et d’un ton ironique, par le procureur Bornert. Et pourtant ! Voir Ekkehard Blattmann opus cité p.60.

88Gabriel Andrès, opus cité, pp. 96-107

89Jean Frédéric Wagner, °Colmar, 6 mars 1894, +Mulhouse, 16 septembre 1956. typographe, syndicaliste, permanent SFIO puis journaliste au Republikaner/Républicain du Haut-Rhin, avant guerre adjoint au maire de Mulhouse Auguste Wicky, chassé de la mairie par les Allemands puis à nouveau adjoint et enfin maire. Elu député du Haut-Rhin à la Libération au scrutin de liste, il reprendra son combat contre l’Alsatia à la tête de son journal dont il avait pris la direction et tentera vainement de faire mettre fin au Concordat.

90 Un des deux seuls quotidiens du Haut-Rhin, dépendants de la NSDAP.

91 Plus tard, Eugène Riedweg, premier adjoint d’un autre maire socialiste de Mulhouse et néanmoins historien des plus honnêtes, le meilleur spécialiste de la question, infirmera totalement ce point de vue sur l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans et établira les vraies responsabilités. Voir de cet auteur : Les Malgré-Nous, Histoire de l’incorporation de force, Mulhouse, Éd. du Rhin, 1995, 203 pages, livre écrit à partir de sa thèse de doctorat d’histoire.

92 Gabriel Andrès, opus cité, p.106.

93 En 1940, l’instruction du Tribunal militaire s’acheminait au contraire vers un non-lieu.

94Philip Bankwitz, conclusion de l’opus cité, p.113 & sq.

95Robert Heitz, Souvenirs de jadis et de naguère, 3é éd, Woerth, chez l’auteur, p.162.

96 BNUS Fonds Rossé MS.6.998 dossiers 35 R pp. 259-260 Déposition du 27.11.1945 & 96 R pp 749-755 Déposition du 15.1.1946.

97 Fin 1944, l’intervention de Rossé avait permis à l’abbé d’échapper à l’arrestation. Au tribunal, celui-ci dira se son sauveur: « Il était dominé par deux idées maîtresses : son amour de l’Eglise et son amour de l’Alsace […] Il était en fait un bon catholique français. » Gabriel Andrès, opus cité, pp. 109-110.

98Ce volet de la condamnation deviendra effectif le 10 avril 1951 après le partage judiciaire entre l’Administration des Domaines, bénéficiaire de la confiscation et Mme Rossé, par devant Me Jean Tempé, notaire à Colmar. Acte conservé dans le Fonds Joséphine Sonntag-Rossé (37 pages).

99Le jugement complet du 12 juin 1947 figure la biographie « papier » Partie 2 Chapitre 7.

100L’affaire est peu connue. Elle avait opposé Schumann (deux n, pour lors capitaine) et le commandant Passy (un chef de la résistance), le second accusant le premier de lâcheté pour avoir refusé de sauter en parachute lors d’une mission sur la Bretagne pour laquelle il s’était pourtant déclaré volontaire. L’ancien porte-parole de la France Libre s’était plaint auprès du Général de Gaulle, en regrettant le peu de suite de la procédure qu’il avait engagée contre Passy. Celui-ci répondra textuellement à celui qui était alors aussi président en exercice du MRP : « Le Président du Conseil, le ministre des Armées et le ministre de la Justice sont tous trois MRP jusqu’à preuve du contraire. Voilà ce qui arrive dans un régime où la justice elle-même est politique. » La lettre avait été écrite début novembre 1947 et paraîtra dans la presse après sa publication par le Canard Enchaîné le 6.11.1947. Moins de 6 mois après le verdict Rossé et donc dans un contexte judiciaire totalement semblable.

101A sa mort, il sera passé par 13 prisons.

102Les lettres écrites et reçues par J R sont naturellement dispersées dans différents fonds d’archives privées et publiques. Les principaux sont celui de la BNUS dossiers MS.6.998., le Fonds Sonntag- Rossé, le Fonds Bilger-Sturmel. Ce dernier, récemment mis au jour, comporte également en liasses des pages du Carnet intitulées par JR lui-même Tagesbuch, dans un dossier Tagebuch 1945-1951 particulièrement précieux.

103 Selon le règlement, « les détenus ne peuvent écrire qu’à leur proches parents et tuteurs et seulement 2 fois par mois, à moins de circonstances exceptionnelles. Ils peuvent être temporairement privés de correspondance. Ils ne doivent parler que de leurs affaires de famille et de leurs intérêts privés…. La correspondance est lue, tant au départ qu’à l’arrivée, par l’administration qui le droit de retenir leurs lettres… »

104 La Presse 17.8.1948.

105 Dans son Tagebuch, il avait déjà signalé que : « depuis le 15.4.1948 nous sommes obligés de trier chaque jour pendant une heure des haricots. » TB 25.10.1947-31.5.1948.

106 Tagebuch 17.9.1948-12.10.1948.

107 Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p.164 qui, par erreur, antidate la lettre d’un an : en janvier 1948, JR est détenu à Clairvaux.

108 René Paira, 1906- ?. Débute dans la carrière comme sous-préfet de Molsheim (1933) puis de Sélestat (1936). Prisonnier des Allemands jusqu’en 1945, il succède en juin à Fonlupt-Espéraber comme préfet du Haut-Rhin et sera en 1947 le préfet de l’épuration du Bas-Rhin qu’il quittera en 1951 pour la préfecture des Bouches du Rhône. Préfet épurateur, préfet violemment anti-autonomiste. Préfet également grossier fabulateur. Dans les lignes qu’il consacre à Joseph Rossé dans ses Mémoires page 186, (Affaires d’Alsace, souvenirs d’un préfet, Strasbourg, Nuée bleue, 1990, 231 pages), il prétendra que « Rossé, le 2 décembre 1944, échappa de peu à son arrestation par la Gestapo et se réfugia dans le pays de Bade (sic). On y découvrit, après la guerre, des caisses de tracts provenant certainement (resic) de Rossé qui disaient en substance (re-resic) : « Alsaciens, ceux qui nous ont fait tant de mal s’en vont, mais ceux qui arrivent ne valent pas mieux. Prononcez-vous pour une libre Alsace-Lorraine. » » Au moment où ce préfet menteur raconte cette histoire, il était non seulement notoire et vérifié par la justice que c’est dans la clandestinité, à Colmar, caché chez le Dr Erika Sittler-Wittmer que Rossé avait passé les deux derniers mois de la guerre pour échapper à la Gestapo et que c’est sitôt l’arrivée des Alliés à Colmar qu’il s’était présenté aux Français, pour être immédiatement arrêté par eux. Donc dans l’impossibilité absolue d’avoir eu une quelconque action anti-nationale.

109 Charles Jacquillard, 1894,+1967, débute sa carrière comme procureur cantonal à Mulhouse. En 1948, est nommé premier président de la Cour d’Appel de Colmar et en 1950 à la Cour de Cassation.

110 Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p.165.

111 Ci avant Chapitre 6 section A la tête de l’Alsatia …

112 Gabriel Andrès, opus cité p. 168. L’original manuscrit ne précise pas de lieu. Andrès indique Fontevrault, à tort. A cette date, JR est à Epinal au Camp de la Vierge.

113 Joseph Sigrist, °Andlau, BR, 26 avril 1885, +Sélestat, 6 mars 1976, agriculteur, président de la Ligue des catholiques d’Alsace nommé par l’évêque de Strasbourg en 1936, élu local de l’UPR, sénateur du Bas-Rhin (1936-1940), député MRP à l’Assemblée Constituante puis à l’Assemblée Nationale.

114 Gabriel Andrès, opus cité pp. 133-134.

115 Créés en août 1945, ils cesseront de paraître en 1952. Selon Pierre Klein, le biographe de Dahlet, « ils constitueront une voix dans le désert. »

116 Dossier Tagebuch 1945-1951 du Fonds Monique Bilger-Sturmel.

117 Quand J R parle de la Lorraine, c’est bien entendu de Lothringen dont il s’agit, c'est-à-dire de la Lorraine thioise.

118 Note manuscrite de 4 pages extraite du dossier précédemment cité.

119 Tagebuch du 9.2.1949 sous le titre Sanktion in Epinal. Narration de l’entretien avec le directeur du camp de la Vierge.

120 Complètement rénové, l’établissement a retrouvé sa vocation initiale d’abbaye bénédictine.

121 Jean Genet, Miracle de la rose, Décines, L'Arbalète, 1946. Paru ensuite en édition révisée dans les Œuvres complètes, tome II, Gallimard, Paris, 1951.

122 Terme juridique consacré.

123 Pierre de Varaigne, Message d'un forçat, Paris, Éditions Spes, 1955, 159 p.

124 Philippe Saint-Germain, Article 75, Paris, Bureau d’études et de publications sociales, 1951, 253 pages. J R a lu ce livre peu avant sa mort. Dans une lettre à Sr Stieger,, il valide complètement la description de ce bagne faite par Saint-Germain.

125 Il s’agit plus exactement de la reproduction d’un microfilm du manuscrit (archive personnelle de l’auteur).

126 Tagebuch 27.3.1950

127 Plusieurs ateliers fonctionnaient dans la maison centrale : un atelier de filature construit aux côtés de l’ancienne abbaye, avec sa haute cheminée, plus rémunérateur que les autres ateliers et assez prisé par les détenus, un atelier de chaises, un atelier d’ébénisterie, un atelier de tissage d’où sortaient les droguets marrons destinés aux différentes maisons centrales et des couvertures, un atelier malsain de manipulation et de cardage de laine brute, un atelier de boutons en nacre, un atelier de fabrication de chaussons. On fabriquait également des filets de pêche. Les détenus travaillaient de 8h à 11h30, puis de 14h à 17h30. Le silence était de règle. Les seules paroles ne devaient concerner que les tâches à accomplir. Jean-Claude Vimont, La maison centrale de Fontevrault au milieu du XXe, revue Criminocorpus, 26 février 2014.

128 Tagebuch 27.3.1951.

129 Ces comptes seront tenus par J R jusqu’au mois de mai 1951. Papiers Rossé Fonds Monique Bilger-Sturmel.

130 Tagebuch 1.10.1950. En l’occurrence, J R utilise l’allemand. C’est une traduction qui est donnée ici.

131 Tagebuch 19 janvier 1950.

132Démarche citée par Bernard Wittmann, Jean Keppi, p.338. Copie du courrier AD BR Fonds Keppi cote 94J35.

133 Selon le Tagebuch, elle obtiendra une réduction d’un an.

134 Il s’agit du Lüïala, Louis Sonntag, handicapé mental, alors âgé de 27 ans. Voir Chapitre 2.

135 En plus des 15 ans de travaux forcés J R avait aussi été frappé de 20 ans d’interdiction de séjour. Voir ci-dessus.

136 Tagebuch 19 janvier 1950.

137 Tagebuch 28.3.1950.

138 Tagebuch 11.4.1950.

139 Tagebuch 27.12.1950 citation d’une lettre de sa sœur Louise ; 30.12.195 extrait d’une lettre de l’abbé Zemb.

140 Les courriers familiaux traitant d’affaires privées étant moins limités.

141 Fonds Monique Bilger-Sturmel.

142Stéphanie Desroche, Eysses : de l’abbaye bénédictine au centre de détention revue Criminocorpus, 2 janvier 2014

143 Tagebuch, 16.9.1950.

144Gabriel Andrès, Joseph Rossé, pp.175-177, lettre du 8 janvier 1992 du Père Lesquir à Andrès.

145Tagebuch, chroniques successives.

146 Plusieurs chroniques font allusion à une enquête de police diligentée en Ariège dans les lieux envisagés.

147 Tagebuch 28.10.1950.

148 Selon Christian Baechler, NDBA n°36 p.3821, Sturmel, qui avait été condamné à 8 ans de travaux forcés, est effectivement libéré le 29 avril 1951. J R l’apprend en juin. Son Tagebuch du 6.7.1951 fait état d’un courrier de confirmation de son ami. L’ancien Nanziger ira travailler en Suisse dans une maison d’édition. A la suite d’une loi d’amnistie votée par l’Assemblée le 6 août 1953, il sera autorisé à revenir à Altkirch, la cour de Colmar ayant considéré que la fameuse pétition des Trois-Epis n’avait pas « délibérément favorisé l’action de l’armée ennemie». Il passera le reste de sa vie à rassembler des documents sur les événements auxquels il avait participé comme un des acteurs importants. Déposés à la BNUS, ils constituent le Fonds Sturmel MS.6.997 (21 boites contenant 133 liasses consultables en salle du patrimoine).

149 Extrait in Gabriel Andrès, opus cité, p.169. L’auteur dispose d’une copie intégrale dans ses archive personnelles.

150 A Zemb, il explique : « Hier le Directeur de notre Centrale m'a fait une visite dans ma cellule...Il est également d'avis que le rejet [des recours en grâce, NdA] n'a d'origine que des raisons politiques... Personne ne me fera croire que si un Pflimlin, un Fonlupt ou même un Meck le voulaient honnêtement et s'y employaient énergiquement, je ne serais pas libre dans les 3 mois. J'ai trop d'expérience parlementaire pour ne pas y voir clair et je vois continuellement dans mon entourage ce que les André Philippe, Moro-Giafferi, M.E. Naegelen et même Paul Reynaud obtiennent pour leurs protégés... (Lettre du 6 avril 1951)

151 Marcel Held, °1903, +1952, après guerre curé de St Joseph à Colmar. Aumônier au Lycée Fustel de Coulanges Strasbourg, il avait été chargé en 1940 de la rédaction d’un nouveau catéchisme, interdit par les nazis mais édité avec l’aide de Rossé qui lui permettra également d’échapper à la Gestapo et de se rendre en Algérie via l’Espagne. Devenu aumônier militaire, il participera au débarquement du 15 août 1944 en Provence. Sources : notice NDBA ; Gabriel Andrès, opus cité, pp. 191-192.

152 Gabriel Andrès, opus cité. p.149.

153 En fait J R se trompe sur ce point mineur : c’est dans les Basses-Alpes (plus tard Alpes de Haute-Provence) que Naegelen, ancien premier adjoint au maire de Strasbourg et député du Bas-Rhin à la Libération puis rejeté par son électorat passé au MRP fera son come-back parlementaire en 1951. En revanche, il est absolument exact qu’il avait organisé en Algérie une fraude électorale massive au profit de son ami Meyer, au point que l’expression « élection-Naegelen » deviendra dans le langage politique des années 1950/1960 synonyme d’ « élections-truquées ».

154 Emmanuel Mounier, Jean Lacroix, Paul Ricœur, Pierre Aimé Touchard, philosophes rassemblés autour de la Revue Esprit ; Nicolas Berdiaev, philosophe russe y collabora. Joseph Rossé était entré en relation avec les intellectuels de ce courant chrétien en octobre 1935. Voir sur ce site la rubrique un pacifiste convaincu.

155 Au sens étymologique et non dévié du terme. Cette définition de la solidarité est de Karol Józef Wojtyla, le pape polonais Jean-Paul II et se rencontre notamment dans son encyclique sur le travail Laborem Exercens.

156 Rossé partageait avec Emmanuel Mounier la critique radicale de la démocratie purement formelle et le choix de la démocratie réelle. En effet, le personnalisme n’a pas seulement jeté les fondations d’une nouvelle Renaissance de la démocratie: il entendait aussi et surtout « refaire continuellement la démocratie », la sachant perpétuellement menacée. Ainsi, pour Mounier, la démocratie était « avant tout un régime mettant le souci de la personne humaine à la base de toutes les institutions publiques » ; la question posée portant alors en elle celle du partage des pouvoirs au sein d’une communauté toujours plus grande de citoyens, selon le principe fédéraliste de subsidiarité.

157 Gabriel Andrès, opus cité, pp. 170-171.

158 Actuellement connu, mars 2016.

159 Idem, p.172

160 Idem, p.150.

161 Oblat de Marie-Immaculée. Lettre adressée le 8 janvier 1992 à Gabriel Andrès in Joseph Rossé, pp. 175-177.

162Le 13 octobre 1951, le même journal avait glissé un petit entrefilet informant ses lecteurs que « les conditions de vie de la détention carcérale ont à tel point miné la robuste santé de l’ancien député de Colmar qu’il faut craindre le pire. M. Rossé a reçu ces jours les derniers sacrements et comme il est dit, sa faiblesse est telle,, que, pour l’instant , son transfert indispensable dans une clinique n’est pas possible. » in Ekkehard Blattmann, Über Joseph Rossé, p.66.

163 Nouveau Rhin Français, 27 octobre 1951.

164 Gabriel Andrès, opus cité, p. 147

165 Est-matin du 27/28 octobre 1951.

166 Vincent Auriol, socialiste SFIO, président de la I Vè République de 1947 à 1954.

167 Gabriel Andrès, opus cité, pp.134-135.