Résistant anti-hitlérien

 

 

Rossé à la tête de l’Alsatia, bastion contre le nazisme

 

L’entreprise dont Rossé va présider la destinée durant la guerre avait été fondée en 1887 par dix prêtres catholiques à Colmar sous le nom d’Oberelsässische Verlagsanstalt AG,1 comme une entreprise d’édition, d’abord limitée à la presse et à l’imprimerie. En 1915, elle avait été réorganisée en une Société anonyme au capital social de 150 000 marks. Puis, ouverte à l’édition de livres en 1919, elle était devenue Société alsacienne d’édition Alsatia en 1925.

 

En 1940, elle compte 478 actionnaires se répartissant 8 500 actions. En septembre de la même année, les ecclésiastiques sont cependant éliminés du conseil de surveillance en vertu d’une des premières lois antichrétiennes introduites en Alsace dans le régime de l’annexion déguisée. L’éviction des prêtres actionnaires des organes dirigeants pour se conformer aux lois nouvelles est une condition posée par les nazis à la survie de l’entreprise. C’est la contrepartie nécessaire pour que Rossé obtienne l’autorisation de poursuivre l’activité, en particulier l’édition d’ouvrages religieux, somme toute une des vocations premières de l’Alsatia. Le changement se fait dans la douleur. L’opinion locale, qui n’en connaît pas le contexte ni n’en comprend les enjeux, désapprouve naturellement. Rossé devient directeur général avec un traitement de 1000 marks par mois. »2 Il reste que, côté nazi où le Dr Robert Ernst, devenu second du Gauleiter Wagner, mène les discussions, on fera en permanence planer la menace d’une fusion forcée de l’Alsatia avec la maison d’édition d’un autre nazi actif, Fritz Spieser, der Hünenburg Verlag.3

Haut du formulaire

 

 

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Les deux principaux chefs nazis de l’Alsace annexée entre 1940 et 1945 :

Le Gauleiter Wagner et le Major Ernst Generalreferent fers Elsass

dans la cour de la Gauleitung rue Brulée à Strasbourg.

 

En novembre 1941, intervient une restructuration encore plus importante : la succursale parisienne, ouverte en 1936 comme une simple librairie, devient maison d’édition autonome. Elle permet la poursuite de l’édition de livres écrits en français. Cette nouvelle Tochtergesellschaft, juridiquement indépendante mais financièrement et commercialement liée à sa maison-mère, sert par ailleurs à écouler des livres français dont la vente est interdite par les nazis et qu’Alsatia rachète systématiquement pour qu’ils échappent au pilon, une activité qui contribue fortement à la préservation de la culture française en Alsace.

 

Le succès commercial attendu de la nouvelle organisation est au rendez-vous. Le chiffre d’affaires parisien passe de 862 631 francs en 1941 à 7 424 606 en 1942 et 13 106 000 en 1943 tandis que les dépôts de Lyon, Belfort et Lourdes voient le leur grimper de 567 766 francs à 3 389 414 en 1942 et 4 596 701 en 1943. Depuis Colmar, Joseph Rossé - en tant que directeur général- et le sénateur Médard Brogly -en tant que nouveau président du conseil de surveillance- 4 pilotent l’ensemble qui occupe alors 475 employés dans la seule ville-siège. Il génère un chiffre d’affaires de 10 116 985 francs soit dix fois plus qu’en 1937-1938.5 Or le pôle presse avait été supprimé après l’interdiction des principaux journaux du groupe. Les seuls quotidiens qui avaient subsisté avaient été transférés à la société allemande Phoenix Verlag, éditrice de la presse national-socialiste. Elle les avait confisqués pour en faire des instruments de propagande au service de la NSDAP, en changeant leur titre : ainsi l’Elsässer Kurier était devenu le Kolmarer Kurier.

 

 

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Les organes de direction des Alsatia-Verlag après la restructuration de1941

et l’éviction des ecclésiastiques sous

le chantage à la fermeture exercé par les nazis.

 

 

L’Alsatia Verlag se consacre ainsi exclusivement à l’édition de livres, principalement religieux, qui vont faire son succès jusqu’à le positionner comme deuxième maison française, en dépit des persécutions et restrictions de toutes sortes. C’est donc à travers son activité d’éditeur que l’Alsatia affirmera d’abord son anti-nazisme. A son sujet, l’archevêque de Münster en Westphalie, connu pour sa farouche résistance au national-socialisme apportera ce témoignage en 1946 : «Les livres des éditions Alsatia ont soutenu notre résistance contre le néo-paganisme des nazis avec efficacité et jusque dans les dernières années de guerre. Il découle donc des faits que Joseph Rossé fait partie des combattants contre le nazisme de manière exceptionnelle.»6

 

L’activité résistante de la maison d’édition est bien connue grâce à deux colmariens Jean-Jacques Ritter, ancien salarié, et Lucien Sittler, historien, ancien archiviste de la ville et administrateur.7 Parmi les auteurs publiés durant les années d’annexion déguisée figurent les plus importants adversaires intellectuels et spirituels du régime hitlérien. Il y a d’abord Reinhold Schneider8, écrivain dit de « l’émigration intérieure» et membre du Freiburger Kreis9. L’Alsatia Verlag n’édite pas moins de 22 de ses titres, dont deux en langue française publiés en 1943 par la filiale parisienne. Il y a également le Jésuite allemand Alfred Delp10, membre éminent du « cercle de Kreisau » dans la conjuration contre Hitler ; Carl Muth11 , fondateur et longtemps rédacteur en chef du mensuel catholique Hochland censuré dès 1933 puis interdit en 1941 ; Theodor Haecker12, écrivain catholique et traducteur, interdit de publication et de parole, néanmoins auteur clandestin, en contact avec le groupe de résistance Weiße Rose.13

 

 

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Le staff de l’Alsatia autour de son directeur général

(au 1er rang, 5ème à partir de la droite)

Chefs de départements et d’agences, secrétaires le 23 mai 1942

 

 

Pour parvenir à ses fins et obtenir des résultats aussi surprenants quand on sait la rigueur de la dictature nazie en Alsace, Rossé n’hésitera pas à user de tous les registres, y compris la fraude, le mensonge et la ruse.14

 

Ainsi, pour les éditions autorisées, les ouvrages seront systématiquement imprimés en quantités différentes de celles déclarées. Certains sont antidatés. Le plus difficile est de se procurer le papier, rare et contrôlé. Rossé y pourvoit grâce à un fournisseur berlinois devenu son ami. Il s’agit de Heinrich von Schweinischen qui, après la lecture du Vater Unser, lui écrit : « Si c’est pour imprimer de telles choses, vous pouvez avoir de chez moi tout ce dont vous avez besoin. » Rossé a aussi l’habileté d’accepter l’édition de sept ouvrages à orientation national-socialiste à des tirages en réalité très inférieurs à ceux déclarés, surévaluant ainsi les quantités de papier nécessaires.

 

Imposés à l’Alsatia-Verlag sous la menace répétée de fermeture par la Gaupropagandaleitung, ces sept volumes sont incontestablement des ouvrages pro-nazis avec des attaques virulentes contre la France. Leur liste et les tirages réels sont les suivants15 :

1 - Im Eilmarsch in den Zusammenbruch, Au pas de course vers la débâcle, livre paru le 24 octobre 1940, tiré à 3 343 exemplaires,

2 - Wie eine fliehende Armee im Elsass hauste, Comment une armée en fuite ravagea l'Alsace, paru également le 24 octobre 1940, tiré à 3 260 exemplaires

3 - Elsässische Fluchtlingsnot, Misère des réfugiés alsaciens, 1940, 2 166 exemplaires,

4 – Der Aufbruch des deutschen Elsaß, La levée de l'Alsace allemande, paru le 15 novembre 1940 en 1 357 exemplaires,

5 - Karl Roos und der Kampf des heimattreuen Elsaß, Charles Roos et la lutte de l 'Alsace patriotique, en quatre éditions successives avec un tirage total de 18 049 exemplaires,

6 - Zvvischen zwei Armeen, Entre deux armées, histoire d'un soldat alsacien pendant la guerre de 1939-1940, en deux éditions à 3 025 exemplaires,

7 - Die einträglichste Plünderung die je begangen wurde, Le pillage le plus fructueux jamais commis, paru le 13 novembre 1941 en 3 288 exemplaires.

 

A consulter les dates d’édition, on vérifie que quatre de ces ouvrages sont en fait publiés durant le dernier quadrimestre 1940, c'est-à-dire au moment où se négocie le plus âprement la survie de l’Alsatia. En outre et surtout, Rossé aura beau jeu de démontrer plus tard que leur tirage n’avait représenté que 0,63 % du tirage total des 405 livres édités par son entreprise de 1940 à 1944, soit 5 424 048 ouvrages dont 2 107 606 imprimés clandestinement16.

 

En attendant, si son double jeu avait été découvert par la Gestapo, la sanction serait tombée immédiatement : au mieux un camp de concentration, plus probablement la mort pour haute trahison. Mais, les collaborateurs immédiats de Rossé se considéraient tous comme membres d’une même communauté, liée par serment. Ce qui n’empêchera toutefois pas qu’un traître ne finisse par pouvoir s’y glisser.17

 

S’appuyant sur l’entreprise qu’il dirige, Joseph Rossé va en faire le principal foyer de la résistance alsacienne au nazisme.18 En premier lieu, sa maison d’édition accueille de nombreuses personnes « politiquement  incorrectes », voire indésirables. C’est le cas des sœurs enseignantes ou soignantes de la congrégation de la Divine Providence, couramment dénommées sœurs de Ribeauvillé dont l’activité professionnelle est très tôt interdite par les autorités du Große Reich.19 Leur sort le conduit plusieurs fois jusqu’à Berlin où il intervient au plus haut niveau. Ayant perdu leurs postes d’enseignantes ou de soignantes du fait de l’interdiction de l’activité des congrégations, beaucoup seront, par la suite accueillies, au sein de l’Alsatia.20 Cependant, Rossé ne se contente pas d’intégrer des coreligionnaires dans l’effectif de l’entreprise. Il emploie également des juifs, ce dont témoigneront en 1945 les deux sœurs de Ribeauvillé, Sr Eugénie21 et Sr Consolata Stieger.22 Ce qui conduira Blattmann à écrire que, pour son travail d’Hercule, le directeur de l’Alsatia mérite plutôt d’être honoré du titre de « Schindler de l’Alsace » que d’être affublé de celui - ridicule puisqu’il n’a rigoureusement exercé aucune responsabilité politique- de « Pétain de l’Alsace » que ses adversaires de 1947 tenteront de lui coller .23

 

 

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Lettre adressée après guerre à Sœur Marie Consolata Stieger

évoquant leur action commune pour empêcher la déportation

des congrégations religieuses en Bavière la nuit du 10 au 11 juillet 1943.

 

 

C’est aussi le cas du journaliste allemand Rupert Gießler, interdit d’exercer son métier. Epoux d’une juive, il est officiellement recruté à l’Alsatia comme secrétaire mais occupe en réalité les fonctions de relecteur-correcteur puis de chef de département et fini par seconder le directeur général. De même, le journaliste f Marcel Jacob est « abrité » dans des conditions analogues. Il devient officiellement chef du département « Matériel scolaire », ce qui lui permet d’écrire clandestinement Menschen im Garten. Par ailleurs, fin 1943, après le départ de Jean Keppi de son poste de commissaire aux réfugiés qu’il avait accepté en mars 1941, Joseph Rossé chargera son ami de la direction de l’imprimerie strasbourgeoise de l’Elsässer devenue propriété du groupe. L’entreprise –prospère- offre de nombreuses possibilités d’emplois, de tous types et de différents niveaux de qualification. Parmi les principaux employeurs privés de la ville, n’occupe-t-elle pas un moment plus de 500 salariés sur ses seuls sites colmariens : siège, imprimerie et magasin du centre-ville rue des Têtes ?

 

L’Alsatia est une entreprise à caractère industriel et commercial. Elle a ses fournisseurs, ses clients, ses filiales et succursales, ses collaborateurs extérieurs, ses partenaires, notamment les auteurs qu’elle édite. Les uns comme les autres sont non seulement situés en Alsace mais également en France et en Allemagne. De ce fait, elle génère un flot permanent de visiteurs. La maison d’édition est ainsi une excellente couverture pour les activités clandestines de son directeur général. En ces temps de restriction, il peut en outre lui-même disposer, à la fois des autorisations nécessaires pour se déplacer de Colmar à Paris, à Berlin et ailleurs en France ou en Allemagne où l’Alsatia a des intérêts, et surtout, des moyens pour le faire : voiture avec chauffeur, bons de transport SNCF auxquels il aura encore droit un certain temps en France en sa qualité de parlementaire. L’entreprise, et tout particulièrement ses locaux colmariens du 10 rue Bartholdi, serviront de couverture parfaite aux rencontres de ce qui entrera dans l’histoire sous le nom de « cercle de Colmar », jusqu’à faire de la ville un centre nerveux de la résistance alsacienne à l’hitlérisme. On y reviendra au chapitre suivant. En attendant, il est intéressant de lire le témoignage de l’ancien député UPR d’Altkirch, Marcel Stürmel24 :

 

« Par la force des choses, Colmar devint progressivement le centre névralgique de cette résistance des hommes déterminés de l’Elsässische Volkspartei. Le député colmarien Joseph Rossé avait créé sur place une remarquable source d’informations ainsi qu’un centre logistique constitué de personnels qualifiés (salariés de l’entreprise éditoriale Alsatia qu’il avait réussi à sauver des griffes national- socialistes). Son rôle au sein des Heimatrechtler d’avant –guerre et son appartenance  au groupe des « Nancéens » avait réussi à libérer la maison d’édition de la tutelle nazie. Le fait d’avoir de nombreuses filiales en Alsace même (de Saint-Louis à Haguenau) ainsi que le maintien de ses filiales en France de l’Intérieur lui permettaient  de nombreux déplacements et prises de contacts en France et en Allemagne. Rossé sut jouer de ses relations avec les autorités et les administrations d’occupation pour servir sa Heimat et sa philosophie chrétienne. »

 

D’une puissante aide aux victimes des persécutions

 

Dès les premiers mois de l’annexion déguisée, profitant de son aura de Nanziger, «compagnon de Karl Roos martyr du Volkstum », Joseph Rossé se met activement au service des Alsaciens menacés par l’arbitraire nazi. Déjà fin novembre-début décembre 1940, il profite du voyage à Berlin des Nanziger pour intervenir au plus haut niveau du Reich en faveur de ses compatriotes. Ecouté par Himmler, n°3 du régime, il empêchera ainsi les expulsions massives d’Alsaciens auxquelles le Gauleiter Wagner entendait procéder à l’exemple de son collègue Bürckel, Leiter du Gau Westmark (Saarland-Pfalz-Lothringen) qui avait pris les devants en Lorraine en expulsant vers la France plus de 100 000 Lorrains francophones dès le 15 août 1940.

 

Il parvient aussi à empêcher des expulsions individuelles de personnalités telles que, par exemple, les sénateurs Brom et Brogly. Plus tard, il évitera les déportations vers l’Est des familles dont les fils avaient déserté en France ou en Suisse pour ne pas porter l’uniforme allemand. Ce sera notamment le cas de celles du Sundgau condamnées à l’exil en février 1943 après l’affaire de Ballersdorf.25 Sans être démenti, Rossé pourra écrire plus tard, non sans un brin de fierté (justifiée) : « J’ai ainsi pu maintenir à leurs foyers des centaines de familles alsaciennes et leur éviter les douleurs de la déportation.» L'ancien Nancéien agira de la même manière lorsque le 8 juillet 1943, il apprend que le 11 juillet, les congrégations religieuses - à l'exception des associations caritatives- doivent être envoyées dans des camps en Bavière. En 24 heures, il mobilise toute l'Alsace, de sorte que la Gestapo doit abandonner son plan de déportation de 2 000 religieux.

 

Rossé s’efforcera d’être aussi actif en faveur des Alsaciens condamnés à mort par les tribunaux allemands. A ce sujet, il écrira, là aussi sans être démenti par quiconque 26 :

 

« Je me suis occupé de tous les Alsaciens condamnés par les Tribunaux allemands à la peine de mort pour activité en faveur de la France et qui ont demandé ou fait demander mon appui, (ceux-ci représentent probablement la majorité de l'ensemble des condamnés). A cet effet, j'ai entrepris de nombreuses démarches. Je suis allé spécialement à mes frais à Berlin, pour intervenir auprès du Secrétaire d'Etat Meissner, membre de la Commission supérieure des grâces, du Procureur suprême du Reich, ou d'autres fonctionnaires supérieurs, chargés de préparer les décisions de la Commission des grâces des condamnes à mort. Dans beaucoup de cas, j'ai obtenu des mesures de grâce et des allègements très appréciables des peines. Je cite en exemple : Welschinger, Krommenacker et autres, condamnés à mort par le Volksgericht de Strasbourg le 21 janvier 1943, peine commuée en travaux forcés à perpétuité à la suite de mes démarches (Témoins : les avocats des condamnés et Mme Veuve Charles Hueber, Strasbourg); Jean Burgy de Colmar, condamné à mort le 3 juin 1943 par le Tribunal du peuple de Strasbourg, peine ramenée à 5 ans de réclusion, à la suite de mes démarches, (Témoin : Melle Burgy de Colmar), l'abbé Wemer et autres de Colmar, condamnés à mort par le même tribunal de Strasbourg le 3 novembre 1943, peine commuée en travaux forcés à vie de la suite de mes démarches (Témoins : Abbé Haegeli ( ?) de Colmar et les avocats des condamnés), etc. Pour illustrer ces interventions, je joins à ce rapport la copie de la correspondance échangée entre MM. Borocco - dont j'ai sauvé les fils- et moi, en 1943.»27

 

« Mes interventions en faveur des victimes de tribunaux spéciaux devinrent à ce point gênantes qu’au début de 1944, le Gauleiter Wagner exigea de moi que je signe une déclaration par laquelle je prendrais l’engagement de ne plus présenter de démarches de grâce en faveur des personnes condamnées par ces tribunaux. Je signai l’engagement mais n’en continuai pas moins mon action, soit par la parole, soit par personnes interposées. »

 

Comme l’établira le procès de 1947, Rossé a sauvé la vie à pas moins de 32 Alsaciens condamnés à mort. Dans les cas où ses interventions restent vaines, il s’occupe néanmoins des familles.28 En outre, lorsque ses moyens d’intervention personnels n’y suffisent plus, il n’hésite pas à tenter l'ultime recours : faire agir les autorités de Vichy. Ce qui sera le cas au moins trois fois, par exemple en novembre 1943 sur l’affaire Borocco. Sur la demande de Laval, il dicte à son secrétaire, Bigot, une note qui sera remise le jour même au chargé d’affaires allemand à Vichy, Krugg von Nidda, et qui permettra de sauver le condamné29. A la Libération, le chanoine Muller témoignera en ces termes :

 

« En 1943, M. Rossé vint trois fois clandestinement à Vichy solliciter le gouvernement français d'intervenir auprès de Berlin en faveur de condamnés analogues. En février, c’était Lucienne Welschinger et quatre autres Alsaciens, en avril pour Alfred Weninger et quatorze autres Alsaciens et en novembre pour Borocco de Colmar et 8 autres Alsaciens. Nous secondions son action auprès du président du Conseil par des démarches personnelles et chaque fois Vichy obtint que l'exécution du verdict fût arrêtée. M. Rossé nous avertit à temps et l'exécution de ces verdicts put être arrêtée. » 30

 

 

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Copie de lettre de remerciement de l’industriel Antoine Borocco

après le sauvetage par Rossé de ses fils.

 

 

Sans évidemment aboutir toutes, les interventions de Joseph Rossé en faveur de la libération d’Alsaciens-Mosellans arrêtés pour raisons politiques ne seront pas moins efficaces. Le sauvetage le plus célèbre est sans conteste celui de Robert Schuman, député de Metz, membre avec Rossé de la Commission des Finances de la Chambre des députés puis sous –secrétaire d’Etat aux réfugiés dans le dernier gouvernement de la IIIè République dirigé par Paul Reynaud et quelques jours (du 16 juin à la mi-juillet 1940) dans celui du Maréchal Pétain auquel il vote les pleins pouvoirs le 10 juillet. Revenu sur ses terres lorraines, il est arrêté par la Gestapo dès le 14 septembre et mis au secret dans la prison de Metz, avant d'être transféré à Neustadt an der Weinstrasse31 le 13 avril 1941 après un allègement des conditions de détention. Assigné à résidence, Schuman réussit, grâce à la complicité de Rossé, à quitter l'Allemagne pour se rendre en zone française non-occupée. On lui avait proposé Dresde comme résidence surveillée, il avait refusé, ne comptant pas faire de vieux os dans l’Allemagne nazie. Dans une déposition du 24 juillet 1945, il racontera :

 

« Je suis resté en cellule jusqu'au 12 avril 1941, date de mon transfert à Neustadt, Palatinat où je demeurais en résidence forcée et surveillée jusqu'à mon évasion le 1er août 1942. En avril 1942, M. Rossé me proposa, par écrit et de sa propre initiative, une entrevue à Wingen, gare-frontière entre l'Alsace et le Palatinat. Nous nous y rencontrâmes, malgré le risque que cela comportait pour lui. II me raconta qu'en décembre 1940, il avait profité d'un séjour à Berlin pour entretenir Himmler de mon cas, que celui-ci lui fit voir quelques pièces de mon dossier, notamment le rapport final de la police de Metz dont il me communiqua même la copie intégrale : il concluait à mon internement en camp à Dachau parce que j'étais indésirable tant en Moselle que dans tout autre département français. [Il m’expliqua] que l'adjoint de Himmler, Heydrich, futur gouverneur de Bohème, mort en 1942 des suites d'un attentat, s'opposait à ma libération, furieux d'avoir été ignoré dans cette démarche. M. Rossé me parla ensuite longuement de la situation en Alsace et de la véritable persécution engagée contre les catholiques, de ce qu'il avait fait et comptait entreprendre pour sauver le patrimoine des institutions religieuses, les congrégationnistes qu’il embauchait en grand nombre dans l’imprimerie de l'Alsatia, de ses efforts pour sauver au moins l'hebdomadaire catholique Der Sonntag. Il me dit aussi sa réprobation de toute cette politique, ajoutant qu'il se tenait à l'écart en se bornant à des interventions souvent délicates et mal vues, en faveur des personnes et des institutions menacées. [Je dois insister sur] la gratitude que je dois à M. Rossé dont l'initiative a, sans aucun doute, contribué à vaincre la farouche résistance opposée à ma libération par la Gestapo... » 32

 

Lorsque Schuman s'évade et quitte l'Allemagne pour rejoindre la zone non-occupée, il est âgé de cinquante-six ans. Il bénéficie de forts soutiens, notamment dans les cercles catholiques. Pendant sa cavale, le 1er août 1942, en compagnie de son ami Henri Eschbach33 qui a aidé à son évasion, il croise fortuitement à l‘Hôpital départemental de Colmar le professeur Bopp, lequel s’empresse d’en faire état dans son journal de guerre34. « Exfiltré » d’Alsace par Masevaux, Schuman passe la ligne de démarcation à Vernon et rejoint la zone libre dans la Vienne le 13 août 1942 après avoir passé dix jours à l'abbaye de Ligugé et séjourné également en Ardèche à la Trappe de Notre-Dame-des-Neiges. Mais en novembre 1942, les Allemands franchissent la ligne et occupent la totalité du pays. Nul n’est plus nulle part en France à l’abri d’une arrestation par la Gestapo. Apprenant qu’elle recherche le fugitif et qu’elle l’a localisé dans l’Avignonnais où il se cache, Rossé envoie son ami Sipp35 de Rappoltsweiller/Ribeauvillé à Vichy alerter leurs amis communs, l’abbé Zemb et le chanoine Müller, par qui Schuman pourra être prévenu36.

 

 

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Robert Schuman, le futur « père de l’Europe »

la plus illustre des figures aidées par Rossé.

 

 

Robert Schuman, sans doute la plus éminente personnalité politique soutenue par Joseph Rossé contre les nazis, ne sera toutefois, et de loin, pas la seule à bénéficier de son intercession. Fin août 1944, les Allemands procèdent à une très vaste opération policière qui mène à l’arrestation de plusieurs centaines d’Alsaciens ayant joué un rôle politique avant la guerre. Parmi eux le député Gullung d’Ensisheim, le Dr Hurst, maire de Saint Louis, le journaliste Gissy, etc. Après une longue négociation avec le chef de la Gestapo, Rossé obtient la libération de la majeure partie des prisonniers. Dans la discussion, il apprend que d’autres personnalités doivent être arrêtées. Il s'empresse aussitôt de les alerter pour qu’elles puissent se mettre à l’abri. Ce sera le cas notamment de son ami le sénateur Médard Brogly et du Dr Paul Sittler qui pourtant l’avait battu à une élection partielle à Colmar.37

 

Au fil du temps, l’influence de Rossé auprès des Allemands en tant qu’ancien Nanziger le plus « gradé » de l’avant-guerre, politiquement parlant, finit cependant par s’affaiblir. Les entretiens « musclés » entre le Gauleiter et lui se multiplient. La Gestapo aura par ailleurs de plus de en plus de doutes – à juste titre - sur sa sincérité. Mais à mesure que les défaites allemandes sur les différents fronts vont rendre chaque jour plus improbable la victoire finale du Groß Reich, les autorités se montrent de plus en plus brutales à l’égard de la population alsacienne. Celle-ci croit de moins en moins en « l’arme secrète » que le Führer est censé pouvoir brandir pour inverser la situation militaire. Dans ce contexte, un certain nombre d’otages sont arrêtés le 20 août 1944. Parmi eux tous les anciens conseillers municipaux socialistes et communistes de Colmar ainsi que plusieurs anciens élus de l’UPR, conseillers généraux ou le député de Guebwiller Gullung. Rossé apprend que d’autres seraient également arrêtés : le sénateur comte d’Andlau, les députés Sigrist et Dahlet. Puis, le sénateur Médard Brogly, président du conseil de surveillance de l’Alsatia est rajouté à la liste. Devant la gravité de la situation, le directeur général de la maison d’édition se concerte alors avec Jean Keppi, Mgr Brunissen, chapelain au Mont Sainte Odile et Mgr Fischer, archiprêtre de la cathédrale de Strasbourg. Ceux-ci interviennent auprès des différents Kreisleiter concernés ainsi qu’auprès du Dr Ernst pendant que lui-même se résout à rencontrer le Dr Isselhorst, SS Obergruppenführer, commandant de la police de sécurité et du SD à Strasbourg. Selon le récit qu’il fera de cette entrevue, Rossé lui fait remarquer que « par sa politique, il portait l’effervescence au sein de la population qui jusqu’alors avait travaillé tranquillement. » Il ajoutera que « le Sicherheitsdienst était en passe, par cette vague d’arrestations, d’organiser également en Alsace une armée de terroristes car tous les menacés s’enfuient vers les montagnes et les forêts pour échapper à l’arrestation » soulignant « de surcroît la gravité des erreurs que ces mesures représentaient politiquement. » Ces efforts aboutissent à des résultats partiels mais globalement positifs. Les otages issus de l’UPR sont remis en liberté, de même que tous les incarcérés d’un certain âge « s’il était avéré qu’ils sont incapables d’une action importante ». La situation des socialistes est examinée au cas par cas. La libération du sénateur Médard Brogly est plus difficilement négociable car, d’une part, tous ses enfants sont en France et d’autre part, il a lui-même été condamné en 1914-1918 pour espionnage : « Il serait capable de récidiver ».38 Libéré mais craignant pour sa sécurité, le sénateur préférera se réfugier dans la clandestinité.

 

Cependant, du 17 au 19 septembre 1944, les nazis n’hésitent pas à faire arrêter par la police secrète plus de 700 Alsaciens considérés comme suspects afin de les interner également comme otages, soit dans les prisons, soit à Schirmeck.39 Dans l’urgence, Rossé cherche d’abord à intervenir en leur faveur auprès de fonctionnaires subalternes puis il obtient un rendez-vous auprès du Gauleiter. Par l’interrogatoire de Wagner après la guerre, on sait que l’entretien fut une nouvelle fois tendu. Ce sera, sinon le dernier, du moins l’un des tous derniers entre les deux hommes. Joseph Rossé en sortira avec une promesse de libération sous huitaine de 400 otages40 et l'engagement qu'on renoncerait à en ajouter d’autres.

 

 

Financeur du journal clandestin d’Eugène Kuhlmann

 

Eugène Kuhlmann avait été avant la guerre ambassadeur de France à Vienne puis officier français. « Champion de l’idée française en Alsace » (Wittmann dixit), il s’était installé à Colmar et s’était vu confier le poste de chef de la censure militaire en 1939-1940. Il n’avait du qu’à l’aide de Rossé d’échapper à la déportation après l’arrivée des Allemands. Très tôt durant l’occupation, il se fera auditeur clandestin de radios étrangères, principalement de Radio Beromünster, émetteur de Suisse alémanique et de Radio Sottens, poste de Suisse romande particulièrement intéressants pour leurs informations relatives aux combats en cours sur les différents fronts. Kuhlmann prend le parti de rédiger un bulletin quotidien reprenant le fruit de ses écoutes. L’activité est doublement dangereuse. D’une part, il rajoute la BBC, Radio Moscou, puis Alger à ces postes « neutres ». D’autre part, il passe rapidement à la transcription écrite des informations militaires et politiques entendues. « Ecouteur noir » au regard des lois allemandes, il risque non seulement la confiscation du matériel – comme en témoigne le journal du professeur Bopp - mais aussi l’enfermement en camp de concentration.

 

L’écouteur clandestin aggrave les risques en partageant avec Joseph Rossé, qui le finance sur ses deniers personnels41, l’édition d’un bulletin quotidien imprimé et diffusé dans les milieux les plus francophiles de la région colmarienne, reprenant le journal de ses écoutes et les augmentant de commentaires et récits divers sur les évènements les plus importants. Au procès de Rossé, le viticulteur Schlumberger attestera qu’il prenait possession de ce bulletin trois fois par semaine pour le diffuser ensuite, ce qui était non moins dangereux, les nazis réprimant sévèrement « la diffusion d nouvelles non-contrôlées ». Par ailleurs, d’autres témoins, tel André Heidet, collaborateur de l’Alsatia, témoigneront en 1947 de la réalité de cette activité clandestine qui durera jusqu’au décès de Kuhlmann en 1943.

 

C’est ainsi, par exemple, que Rossé pourra faire connaître dans Colmar la terrible vague d’arrestation des juifs entrée dans l’histoire sous le nom de « rafle du Vel d’hiv », évidemment dissimulée à l’opinion alsacienne.

 

Extrait du Journal de M. Eugène Kuhlmann, confisqué et versé au dossier Rossé42 â l'occasion du procès de celui-ci :

 

« 19 juillet 1942 : «J'ai passé une heure et demi à interviewer Rossé cet après-midi. (...) II a été à Paris témoin d'un spectacle déchirant et révoltant. C'était jeudi dernier, 16 juillet. II assista à la rafle et au départ en déportation de tous les Juifs. Voici comment cela s'est fait à la diligence de l'indigne Darguier de Pellepoix qui, comme Maurras, est devenu plus boche qu'un Boche. A 4 heures du matin les flics français ont fait une descente chez tous les Juifs de Paris en leur donnant une heure pour se préparer. Apres quoi on les a poussé vers des camps provisoires, hommes d'un cote, femmes d'un autre et enfants d'un troisième. II m'a dit avoir rarement vu des scènes plus atroces. Tous les hommes sont déportés en Allemagne pour des travaux de fatigue ( ?). Les femmes sont emmenées ailleurs avec les enfants jusqu'à l'âge de six ans. Ceux de 15 ans sont dirigés sur des « centres d'éducation appropriés », c’est-d-dire des maisons de correction. Dire que des choses pareilles peuvent se passer en France et qu'il y a des Français pour y tremper les mains ! A entendre ces choses, on pense aux juifs chassés d'Alsace et refugiés en France. II parait qu'ils subissent le même sort sans égard à l’âge, au sexe ou a la situation sociale. Rossé m'a dit que notre cousin H. et un M.D. auraient fait des démarches en leur faveur auprès de Laval, mais sans succès. Cette mesure s'étendrait, paraît-il, à la France entière. »43

 

Le journal clandestin de Kuhlmann est aussi des plus intéressants quant à l’attitude de Rossé face à la situation politique française de 1942, évidemment tout à fait méconnue de ses lecteurs alsaciens à cette époque.44

Il traduit bien également l’état d’esprit de l’ancien député UPR quant à la situation alsacienne du moment. Dans son Journal, Eugène Kuhlmann commente aussi l'intention des nazis de faire revenir en Alsace les Alsaciens encore en France, sous prétexte qu'ils sont volkszugehörig, « appartenant au peuple »

 

« Cette conception permettra au Reich de revendiquer, imposer comme sien tout ce qui sera dit appartenir à ce « peuple », où que cela se trouve. Elle est traduite dans les mots par volksdeutschzugehörig que vous pouvez voir surajoutés sur les passeports allemands délivrés désormais aux Alsaciens pour sortir des limites du Reich et des pays occupés, passeports que les autorités de Vichy reconnaissent comme valables... Une fois leur déclaration déposée, ces Alsaciens-Lorrains (il s'agit seulement de ceux qui n'ont pas été expulsés, car ces deniers sont rejetés de la Volksdeutsche Zugehörigkeit et traités en ennemis français), ces Alsaciens ont la faculté de faire une demande d'autorisation de rester provisoirement où ils sont, dès lors que leur intention de rentrer en principe aura été admise par Strasbourg. Cette demande, comme leur première déclaration, fera l'objet d’un examen approfondi pour chaque cas particulier et, naturellement, Gestapo et parti auront à dire là un avis prépondérant…

 

« De tout cela doit résulter qu'il ne resterait dorénavant que des renégats à la DVG (Deutsche Volkszugehörigkeit) ou des reniés, et des volontaires DVG, soit, pour l'immense majorité tous ceux qui sont restés en Alsace et ceux ayant exprimé le désir de rentrer qui, ipso facto, auraient tous, les uns par leur simple présence, les autres par leur désir de retour, exprime leur volonté d'appartenir au peuple allemand et ainsi serait effectue un plébiscite express mais sans vote, et lors du traite de paix les représentants du Reich tableraient là-dessus pour en déduire la volonté des Alsaciens-Lorrains d'appartenir au "peuple allemand", puis, par la logique de la formule Ein Volk, ein Reich, ein Führer, les annexer, certes, mais aussi les contraindre, par des moyens appropriés (pression, déportation dans l'Est etc...) a devenir, a se sentir allemands et de vivre comme tels. C'est à cette monstrueuse escroquerie morale que Laval a souscrit en acceptant d'une part, la vente des biens français, d'autre part, en reconnaissant comme valables les nouveaux passeports... II ne faut donc pas désespérer de tout, comme Rossé se sent porté à le faire, parce que le gouvernement de Vichy n'a encore pu recruter que 6 000 des 10 000 soldats que lui accorde l'armistice... »45

 

S’en suivent ces réflexions de l’ancien officier Kuhlmann, sans doute partagées par son éditeur, au style près46 :

 

« ... Par un curieux détour, l'escamotage que Laval et le Boche sont en train de faire de l'Alsace, apporte un argument-massue à notre thèse que seul un plébiscite honnête pourra résoudre ce problème, tranchant ce nœud gordien, une fois pour toutes... Il n'appartient pas a la France de décider de notre sort, car ce serait fonder son droit à nous reprendre sur la conquête de 1648 ; il appartient encore moins à l 'Allemagne de le faire, car elle ne pourrait fonder sa prétention, elle aussi, que sur la conquête et l'abandon de la France en 1939 et le droit de conquête ne serait plus reconnu au prochain traité de paix ; les Alliés n'y consentiront point. Quant à la théorie de la deutsche Volkszugehörigkeit que les Allemands cherchent à appliquer, son élasticité même et l'imprécision de sa signification l'excluent du domaine des conceptions juridiques sérieuses. Ainsi donc, en dernière analyse, dans la situation où on est en train de nous mettre, il ne nous reste d'autre issue qu'un plébiscite pour échapper aux tenailles allemandes, car, supposez un instant qu'après une reconquête par les Alliés, dans un an ou deux de leurs victoires donc, le droit du plus fort nous restitue à la France, sans autre, on laisserait au Boche un brelan magnifique d'atouts pour à l'avenir entretenir de nouveau chez nous de l'agitation à la faveur du caractère épineux des Alsaciens et grâce à l'équivoque qu'on aurait laissé planer sur notre statut, mais aussi pour contester en toute occasion la légitimité de notre réincorporation, et mieux que cela, pour soutenir notre caractère de membre du peuple allemand reconnu par la France sous Laval... »

 

 

Porteur du projet Wallonia, tentative néo-autonomiste

 

« Entre juillet 1940 et novembre 1942, Rossé se rendit fréquemment à Vichy, essayant d’éveiller l’intérêt des autorités françaises pour une « véritable autonomie » dont il était « certain » qu’elle serait accordée par les Allemands. » écrit Philip Bankwitz, l’historien américain qui parle de « néo-autonomisme » et qui, à l’appui de ses dires, utilise des pièces du procès de 1947.47 Il est vrai que Rossé était alors convaincu que « la France avait abandonné l’Alsace à l’Allemagne» par un accord secret conclu au moment de l’armistice. C’est ce que le Dr Ernst avait réussi à le lui faire croire lors du dramatique épisode des Trois-Epis. Et rien ultérieurement dans ses nombreux voyages « à l’Intérieur » ne viendra le détromper.

 

Pour le futur, l’ancien leader de la Volkspartei imaginait qu’afin de les soustraire à l'appétit des impérialismes allemand et français, l’Alsace –Moselle mais aussi les petits pays voisins comme le Luxembourg et les zones wallonnes (auxquelles il joignait une partie du Nord-Pas-de-Calais) pourraient constituer une sorte d’« Etat-tampon » neutre, qui, avec l'accord des deux pays, leur servirait de trait d’union. Il était en outre persuadé que le sort de l’Alsace ne serait plus décidé à Versailles mais probablement à Washington. Réminiscence de 1917-1918 et des espoirs alors placés en Wilson par le Dr Eugène Ricklin ? C’est possible mais aucun document ne permet d’étayer ce rapprochement historique. Avec l’historien François-Georges Dreyfus, on peut par contre voir dans ce projet une résurgence des idées partagées durant les années 1920-1930 « dans  les milieux de l’Elsässer Kurier, autour de l'abbé Haegy, [qui] songeaient surtout d’abord à la défense des droits de l'Eglise. Ils pensaient aussi, il est vrai, au maintien d'une situation qui leur assurait une influence et un rôle qu'ils craignaient de perdre et que leurs descendants spirituels perdirent en effet. A cela s'ajoute, au moins à certains moments, chez quelques-uns de ses amis et peut-être même chez l'abbé Haegy lui-même, le secret désir d'instaurer un Etat catholique rhénan auquel jadis l'Allemand Constantin Franz avait aussi pensé et qui aurait pu être le noyau d'une fédération européenne démocrate-chrétienne. On peut d'ailleurs se demander si cette attitude n'a pas son pendant dans l'autonomisme rhénan qu'envisagèrent presque au même moment des hommes comme Konrad Adenauer.48 Toujours est-il que très vite ce rêve d'Etat catholique disparut, mais persista le désir d’une région alsacienne autonome dans le cadre de la République française, ce qui aurait permis de limiter au maximum les miasmes laïcistes qu'aux yeux de ces autonomistes charroyait le régime républicain, surtout quand la gauche anticléricale était au pouvoir. »49

 

Quoi qu’il en soit, c’est dès décembre 1940 que Joseph Rossé tente ses premières démarches en direction de Washington – où il pouvait espérer avoir des entrées avec l’aide du Vatican - pour soustraire ainsi l’Alsace aux griffes allemandes. A cette fin, il s’appuie sur l’écrivain Raymond Postal50 devenu le directeur de l’Alsatia-Paris constituée en filiale autonome. Celui-ci est chargé par le directeur général d’Alsatia-Verlag d’une tentative auprès de l’ambassade des Etats-Unis à Vichy pour inciter les dirigeants américains à prendre position sur ce projet, alors baptisé Wallonia. La démarche restera sans suites. En juin 1942, Rossé trouve l’occasion de rencontrer lui-même l’ambassadeur des Etats-Unis en France. Elle lui est fournie par le nonce apostolique en poste à Vichy à cette époque, Mgr Valerio-Valeri : le Vatican voit en effet d’un bon œil l’idée de trouver une solution pérenne au conflit franco-allemand quant à la frontière commune51. Convaincu par les arguments de Rossé, l’ambassadeur américain transmet le projet Wallonia à Washington, où il trouve un écho favorable chez Roosevelt52. Un rapport américain existe, le rapport Strang53, selon lequel « le président des Etats-Unis avait parlé de détacher une région du Nord-Est de la France comprenant l’Alsace-Lorraine et de l’incorporer dans un nouvel « Etat-tampon » qui serait nommé Wallonie. » En mars 1943, le président Roosevelt rencontre le ministre britannique des Affaires étrangères, Anthony Eden, pour discuter de l’avenir de l’ouest de l’Europe une fois la guerre terminée. Dans ses mémoires, ce ministre de Winston Churchill confirmera leur entretien à ce sujet54 ; mais ce sera pour ajouter, dans son plus parfait style de diplomate british : « J’ai noté à ce propos : J’ai versé de l’eau, poliment je pense, et le président ne revint plus sur la chose. »55 Par cette phrase un peu sibylline Eden voulait sans doute simplement signifier l’enterrement du projet Wallonia.

 

Il reste que l’idée semble cependant avoir eu un certain écho à Vichy même. Certes, jusqu’en 1941, la nouvelle capitale française réserve à Rossé un accueil plutôt glacé, le ministre de la Défense, le général d’origine alsacienne Huntziger – qui le haïssait - allant jusqu’à le déclarer « indésirable ».56 Mais un rapport officiel, tout empreint de cette hostilité assez générale dans certains milieux proches du Maréchal Pétain, admettra cependant que « le projet pourrait trouver des adeptes en raison de la lassitude des Alsaciens et que ce nouveau régime [d’autonomie et de neutralité] pourrait leur apporter un peu de paix et leur ménagerait un avenir moins indécis »57. Surtout, de 1940 à 1942, l’amiral Darlan, président du conseil, négocie avec Hitler la disparition de la Belgique ; la France étant censée recevoir la Wallonie (francophone), l’Allemagne l’Alsace –Lorraine dans leur partie germanophone58. Pour l’historien Bernard Wittmann, Rossé « sautera sur l’occasion voyant [dans cette opération] l’occasion d’arracher l’Alsace à l’Allemagne nazie ».

 

Des témoins indirects évoqueront ces démarches qui ne sont pas passées inaperçues de leurs contemporains, en dépit de la grande discrétion dont l’ancien député colmarien les entourait. L’un est René Fonck, colonel d’aviation proche de Pétain qui confirmera en 1947 : « Je sais que certains éléments autonomistes, dont Rossé, sont venus à Vichy durant l’été 1941, pour plaider de leur propre initiative, la cause d’une Alsace autonome. »59 Un autre est le résistant gaulliste, Robert Heitz, venu du royalisme. Condamné à mort par le Sondergericht, tribunal d’exception nazi, mais sauvé par de multiples interventions en sa faveur, dont celle de Rossé, il écrira dans l’un de ses livres de souvenirs :

 

« Les autonomistes cléricaux s'étaient retirés sous leur tente après quelques semaines d'occupation. II semble qu'ils ont volontiers laissé propager la rumeur de leur désaccord et de leurs démarches en faveur de leurs compatriotes. Dans cet ordre d'idées, il faut mentionner un fait bien suggestif. Depuis quelques mois, on apprenait que Rossé avait entrepris dans sa circonscription de Colmar et plus généralement dans le Haut-Rhin une campagne pour une Alsace «autonome et neutre ». Fin juin 1941, il convoquait un réunion de parlementaires et de conseillers généraux actuellement présents en Alsace».60

 

Un troisième est le professeur Marie-Joseph Bopp dont le journal de guerre fera à plusieurs reprises état de l’activité souterraine de Rossé « pour la reprise de l’autonomisme ». Par exemple le vendredi 16 juillet 1943, Bopp révèle les démarches d’André Weiss, « son agent de propagande chez les curés des environs. »61 L’enseignant colmarien parle toutefois de ce « néo-autonomisme » comme d’une « marchandise de pacotille », ce qui conduira Bankwitz, également hostile au directeur de l’Alsatia et qui cite Bopp, à relativiser et prétendre que ces bruits devaient surtout servir à « gagner une popularité parmi la population et racheter en même temps sa « trahison » »62 ( ?)

 

 

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Version publiée en 2000 du journal de guerre de Marie- Joseph Bopp, professeur de lycée.

Document précieux sur la vie locale colmarienne durant l’annexion. Bien informé sur Rossé par le journaliste Marcel Jacob devenu salarié de l’Alsatia, Bopp est un témoin important, bien que d’un grand parti-pris envers les autonomistes d’avant 1940.

 

 

 

Associé au complot Goerdeler-Stauffenberg contre Hitler

 

Il y eut des Allemands pour combattre le nazisme dès la fin des années vingt; leur lutte se poursuivit pendant les douze années de dictature hitlérienne. Ces résistants allemands venaient de tous les milieux politiques, religieux et sociaux. Ils ne furent cependant qu'une minorité, isolés et rejetés dans leur propre pays, et cherchant souvent en vain du soutien à l'étranger. Tous ne furent pas des résistants de la première heure ; la prise de conscience de la barbarie du régime nazi ne fut parfois que progressive. Beaucoup de résistants allemands éprouvaient, de plus, un cas de conscience tiraillés entre le devoir d'obéissance à un régime arrivé légalement au pouvoir et le devoir d'insurrection face à la barbarie. Plus particulièrement, encore pendant la guerre, où le fait de se battre pour la chute de la dictature hitlérienne revenait à lutter pour la défaite de son propre pays. En outre, l'union entre les différents mouvements de résistance ne pu jamais se réaliser tant en raison des mesures de persécution et de répression que des divergences idéologiques entre les courants.

 

Dans le foisonnement des très nombreux groupes et organisations se distinguent : 63

  • une résistance communiste avec différents groupes issus de la KPD, ceux de Wilhelm Knöchel et de Josef (Beppo) Römer et le Secours rouge, d’autres indépendants, celui du Parti communiste d'Allemagne oppositionnel (Kommunistische Partei Deutschlands -Opposition, KPO) fondé en 1928 par des éléments anti-staliniens séparés, d’autres encore connus sous l’appellation commune de Rote Kapelle (Orchestre rouge) qui reste le nom le plus célèbre du combat communiste clandestin contre le nazisme de par son activité d’espionnage pour le compte de l’URSS, particulièrement efficace ;

  • une branche socialiste issue du parti social-démocrate (SPD) avec un rameau indépendant, la SAP (Sozialistische Arbeiterpartei), créée en 1931 avec Willy Brandt, le futur maire de Berlin ;

  • une résistance protestante64 avec la Ligue d'urgence des pasteurs (Pfarrernotbund) du pasteur Martin Niemöller créée en 1933, l’Église confessante (Bekennende Kirche) de Friedrich Weißler, le pasteur Paul Schneider (tous deux mort déportés), Theophil Wurm (évêque du Wurtemberg), qui prendra la succession de Niemöller à la tête de l'Église confessante et entrera en contact avec Dietrich Bonhoeffer65, avec le groupe de Carl Goerdeler et avec le Cercle de Kreisau ;

  • des organisations et groupes catholiques dont les plus connus sont le mouvement de La Rose blanche de Munich (animé par Hans et Sophie Scholl), diffuseur de tracts antinazis dans les lycées et à travers toute l'Allemagne, le mouvement plus informel de la Rose blanche de Hambourg comprenant des chrétiens mais aussi des juifs et des socialistes, le Kölner Kreis animée par l'ancienne députée au Reichstag Christine Teutsch66 et dont Jacob Kaiser était une des figures de proue, le groupe des pères jésuites Alfred Delp, Lothar König et Augustin Rösch ;

  • la résistance militaire constituée d'un entrelacs de réseaux familiaux et mondains hérités de la période pré-hitlérienne et de militaires ayant analysé de manière professionnelle les évolutions du conflit à partir de 1942. Soudés par l'opposition à la fois à la République et la formulation de réserves envers le IIIe Reich, ceux-ci se rangent eux-mêmes en deux groupes d’âge et de grade : les généraux et maréchaux ayant connu le Reich wilhelmien et la Grande Guerre, aux idées conservatrices et les officiers plus jeunes, plutôt « révolutionnaire-conservateur », plus ouverts quant à l'opportunité de nouer des contacts avec la résistance social-démocrate.

  • Les services secrets forment cependant le principal centre d'opposition au régime hitlérien. Par nature, ils pouvaient mener toutes sortes d'opérations incontrôlables par l’appareil policier nazi. Les principaux résistants au sein des services secrets sont l'amiral Wilhelm Canaris, responsable de l'Abwehr, service de renseignements de l'armée allemande, de janvier 1935 à février 1944, le général Hans Oster, entré dans le service en 1933, antinazi depuis 1934 et chef d'un des services de l'Abwehr à partir de 1938. Protégé par l'amiral Canaris, il bâtira avec l’aide de Hans-Bernd Gisevius, haut fonctionnaire du ministère de l'Intérieur, un vaste réseau clandestin de militaires antinazis. Dès 1936, Oster et Gisevius sont persuadés que la seule issue consiste à tuer Hitler.

 

A partir de 1938, le général d'armée Ludwig Beck et Carl Friedrich Goerdeler constitueront la charnière centrale des groupes de résistants militaires et civils. Tous deux occupaient déjà avant le régime nazi de hautes fonctions : Ludwig Beck dans la Reichswehr et Carl Friedrich Goerdeler dans l'administration. Ils avaient été favorables à Hitler à ses débuts, puis s'en étaient détournés de lui, essayant, grâce à leurs fonctions, de contrecarrer les mesures prises par le régime. Les deux formeront le pivot des groupes qui participeront à la conspiration du 20 juillet 1944.

 

Ludwig Beck tente d’abord d’user de son influence sur Hitler et les généraux afin d'éviter la guerre. Ceux-ci ont compris dès 1937 que l'objectif militaire du Führer est bien la conquête de « l’espace vital » annoncée dans Mein Kampf et prétendument nécessaire à la survie du peuple allemand. Beck va jusqu'à appeler tous les généraux allemands à menacer Hitler de démission s'il ne retire pas ses plans militaires. Mais le chef suprême des forces armées, von Brauchitsch, dont l’attitude est déterminante pour le reste des généraux, n'est pas prêt à faire ce pas de désobéissance collective. Ludwig Beck démissionne alors le 18 août 1938 de son poste de chef de l'état-major de la Wehrmacht pour poursuivre sa lutte contre la dictature à l'extérieur de l'appareil militaire. En 1938 celui-ci est complètement mis au pas par Hitler, qui limogera tous les généraux s'opposant à sa politique agressive. Le régime continuant à procéder au réarmement massif de l'armée et la préparant à commettre des crimes au nom du peuple allemand, Ludwig Beck rejoindra alors définitivement la résistance. En son sein, il est pressenti pour devenir chef d'État après l'élimination du dictateur. Le soir du 20 juillet 1944, après l'échec du putsch, on l'obligera à se suicider. Grièvement blessé, il sera abattu par un adjudant.

 

Carl Friedrich Goerdeler, est maire de la ville de Leipzig depuis 1930. Bien avant la guerre, il est convaincu que le régime nazi ne peut que conduire l'Allemagne vers une catastrophe économique, politique et surtout morale. Il décide en 1937 de démissionner de ses fonctions et de regrouper des amis partageant ses convictions, afin d'organiser la chute du régime hitlérien. Il trouve un poste dans l'entreprise de Robert Bosch, dont il avait fait la connaissance peu auparavant, et qui participe à des actions de soutien à des hommes et des femmes persécutés par la dictature hitlérienne. Employé comme conseiller chez Bosch, il trouve dans cette firme une couverture idéale pour ses activités, car elle lui permet d'effectuer des voyages dans quasiment tous les pays européens et jusqu’au qu'aux États-Unis et au Canada. A leur occasion, il tente – vainement - d’avertir les gouvernements étrangers du danger représenté par le régime nazi, essayant en même temps de les convaincre de l'existence d'une « autre Allemagne ». Mais dans sa majorité, l'opinion internationale, notamment aux Etats- Unis, a encore tendance à voir en Hitler une chance pour l'Allemagne67. On l'admire notamment pour ses succès impressionnants contre le chômage, de sorte que les tentatives des résistants allemands de trouver du soutien à l'étranger seront longtemps vouées à l’échec. C’est à partir de 1938 que Carl Friedrich Goerdeler joue un rôle central dans la résistance civile. En cas de succès du putsch, il est destiné à la fonction de chancelier du Reich. En attendant, et parallèlement à sa critique du régime totalitaire nazi, il développe de nombreux projets pour la nouvelle Allemagne post-hitlérienne. Ses idées concernant le nouvel ordre politique de la société allemande finissent par rejoindre les conceptions du cercle de Kreisau constitué autour de Helmuth James Graf von Moltke. La Gestapo traque Carl Friedrich Goerdeler dès avant le 20 juillet 1944. Parvenu à se cacher après l'échec du coup d'état, mais dénoncé puis arrêté, il est condamné à mort le 8 septembre 1944 et exécuté le 2 février 1945.

 

 

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Le Dr Goerdeler, ancien Bürgermeister de Leipzig,

âme civile du complot contre le Führer, destiné à devenir chef de l’Etat.

Contact le plus important de Joseph Keppi au sein de la Résistance allemande.

 

 

Le cercle de Kreisau est à son origine, un groupe de réflexion constitué d'amis unis par le rejet du régime hitlérien et soudé par la volonté de préparer le renouveau de l'Allemagne post-hitlérienne. Il comptera, de 1938 - depuis la crise des Sudètes - jusqu'à l'attentat du 20 juillet 1944, vingt membres actifs et environ vingt sympathisants. Son nom de Kreisauer Kreis, qui lui a d'ailleurs été attribué par la Gestapo, se réfère au lieu de rencontre du cercle de discussion, le domaine de la famille von Moltke, situé à Kreisau, en Silésie. De 1940 à 1943 s'y réunissent, pour réfléchir aux mesures à prendre contre le régime nazi et à une nouvelle Allemagne après la dictature, fonctionnaires, ecclésiastiques des deux confessions chrétiennes, officiers et politiciens sociaux-démocrates et conservateurs.

 

Une grande partie des membres du cercle ont appartenu à des mouvements de jeunesse orientés vers le dialogue intergénérationnel et entre les différentes catégories sociales par l’organisation de camps et d’activités de plein air, permettant aux enfants de fréquenter des gens de tous les milieux et de tous les âges. Le cercle est créé par Helmuth James Graf von Moltke, petit-neveu du Feldmarschall du XIXe siècle. Sa mère étant originaire d'Afrique du Sud, il reçoit une éducation de tradition britannique. Très tôt, pendant les années passées à Berlin, le jeune aristocrate s'intéresse aux problèmes sociaux, ce qui lui vaut le surnom de comte rouge. Von Moltke avait étudié le droit. Cependant il refuse un poste de juge après la prise du pouvoir de Hitler en 1933, préférant agir en tant qu'avocat contre l'injustice et les jugements arbitraires, offrant son aide juridique à ses amis et connaissances juifs. Sur l’instigation de sa mère, il se rend en Angleterre pour entrer en contact avec des amis de la famille. Il passe là-bas les examens lui permettant d'ouvrir un cabinet d'avocat à Londres et de conserver ainsi des contacts extérieurs. Dès le début, Von Moltke condamne l'ascension et la prise du pouvoir d’Hitler. L’idéologie nazie est trop antinomique avec sa propre Weltanschauung, une vision humaniste du monde fondée sur l'éthique chrétienne. D’ailleurs, déjà avant 1933, il avait mis son entourage en garde contre la NSDAP, persuadé que si ce parti était au pouvoir, il représenterait un danger de guerre immédiat. Très tôt, il est informé des crimes commis par le régime nazi en Pologne, envers les prisonniers de guerre et les juifs en Europe. En octobre 1942, il apprend l'existence des fours crématoires SS où sont  « traitées» 6 000 personnes par jour. Von Moltke est arrêté au début de l'année 1944, condamné à mort le 11 janvier 1945 et exécuté le 23 janvier 1945.

 

Par l'intermédiaire de ses différents membres, le cercle de Kreisau entre en relation avec d'autres groupes résistants, comme celui constitué autour de Franz Sperr au sud de l'Allemagne, proche d'officiers supérieurs ou encore avec un groupe de leaders syndicaux catholiques de Cologne d’orientation démocrate-chrétienne et chrétienne sociale ainsi qu’avec avec le cercle de Fribourg, principalement constitué d’intellectuels catholiques et protestants antihitlériens68. Kreisau avait également des relations avec des communistes non staliniens. Cependant ses efforts pour établir des liens avec la Rose Blanche à Munich achoppent en raison de l'arrestation et l'élimination des militants de ce groupe. A partir de 1943, plusieurs membres du Kreisauer Kreis décident de participer plus activement à la lutte contre Hitler et n'hésitent plus à participer à des conspirations. Ils se rapprochent ainsi de Ludwig Beck, Carl Friedrich Goerdeler, Ulrich von Hassel et Claus Schenk von Stauffenberg. Après le putsch avorté du 20 juillet 1944, la plupart des membres du cercle de von Moltke seront inculpés de haute trahison et condamnés à mort.

Au sein de ce groupe - outre ceux déjà cités - deux autres participants méritent une mention particulière. D’abord Julius Leber69 : parce qu'il est Alsacien d’origine, qu'il joue depuis l’origine un rôle important dans la lutte contre le nazisme, notamment dans la conjuration. Ancien parlementaire social-démocrate de la République de Weimar, il est spécialiste des questions de défense. Le 31 janvier 1933, il est arrêté une première fois, puis libéré grâce aux manifestations de masse organisées pour sa libération. Arrêté de nouveau, il est interné en camp de concentration jusqu'en 1937. A partir de l'automne 1943, il entre en contact avec le cercle de Kreisau par l'intermédiaire de Carlo Mierendorff. Cette figure marquante de la résistance allemande fait également partie du groupe de Goerdeler. Devenu l’ami du colonel von Stauffenberg, il est destiné à devenir ministre de l'Intérieur de l’Allemagne post-hitlérienne, après le putsch prévu le 20 juillet 1944. Mais, dénoncé, il est arrêté début juillet, avant l'attentat. Il est torturé, envoyé au KL de Ravensbrück, condamné à mort le 20 octobre 1944, puis exécuté le 5 janvier 1945.


 

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Julius Leber, socialiste allemand d’origine alsacienne.

 

Le second est Alfred Delp70, prêtre Jésuite de Munich, important pour son influence spirituelle. Rédacteur de la revue catholique Stimmen der Zeit jusqu'à son interdiction en 1941, il se rend à plusieurs reprises à Colmar afin de faire éditer clandestinement par Joseph Rossé certains de ses ouvrages.71 Le Père Augustin Rösch, supérieur des Jésuites à Munich, entré lui aussi en résistance introduit par ailleurs le Père Delp au sein du Cercle de Kreisau. Dans le but de préparer des cadres à l'après- nazisme, celui-ci participe activement aux réunions tenues autour du comte Helmuth von Moltke. Alfred Delp y développe la doctrine sociale de l'Église dont il fait la base du programme élaboré par le cercle. Il présente aussi certains de ses membres à des personnalités catholiques, comme l'évêque de Berlin, Mgr Preysing. Delp met également le cercle de Kreisau en contact avec divers groupes de résistance munichois. C’est à Munich qu’il est d’ailleurs arrêté le 28 juillet 1944 pour être condamné à mort le 11 janvier 1945 et exécuté le 2 février 1945.

 

 

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Le Père jésuite Alfred Delp, en contact personnel avec Joseph Rossé qui a fait

éditer par l’Alsatia-Verlag plusieurs des livres de ce prêtre réputé.

 

 

De 1921 à 1945, une quarantaine d'attentats furent commis contre Hitler ; ils échouèrent avant leur réalisation ou en raison des circonstances. Les plus connus et les plus spectaculaires sont certes celui de Johann Georg Elser en 1939 et celui du 20 juillet 1944, mais il ne faut pas oublier tous ceux qui, organisés en petits groupes ou seuls, voulaient libérer l'Allemagne et, à partir de 1939, l'Europe du régime nazi, ce qui n'était envisageable qu'en éliminant Hitler, chef suprême des forces armées, auquel l'armée, sans le soutien de laquelle un changement de régime n'était pas possible, avait prêté sur l'honneur un serment de fidélité. Et effectivement, le putsch à Berlin et à Paris du 20 juillet aurait pu réussir si l'attentat n'avait pas échoué, mais l'armée, lorsqu'elle apprit que son chef suprême était encore en vie, ne pouvait pas être du côté des putschistes. Une difficulté de taille pour l'organisation d'un attentat consistait à se procurer des explosifs, ce qui était très difficile, surtout pour des officiers qui étaient immédiatement soupçonnés de vouloir préparer un putsch. Les résistants s'exposaient donc au danger de mort par le simple fait d'essayer de se procurer de l'explosif et des détonateurs. Il était de plus extrêmement difficile de planifier un attentat, car Hitler, qui était bien sûr toujours entouré de sa garde personnelle de SS, ne donnait jamais d'indications précises sur son emploi du temps, et déterminait à la dernière minute l'heure à laquelle il arriverait à un rendez-vous et le moyen de transport qu'il utiliserait pour s'y rendre. Hitler, qui savait très bien qu'il était constamment exposé à des tentatives d'attentats, restait toujours imprévisible.

 

Le colonel Claus Schenk Graf von Stauffenberg72 est l’animateur de la résistance anti-hitlérienne au sien du commandement suprême des forces armées73 : le général Hans Oster a été limogé, suite au démantèlement du groupe de résistants du contre-espionnage de l’amiral Canaris; Henning von Tresckow a été envoyé sur le front de l'Est. Du 1er juin au 20 juillet 1944, il occupe les fonctions de chef de l'état-major du commandant des troupes de réserve (Ersatzheer dite armée B). Depuis un moment, il est convaincu que seule la mort d’Hitler pourrait inciter la Wehrmacht à agir contre le Parti et la SS. Ebloui au début, comme tant d'autres, par les succès militaires du Führer, ce n'est que peu à peu qu'il saisit le caractère criminel de la politique nazie. Blessé grièvement en Afrique, il perd un œil, la main droite et des doigts de la main gauche Transféré à Berlin, il y accède en septembre 1943 à un premier poste de chef d'état-major. C’est son supérieur, le général Friedrich Olbricht -depuis 1938 l'un des chauds partisans d’un putsch venu de l'armée – qui pousse von Stauffenberg à entrer dans la résistance active. Et c'est encore Olbricht qui met von Stauffenberg en contact avec Henning von Tresckow, Ludwig Beck et Carl Friedrich Goerdeler. Grâce à sa position centrale, tant sur le plan géographique que hiérarchique au sein de l'armée, Claus von Stauffenberg peut œuvrer à l'unification des divers cercles et groupes de résistance, et assurer leur coordination en vue d'un coup d'État. Par l'intermédiaire de Fritz-Dietlof Graf von der Schulenburg, il entre en contact avec le social-démocrate Julius Leber. Puis il établit une connexion avec le cercle de Kreisau à partir de sa rencontre avec Adam von Trott zu Solz, qui lui présente son cousin Peter Graf Yorck von Wartenburg. Enfin, il rencontre Ludwig Beck dans la maison du chirurgien Sauerbruch. Von Stauffenberg étant parvenu à coordonner l'action de ces divers groupes, c'est lui qui dirige à partir de Berlin les opérations en vue du coup d'État.

 

R11 stauffenberg

Le colonel Claus Von Stauffenberg, âme militaire du complot,

poseur de la bombe du 20 juillet 1944.

Rencontré à plusieurs reprises à Berlin par Joseph Rossé.

(photo colorisée après-guerre)

 

 

A la suite de l'échec des tentatives d'attentat de 1943, et après l'arrestation des conjurés Julius Leber et Adolf Reichwein, von Stauffenberg se décidera à exécuter en personne l'attentat à la bombe le 20 juillet 1944. Ce dont il informera les résistants ayant des positions clés dans l'armée et dans l'administration. L'idée de tuer Hitler dans son quartier général, la Wolfsschanze, sa « tanière du loup » près de Rastenburg en Prusse Orientale, lors de la conférence quotidienne informant le Führer de la situation militaire, est de von Tresckow : tous les précédents plans et tentatives d'éliminer le dictateur lors de ses rares déplacements se sont avérés irréalisables, puisque Hitler, dans sa paranoïa, ne s'en tient plus aux heures fixées et à l'itinéraire convenu, se désistant trop souvent pour qu'il soit possible d'arranger un attentat et un putsch.

 

Tels sont les groupes et les hommes avec qui Joseph Rossé et Jean Keppi sont progressivement en relation à partir de 1941. Les Alsaciens bénéficient de plusieurs points d’entrée dans les différents cercles de la résistance allemande. Il y a d’’abord les auteurs venus frapper à la porte de l’Alsatia afin de se faire éditer – officiellement ou clandestinement - à Colmar, puisqu’en Allemagne les filiales du parti nazi disposent d’un monopole d’édition. C’est le cas du professeur Théodore Haecker, philosophe catholique et écrivain de Munich, lui-même en contact avec Sophie Scholl du groupe étudiant de résistance munichois de la Rose Blanche. De même le Père jésuite Alfred Delp et de Georg Smolka de Speyer, tous deux du cercle de Kreisau. Il y a aussi les plus anciennes relations de Mönchen-Gladbach passées au syndicalisme, qui introduiront Rossé puis Keppi auprès de Jacob Kaiser74, chef des syndicats chrétiens et député au Reichstag avant la guerre. C’est lui qui plus tard informe Keppi des projets concrets du cercle. Proche de Goerdeler, il donne plusieurs fois à l’Alsacien la possibilité de rencontrer l’âme civile de tout le dispositif. Dans ce cercle, Keppi a aussi comme contact Eugen Boltz, ancien Staatspräsident du Württemberg, l’avocat de Karlsruhe Reinhold Frank, homme de confiance de Goerdeler pour le pays de Bade, et Josef Ersing, ancien député du Reichstag. Pour sa part, Rossé entretient surtout des relations avec les militaires : Claus von Stauffenberg tout particulièrement qu’il rencontre à plusieurs reprises et encore une dernière fois quelques mois avant l’attentat et le coup d’Etat manqués. Il est introduit auprès de cette âme militaire de la conjuration par le professeur Konrad Ruppel75 avec qui le directeur général de l’Alsatia avait eu plusieurs entretiens à Colmar et qui l'introduit auprès de l’ancien ambassadeur Fritz Graf von der Schulenburg du Kreisauer Kreis,76relais vers von Stauffenberg. Autour du futur porteur de la bombe du 20 juillet, le noyau de la résistance militaire est en outre composé du Generaloberst Ludwig Beck, du Generalfeldmarschall Erwin von Witzleben et de l’amiral Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr, c’est-à-dire du contre-espionnage. Cependant, bien que partenaires et amis unis par les mêmes objectifs, Rossé et Keppi se gardent de mêler leurs différents contacts. Ce que le second confirmera plus tard en s’expliquant quant aux raisons les ayant conduits au respect de cette règle élémentaire du combat clandestin. « J’avais tenu le plus au courant [de mon action propre] M. Rossé, mais de même sans trop de détails. Vu le danger permanent d’une découverte, il était mieux que chacun prenne sa responsabilité pour lui seul. »77

 

 

A12 ludwig beck

Generaloberst Ludwig Beck, chef d’état-major de la Wehrmacht.

Destiné à devenir chef du gouvernement provisoire du Reich et commandant en chef de la Wehrmacht en cas de réussite.

 

 

Ce faisant, les deux « comparses » de l’ancienne Elsässische Volkspartei poursuivent en fait depuis 1941 un double but commun. Pacifistes dans l’âme, ils souhaitent d’abord voir arrêtée au plus vite la guerre insensée et on ne peut plus meurtrière imposée par l’hitlérisme à tout un continent78. Anti-hitlériens farouches en tant que chrétiens et démocrates et aussi hommes d’action, ils ne peuvent en outre que chercher à soutenir les initiatives propres à mettre fin au régime de terreur que le Führer et ses sbires font régner sur l’Allemagne depuis 1933 et sur l’Alsace annexée de facto depuis 1940. Leur second but concerne le statut territorial de l’Alsace. Rossé, avec Keppi, est persuadé depuis l’affaire des Trois-Epis qu’à l’armistice la France a abandonné l’Alsace aux mains de l’Allemagne. Les nombreux voyages à Vichy de l’ancien député de Colmar ne lui permettent pas de croire le contraire. Il apprend même en 1942 que l’amiral Darlan, président du Conseil de Pétain, est prêt à officialiser un transfert de souveraineté au profit du Reich, un projet qu’il s’emploie aussitôt à saboter !79 Participer à la résistance antinazie allemande apparaît dès lors à ses yeux, comme à ceux de Keppi, comme le meilleur moyen d’assurer quelques garanties quant au devenir de l’Alsace dans une future Allemagne post-hitlérienne.

 

Mais en 1941, l’opposition allemande à Hitler est encore assez loin des attentes « néo-autonomistes » de l’ancien député colmarien et de ses amis. Florent Bonn a étudié de près les positions de Goerdeler – désigné par ses pairs pour assurer les fonctions de chancelier du Reich - quant à la frontière occidentale de l’Allemagne au cas où la tentative de libération du nazisme réussirait80. Son analyse s’appuie sur cinq documents, respectivement de 1941, 1942 et 1943. Dans un premier mémorandum de début 1941, intitulé « L’objectif », Goerdeler liste les nouvelles circonscriptions administratives qui doivent être établies après le renversement du régime national-socialiste. Elles comprennent l’Alsace, ainsi purement et simplement incorporée au Reich. Dans un plan de paix du 30 mai 1941 destiné au gouvernement britannique, c’est le rétablissement de la frontière allemande de 1914 avec la France qui est proposé. Puis, la position évolue avec un mémorandum du 13 décembre 1942. Dans celui-ci, il est proposé de fixer la frontière franco-allemande à partir du clivage linguistique, ce qui revient à rattacher à l’Allemagne la plus grande partie de l’Alsace et à la France la majeure partie du territoire lorrain. Dans un mémorandum ultérieur (et secret) destiné aux officiers généraux pour les convaincre de la nécessité d’un coup d’Etat, Goerdeler estime le 12 mars 1943 que « l’Allemagne pouvait être maintenue dans ses limites de 1914, agrandie de l’Autriche et des Sudètes, mais qu’une entente avec les Français devait être cherchée en ce qui concerne la frontière linguistique existant en 1918 ou 1938 ». Ainsi, c’est seulement avec leur nouveau plan de paix destiné à des dirigeants britanniques et présenté à la fin de l’été ou à l’automne 1943 – alors que la situation militaire des Allemands s’est considérablement dégradée – que les positions des opposants à Hitler marquent une évolution significative. « Mettant l’accent sur le fait que la question de l’Alsace-Lorraine serait très difficile à régler, Goerdeler sera d’avis que le rattachement à la France ou à l’Allemagne de ces régions avec leurs frontières antérieures, ne constituerait pas une solution satisfaisante. Il suggérera les deux termes de l’alternative suivante : a) L’Alsace-Lorraine devient un Etat autonome bénéficiant d’un statut analogue à celui que possède la Suisse ; b) Une commission neutre sera chargée de déterminer le clivage linguistique existant en 1918 et 1938. La frontière franco-allemande devra être fixée entre ces deux tracés et l’Allemagne accordera une large autonomie administrative à l’Alsace-Lorraine. »81

 

Visiblement, le cercle de Colmar a alors réussi à faire passer son message. Car finalement, la question des frontières allemandes de l’ouest est tranchée dans son sens par le général Beck82 en sa qualité de futur chef du gouvernement provisoire du Reich et de commandant en chef de la Wehrmacht. Avec l’accord du maréchal Rommel, celui-ci a encore un entretien téléphonique dans la soirée du 20 juillet 1944 avec le maréchal von Kluge, commandant en chef de l’ouest, concernant l’évacuation de la France par l’armée allemande. Or, dès le 15 mai 1944, le général von Stülpnagel83 avait envisagé le retrait des forces allemandes de ce pays, après signature d’un armistice, entraînant leur transfert derrière la Westwall.84

 

Mais qu’est au juste ce « cercle de Colmar » associé à l’action de la résistance anti-hitlérienne comme cela vient d’être décrit ? Quel y a été le rôle de Joseph Rossé ? Dans des écrits d’après-guerre, l’ancien député UPR, Joseph Sturmel apportera son témoignage.

 

 

 

Au centre du Kolmarer Kreis

 

 

A13 sturmel

Le député UPR Marcel Stürmel, ancien Nanziger, se fera

historien du Cercle de Colmar après son emprisonnement de 1945 à 1951.

Ses précieuses archives ont été déposées à la BNU de Strasbourg.

 

 

Dès 1940, explique en substance Sturmel, des élus autonomisants du parti catholique : députés, sénateurs, conseillers généraux, maires, ainsi que d’autres personnalités venant d'horizons divers mais politiquement et philosophiquement proches, se retrouvent à Colmar pour discuter des conséquences de la situation nouvelle. L'administration française avait déserté l'Alsace abandonnant la population à son sort. Du jour au lendemain, celle-ci se trouve donc livrée au bon vouloir des autorités militaires et policières allemandes. Dans ces conditions et compte tenu de la situation de guerre, comment assurer l'avenir de l'Alsace ? Telle est la question qu’ils se posent. Mais il y a une question préalable : comment soutenir le moral de la population, soulager ses souffrances et la protéger des exactions du régime ? Durant ces réunions, s’échangent des informations, se confrontent les points de vue sur la stratégie à mettre en place. Se discute aussi, bien sûr, le dénouement: Comment cette guerre prendra-t-elle fin ? Dans un chaos général ? La lutte entre les gaullistes de Londres et les pétainistes de Vichy allait-elle se terminer par une guerre civile ? Dans tous les cas, tous semblaient d'accord pour considérer comme impossible une victoire allemande. Mais en attendant, « la France étant sur la touche et la Résistance française alors quasi-inexistante », Sturmel dixit85, il faut fallait prendre en compte le risque de voir les Allemands s'accrocher et sévir longtemps encore. Ainsi la solution qui s'impose d'elle-même aux participants à ces réunions, pour gagner du temps et hâter la fin de l'annexion et du régime hitlérien, est l'appui à la Résistance allemande au nazisme. Mais comment opérer ? Peu ont alors une réponse claire.

 

Par la force des choses, Colmar devient ainsi progressivement le centre névralgique de la résistance des éléments anti-nazis les plus déterminés de l'Elsässische Volkspartei, religieux et laïcs unis dans un même combat : « A Colmar pouvaient se rencontrer en tant que collaborateurs de la maison d'édition Alsatia d'anciens députés et conseillers généraux, des ecclésiastiques et des laïcs», écrira l’ancien député UPR d’Altkirch, -lui-même associé à une partie de l’opération envisagée - et qui racontera le plus complètement son histoire après avoir rassemblée une importante documentation dans les années soixante.86 La maison d’édition Alsatia à Colmar, que Rossé tente de tirer des griffes des Nazis, offre une couverture idéale pour ces rencontres. C'est pourquoi, on parlera du «groupe de Colmar » dont le « noyau dur » des instigateurs s'impliquera ensuite directement dans la conjuration contre Hitler. Les victoires allemandes marquant le pas, les réunions portent sur un probable changement de la situation en Allemagne dont Keppi et Rossé sont régulièrement informés. Les réflexions sont alors axées sur l’organisation de la région et sur l'instauration d'un gouvernement alsacien-mosellan de transition qui, après la « débâcle allemande », pourrait garantir à tous l'ordre et les libertés démocratiques. Un retour à la France est la perspective souhaitée mais sur la base d’une autonomie ou, pour le moins, d'une régionalisation poussée. L'idée maîtresse, « dont Rossé semble avoir eu la paternité » nous dit Sturmel, est de préparer le retour de l'Alsace à la France en tant que province autolibérée et autogérée. De plus, le retour à la France d'une Alsace libérée et restée une entité à part entière sur une base régionaliste saine, évitera les conséquences pernicieuses de la départementalisation d'après 1918. II faut faire en sorte que, cette fois, le peuple alsacien soit consulté quant aux décisions qui concernent son avenir. C'est là l'esprit qui anime le « Groupe de Colmar »

 

Ainsi se précise peu à peu la voie choisie par le groupe pour sauvegarder au mieux les intérêts alsaciens : Rossé, Keppi, l’abbé Gromer et ses amis conseillers généraux du Bas-Rhin, des conseillers généraux du Haut-Rhin, les parlementaires Brogly, Brom et Sturmel, mais aussi le député progressiste Camile Dahlet, s'accordent au cours de leurs diverses entrevues, pour considérer que la Constitution et la loi du 15 février 1872 apportait une réponse adéquate a cette question: « Nous sommes tombés d’accord, expliquera Jean Keppi, pour baser notre action sur la mise en application de la loi constitutionnelle française du 15 février 1872 » qui fixe le rôle des Conseils généraux dans un territoire où le gouvernement français ne pourra plus exercer son pouvoir. Cette loi permettait aux Conseils généraux d'agir en lieu et place du Parlement et des autorités publiques légales et de prendre en main, provisoirement, l'administration du pays. Cette solution, qui attribuait un pouvoir législatif aux Conseils généraux, présentait l'avantage d'être applicable immédiatement, sans nécessiter le vote d'une nouvelle loi, ce qui aurait été impossible.

 

En fait, dans les milieux de l’ancienne Volkspartei, cette idée du recours à la loi de 1872 circule depuis longtemps. Dans une lettre du 20 décembre 1945, l'abbé Georges Gromer l’attestera: « Depuis juillet 1940, certain de l'échéance finale de l’Allemagne par un effet de justice immanente et providentielle, j'étais résolu, en tant que président de la Commission permanente du Conseil général du Bas-Rhin, de faire appliquer, le moment venu, la loi du 15 février 1872 autorisant les Conseils généraux de plein droit de faire une session constitutionnelle, si les assemblées législatives ne peuvent se réunir. En 1940 déjà, j'en parlai à quatre conseillers généraux, sous condition de la discrétion la plus stricte.» 87

 

L’offensive allemande en Russie commence à marquer le pas du fait de l’action du général Hiver et de la défense héroïque du territoire soviétique par l’Armée rouge qui empêchent la prise de Léningrad et de Moscou. Le groupe de Colmar décide de passer à une phase supérieure de son action et d'aborder la phase des consultations autour du projet politique de «l'après-débâcle ». A cet effet des réunions de concertation se déroulent un peu partout dans la région. Par ailleurs, Camille Dahlet et ses amis progressistes ne restent pas inactifs non plus. Des résistants gaullistes comme l’ancien royaliste Robert Heitz, les frères Wehrung d'0tterswiller ou le journaliste Maupeurt du groupe Bareiss-Heitz, des antinazis comme Marcel de Hody, des cléricaux comme l'abbé Zemb ou le sénateur Brogly, seront des visiteurs réguliers de sa pharmacie «Sainte-Aurélie» à Strasbourg.

 

 

 

R13 dahlet camille

Le député de Saverne Camille Dahlet, ancien chef de la Fortschrittspartei.

Charnière entre la Résistance gaulliste et le « Kolmarer Kreis ».

 

 

C'est en fait chez Dahlet que s’établissent des connexions entre la résistance «française » et les néo-autonomistes du « groupe de Colmar ». Ainsi, d'après les notes figurant dans son carnet (consulté par Sturmel, selon ses dires), le 7 novembre 1941, Dahlet est contacté une première fois par l'abbé Zemb dans le but d'intégrer les milieux non-catholiques dans le cercle de la conjuration en cours d'organisation. Le 20 novembre, nouvelle discussion de deux heures sur la « situation après la débâcle » (tous estimant inévitable la défaite allemande88). Zemb propose la création à Strasbourg d'un pouvoir exécutif pour l'ensemble de l'Alsace. Mais Dahlet considère que c'est illégal si l'on n'a pas, au préalable, procédé à la convocation du Conseil général de chaque département afin de donner les pleins pouvoirs à un comité commun. Zemb et Dahlet discutent ensuite de l'organisation de cette structure et de la façon dont il conviendra de résoudre les divers problèmes de gouvernance qui ne manqueront pas de se poser le moment venu. Tous deux sont d'accord sur un point: un pouvoir politique devra être constitué, capable de mener des négociations si on ne veut pas, une fois de plus, se retrouver « pieds et poings liés » (d'après Sturmel, cette dernière formulation laisse clairement entrevoir l'influence du « cercle de Colmar»).89 Il est aussi décidé de contacter dans tout le pays des personnalités compétentes dans les différents domaines de la gouvernance. Dahlet se déclare prêt à se charger de la circonscription de Saverne. Enfin, le 26 mars 1942, nouvel entretien avec Zemb qui lui communique des renseignements précis sur les directives de Himmler prévoyant la classification de la population en trois catégories : A, politische Leiter et personnes apparentées à l’Opferring ; B, personnes susceptibles de s’amender ; C, personnes considérées comme francophiles et inassimilables.90

 

En Haute-Alsace, les conseillers généraux de la Volkspartei se réunissent à deux reprises, le 23 février 1942 et le 23 novembre 1942, au domicile de leur doyen d'âge, le Dr Joseph Walch, vétérinaire à Altkirch. On y discute à chaque fois de la possibilité d'un effondrement de l'armée allemande. Lors de la dernière réunion, on décide que dans cette hypothèse, il serait fait recours à la loi du 15 février 1872.

 

A en croire Marcel Sturmel91, c'est au printemps de 1942 que des anciens autonomisants de l'UPR autour du député Rossé, l'abbé Gromer, président de la Commission permanente du Conseil général du Bas-Rhin, ses amis bas-rhinois, Keppi, des conseillers généraux et les parlementaires haut-rhinois Brom, Brogly, Sturmel, se concertent pour recruter secrètement des experts capables d'appuyer la démarche et d'aider les conseillers généraux à prendre le pouvoir le moment venu. A Colmar la fébrilité est perceptible: « L'idée qu'il fallait préparer quelque chose était dans l'air... au cas où », écrit l’ancien député. Il fallait sans tarder prendre contact avec les élus proches mais aussi les personnalités d'autres tendances politiques qui siégeaient dans les Conseils généraux en 1939, afin de s'assurer leur coopération le moment venu. Pour les questions administratives, il fallait également recruter sans plus attendre des personnes compétentes. Lors de ses entretiens avec Zemb quelques mois plus tôt, Dahlet avait déjà proposé un ancien cadre supérieur de l'administration de Strasbourg, Marcel de Hody, et le président du Tribunal de Grande Instance de Colmar, Joseph Fleurent. A ce moment-là, le quorum nécessaire à la convocation des deux Conseils généraux aurait été atteint, la majorité des conseillers se trouvant en Alsace.

 

A partir de 1943, le rythme des réunions de travail du noyau du groupe de Colmar – soit Rossé, Brogly, Brom, Sturmel, les abbés Gromer et Zemb- s’accélère. En effet, Keppi et Rossé laissent entendre à ce groupe restreint de six qu'une action pour en finir avec le régime nazi est en cours de préparation en Allemagne. Ces « initiés » savaient désormais qu'une action directe contre Hitler se trame. Marcel Sturmel92 rapporte les explications que lui donnera plus tard à ce propos, en 1964, l'abbé Zemb93:

 

 

 

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Jean Keppi, ancien Nanziger rejoindra le Groupe Alsatia en 1942.

Animateur du « Kolmarer Kreis » associé à la Résistance allemande, il rencontrera plusieurs fois le Dr Goerdeler au sujet du statut de l’Alsace post-hitérienne.

 

 

« C'est Keppi, d'habitude si silencieux qui, en 1943, lors d'une réunion restreinte de quatre ou cinq membres du groupe, donna corps à cette idée en s'exclamant: « Ce n'est tout de même pas possible que cela continue ainsi et que d'un quelconque côté ne soit perpétré un attentat contre Hitler et qu'il disparaisse. Et alors ? Qui prendra le pouvoir ? Le Parti, la Wehrmacht ? Eventuellement guerre civile, révolution ? Quelle est notre situation ?». Mais ce n'est qu’à la réunion suivante que Jean Keppi avouera tout savoir. Zemb rapporte ainsi la teneur de l'entretien : « L'initiative viendra de la Wehrmacht et des civils. Ceux-ci voulaient à présent savoir ce qu'il en était en Alsace et ce que nous avions prévu de faire. Keppi ne prononçait alors jamais aucun nom. Et s'il devenait trop précis, nous lui disions: « S'il te plaît, ne donne aucun nom ». Dans le cercle de Goerdeler, on avait évoqué la question des frontières d'avant 1914. Sans citer de nom, Keppi nous demanda de nous prononcer sur cette question. La réponse fut : Non ! »

 

De son côté, dans une déclaration du 30.10.1945 au préfet Paira, le sénateur Médard Brogly affirmera avoir été informé dès fin juillet 1943 par Rossé. 94

 

« Il fallait s'attendre d'un jour à l'autre à un renversement du régime hitlérien (...) et que [par suite] le Haut-Commandement de l'armée allemande serait décidé à retirer ses troupes sur la frontière du Reich c'est-à-dire sur le Rhin et à entamer des négociations d'armistice et de paix. Ce reflux de l'armée allemande, la vacance de tout pouvoir en Alsace, l'antagonisme entre les deux gouvernements français de Vichy et d’Alger, l'absence d'une armée française ou alliée qui, à ce moment, n'était présente qu’en Angleterre et en Afrique du Nord, occasionneront sûrement des journées critiques en Alsace. Il serait donc de notre devoir d'élaborer un plan et de prévoir les mesures nécessaires pour que le reflux de l'armée allemande ait lieu sans actes de violence ou de pillage et que la sécurité et le ravitaillement de la population restent assurés. Je n'avais aucune raison de me méfier de ces communications de M. Rossé car je le savais depuis longtemps en relation suivie avec les adversaires farouches de Hitler (…) Je me souviens fort bien que M. Rossé me dit : « Les Conseils généraux se réuniront le lendemain de la révolution en Allemagne. Ils proclameront l’Alsace terre française et fonderont toute leur action sur cette loi constitutionnelle de I872 (...) Les troupes allemandes ne sont que des troupes occupantes, le gouvernement de Vichy disparaîtra le lendemain de la révolution en Allemagne, celui d’Alger aura besoin d’un certain laps de temps pour établir ses services en Alsace. Jusque-là, les Conseils généraux des deux départements prendront les pouvoirs en main et assureront l’ordre, la sécurité publique et le ravitaillement » (...). Après une étude approfondie des textes et la révision des listes des membres des Conseils généraux, j’étais d’accord pour nous mettre, en l’absence des présidents des deux assemblées, immédiatement en relation avec des membres autorisés à les convoquer, donc dans le Bas-Rhin avec M. l’abbé Gromer, président de la Commission départementale, et dans le Haut-Rhin avec le sénateur Dr Brom, vice-président du Conseil général (...) M. Rossé me pria d’inviter M. Brom et de venir avec lui le samedi suivant à une réunion secrète d’une journée et demie à Colmar. En parlant avec M. Brom, j’ai eu l'impression qu’il était déjà au courant de la situation. M. Rossé m’avait indiqué qu'à la dite réunion participeraient aussi M. Gromer de Haguenau, M. l’abbé Zemb de Colmar et M Keppi de Strasbourg. Du dernier, je savais d’ailleurs qu’il était également en relation avec l’opposition en Allemagne. Il fut décidé de ne pas élargir ce petit cercle de quelques amis discrets pour ne pas aggraver les risques (…) A la mi-septembre et mi-novembre 1943, j’ai parlé de notre plan à deux chefs de la Résistance de Mulhouse et en même temps j’ai mis au courant deux haut-fonctionnaires de Mulhouse ».95

 

Un attentat contre le Führer est planifié par le groupe von Stauffenberg pour Noël 1943. Pour les animateurs du cercle de Colmar, il s’agit alors de préparer non moins soigneusement un programme d’action, en vue de la prise du pouvoir régional en Alsace censée suivre l’opération de la résistance allemande. Keppi, en sa qualité de juriste du droit public et d’homme d’action organisé, s’attelle à cette tâche. Rossé lui apporte son aide en août 1943 lors d’une séance de travail de plusieurs journées à Fouchy dans une maison de vacances mise à la disposition de la famille Keppi. De leur collaboration naîtra ce qu’ils appelleront – et leurs associés avec eux – le Sofortprogramm, c'est-à-dire un programme de première urgence destiné à ouvrir la voie à un self-government pour l’Alsace, après accord de la conjuration anti-hitlérienne allemande. De celle-ci, ils attendent qu’elle donne toute liberté d'action aux Alsaciens, après le repli des troupes allemandes derrière le Westwall jusqu'à l’arrivée des Alliés. Durant la période transitoire, l'Alsace serait alors administrée par un « Comité exécutif » composé de délégués des Conseils généraux. A cet exécutif il appartiendrait de conduire la négociation ultérieure afin d’éviter que les Alsaciens ne soient de nouveau livrés sans garantie à la souveraineté française comme ils l’avaient été en 1918. Mais, dans son principe, « la question du retour de l’Alsace à la France avait été liquidée lors de la première entrevue avec le Dr Boltz, qui l'avait admis dès l’été 1943 » expliquera Jean Keppi.

 

 

R15 groupe

Joseph Rossé (debout) Jean Keppi (assis), avec leurs épouses et

Louis le fils adoptif des Rossé en retrait) durant l’été 1943,

réunis pour la préparation du Sofortprogramm de la branche alsacienne de

la conjuration contre Hitler.

 

 

Ce Sofortprogramm comporte soixante points, parmi lesquels les mesures politiques, économiques, financières, administratives indispensables. Il prévoit notamment : la suppression de l'administration allemande et le remplacement des fonctionnaires allemands par des Alsaciens, la dissolution immédiate de la NSDAP et de toutes ses officines, l'interdiction des emblèmes, uniformes et insignes nazis et la saisie des archives du parti, l'expulsion des nazis; le départ des troupes allemandes, la libération immédiate des prisonniers politiques et des déportés, le rapatriement de tous les Alsaciens déportés, incorporés de force et astreints au service obligatoire; la protection de tous les biens privés et publics, des actes financiers, des imprimeries et des journaux, la mise en place d'un gouvernement alsacien, l'arrestation de tous les criminels de guerre et dénonciateurs, l’emprisonnement de tous les responsables du parti et agents de la Gestapo, du Sicherheitsdienst, de la police criminelle, etc., l'organisation d'une force alsacienne, la prise en charge de l'administration et du pouvoir exécutif par un comité exécutif élu par les Conseils généraux, la poursuite de la production industrielle et agricole, la mise en place de tribunaux d'exception en vue de condamner les crimes commis contre des Alsaciens, la protection de l'ordre et de la vie publiques, etc., la liberté de s'exprimer en français et la réintroduction de l'enseignement du français dans les écoles, la remise en vigueur du Concordat. Il n’est jusqu’à cette mesure hautement symbolique du drapeau qui ne soit envisagée : (chapitre 1 - paragraphe 18) : «Jusqu’ à nouvel ordre, seul le drapeau rouge et blanc est autorisé, éventuellement avec la croix lorraine en jaune sur le fond rouge ».96

 

Pour le jour « J », sont également prévus: une déclaration officielle et solennelle des deux Conseils généraux 97, un appel au peuple alsacien à diffuser sur Radio-Strasbourg, un texte pour des affiches, une circulaire pour les maires avec les directives à suivre, des directives pour la constitution d'une force de police, un mémorandum concernant les problèmes de la monnaie et du change, etc. Une liste plus ou moins confidentielle est également prête, comportant les noms des cadres administratifs provisoires que les deux Conseils généraux pourront nommer immédiatement. Les documents sont rédigés dans les deux langues. Selon Sturmel, « Jean Keppi avait fait un travail précis et professionnel, caractéristique de ce juriste et spécialiste du droit administratif. Grâce à Rossé, le papier pour l'impression était déjà prêt à l'Alsatia. » Dans l'appel solennel il est expliqué clairement que ce gouvernement alsacien est provisoire, jusqu'au retour de l’Alsace dans le sein de la France. Diverses autres proclamations ainsi que des directives pour la période de l'Interregnum sont également prêtes pour servir de principes directeurs au Comité Exécutif, c'est-à-dire à la délégation exécutive des Conseils généraux. Comme le dira plus tard Jean Keppi : « Toutes ces dispositions avaient été préparées et arrêtées au cours du 3è trimestre 1943 lors de réunions entre les six personnes suivantes: MM. Rossé, Brom, Gromer, Brogly, Zemb et moi-même. »

 

En vue de l'exécution de ce programme, des contacts sont pris avec une série de personnalités sûres: le chef de la direction strasbourgeoise pour les questions des fonctionnaires alsaciens-lorrains avant 1940, Marcel de Hody, le juriste Erwin Georges Guldner98, le président du Tribunal de Haute-Alsace Joseph Fleurent, le conseiller général de Moselle Henri Nominé, à l’époque fonctionnaire à la Chambre d'agriculture de Strasbourg, le conseiller économique du Haut-Rhin auprès du chef de l'administration civile de Strasbourg et ancien directeur des Services agricoles du Haut-Rhin Paul Haeusser, en vue d'occuper les différents postes administratifs provisoires. Nominé et Haeusser garantissent que les stocks constitués, dont ils ont connaissance, permettront de nourrir la population pendant au moins trois mois. Toutes ces personnalités sont donc mises dans le secret partiel. La plupart savent qu'un changement important va, mais ignorent ignorait tout du complot lui-même. Il en est même pour le chanoine Fischer, archiprêtre de la cathédrale, et Mgr Brunissen, directeur du Mont Sainte Odile, à qui Keppi dira cependant après coup, ainsi qu’à Guldner, qu’il avait « trempé dedans »99.

 

Joseph Rossé se met par ailleurs en relation avec un certain nombre de conseillers généraux politiquement proches, mais aussi des socialistes et des démocrates, pour leur faire part du volet alsacien du projet - sans évidemment n’évoquer à aucun moment son volet allemand - et obtenir leur aval pour la constitution du Comité exécutif régional. C'est ainsi qu'en 1943 aura lieu, par sur l’entremise du brasseur strasbourgeois René Hatt et du conseiller général de Sarreguemines et ancien député de Moselle Henri Nominé, une entrevue entre Rossé, l’abbé Gromer et les conseillers généraux socialistes du Bas-Rhin Sorgus et Hincker en vue de gagner ces derniers au mouvement et à l'action prévue. Pressentis comme membres du Comité exécutif, ils donneront leur accord de principe. Témoin à décharge au procès de Rossé en 1947, Henri Nominé, devenu résistant gaulliste et adversaire politique du député de Colmar, confirmera malgré cela cette rencontre en déclarant: « Rossé prit contact avec les socialistes et avec M. Hatt. Il fut décidé que l'on lui poserait des « colles ». Il nous donna toutes les assurances. Si nous avions eu le moindre doute sur ses sentiments, nous n'aurions pas voulu marcher avec lui.»100

 

Finalement, durant le printemps et l'été 1943, divers cercles concentriques se constituent autour du « Groupe de Colmar ». Parmi les nouvelles personnes qui se rapprochent ainsi du premier cercle des « initiés » figurent Léonie Hammer, la secrétaire-dactylo qui tapera tous les documents des préparatifs, l'archiprêtre Fischer de Strasbourg, le chanoine Joseph Brunissen, directeur du Mont Sainte Odile, l'avocat Treuer, l'économiste Bleicher, Charles Moschenross de Haguenau, le viticulteur Theo Cattin, vieil ami de Rossé et membre du conseil d'administration de l'Alsatia101, l'abbé Gruss, le Dr Walch, doyen du Conseil général du Haut-Rhin, etc. Mais la plupart ne seront informés que d’aspects partiels du plan en préparation. Quand arrive Noël 1943, date prévue pour l’attentat contre Hitler, le « cercle élargi de Colmar » comporte une cinquantaine de personnalités avec des degrés divers d’engagement.102

Mais pour que leurs plans, élaborés en détail, puissent être mis en œuvre, il revient aussi et d’abord aux « Colmariens » d’arriver à une entente définitive avec la conjuration allemande sur le sort de l’Alsace-Moselle. C'est la mission dévolue à Keppi qui va en débattre avec le probable chancelier du Reich en cas de réussite de l’opération, le Dr Goerdeler. A cette fin, à une date située entre le 10 et le 20 septembre 1943, Keppi se rend à Stuttgart103 et rencontre l’ancien maire de Leipzig en présence du Dr Boltz, de Joseph Ersing, ancien député au Reichstag, et de l’avocat Reinhold Frank de Karlsruhe. A cette occasion, ce dernier est désigné comme agent de liaison permanent entre Goerdeler et le Kolmarer Kreis. D’autres discussions s’avèrent nécessaires, car l’accord ne se fait pas d’emblée entre les Alsaciens et les résistants anti-hitlériens allemands. Ceux-ci commencent par refuser l’exigence d’un départ immédiat hors d'Alsace des Allemands, qui en outre devraient laisser sur place leur mobilier et leurs avoirs « pour dédommager les Alsaciens expulsés par les nazis ».104 Mais c’est surtout le statut futur de l’Alsace-Moselle qui constitue, durant un certain temps, une pierre d’achoppement. Il faudra plusieurs semaines pour rapprocher les points de vue. Au bout du compte, la mise en application du Sofortprogramm avec son corollaire, le self-government alsacien, finit cependant par être acceptée par Goerdeler et ses associés. A l’idée qu’il en résulterait une nouvelle perte de l’Alsace-Lorraine, certains des interlocuteurs allemands, comme Jacob Kaiser, en ont « les larmes aux yeux ». Un peu plus tard, Rossé pourra vérifier auprès de von Stauffenberg que les conjurés militaires sont également d’accord avec eux sur ce point, essentiel aux yeux des Alsaciens.

Mais l’attentat de Noël ne peut être mené à bien: la réunion du 26 décembre durant laquelle Hitler devait être éliminé a été annulée.

Pour réussir pleinement, l’opération militaire, dont dépend le succès du complot, suppose, non seulement la mort du Führer mais aussi l’exécution si possible de Goering, mais surtout de Himmler. En examinant la manière de prendre le pouvoir après l’assassinat de Hitler, les conjurés concluent que la plus efficace serait de détourner un plan existant, connu sous le nom de code Walkyrie. Elaboré par le général Friedrich Olbricht, approuvé par Hitler, il avait initialement été conçu pour mobiliser l’armée de réserve (armée B, Ersatzheer) contre des troubles intérieurs causés par des « subversifs antinazis », en particulier contre ceux susceptibles d’être provoqués par les quelque cinq millions de travailleurs étrangers présents à l'époque dans le Reich. Stauffenberg, aidé par Tresckow, ajoute des ordres supplémentaires au projet et fait de l'opération Walkyrie un plan d'opération pour un coup d'État. Il est ainsi prévu d'accuser de l'assassinat d'Hitler un groupe de fonctionnaires du parti nazi, afin de procéder par la suite à l'arrestation des membres de la NSDAP, de la SS, du Sicherheitsdienst et de la Gestapo avec l’armée B. Le plan des conjurés prévoit que, sitôt Hitler éliminé, l'ordre Walkyrie serait lancé par le général Olbricht, tandis que Fellgiebel couperait toutes les communications avec le GQG de Rastenburg en Prusse Orientale. Immédiatement les troupes de la Wehrmacht, stationnées à Berlin, passeraient à l'action, y compris les unités Panzer. « L'armée allemande nous obéira sans broncher, avait affirmé le générai Beck, l'un des chefs de la conjuration. Les soldats nous obéiront aveuglément parce que la soumission totale à une discipline implacable constitue la vertu dominante de notre armée, une vertu d'ailleurs conforme à la tradition ancestrale. » Ainsi donc, grâce à l'intervention supposée foudroyante des forces de l'intérieur, les locaux de la Chancellerie et les principaux bâtiments publics seraient occupés par la troupe, les unités pro-hitlériennes SS et SD capturées et désarmées, ainsi que leurs chefs. Parallèlement à cette action entreprise dans la capitale, des mouvements analogues se dérouleraient dans toutes les grandes villes de province, en conformité avec des ordres transmis par téléscripteur. Le pouvoir instauré par Hitler serait alors aboli et un gouvernement provisoire lui succéderait, avec à sa tête le maréchal Witzleben et le général Beck qui, tout en maintenant l'ordre à l'intérieur du Reich, prendraient contact séance tenante avec les Alliés occidentaux en vue de négocier les conditions d'un armistice, le pouvoir devant ensuite passer aux civils, l’armée allemande se retirant derrière le Rhin.

Mais l’attentat de Noël ne peut être mené à bien : la réunion du 26 décembre durant laquelle Hitler devait être éliminé a été annulée.

La dégradation de la situation militaire s’accélère. Goerdeler, toujours convaincu de pouvoir négocier la paix avec les Alliés - malgré les exigences quant à une reddition sans conditions formulées lors de la Conférence de Casablanca de janvier 1943 - presse les militaires d’agir à nouveau. Cette nécessité devient d’autant plus impérieuse que les conjurés, civils ou militaires, attirent l’attention de la Gestapo : Oster et Dietrich Bonhoeffer105 sont arrêtés au printemps 1943, Moltke en janvier 1944. En février, l’amiral Canaris est forcé de quitter la tête de l’Abwehr. L’étau se resserre autours des participants au complot. Julius Leber, qui tentait de relier son parti, la SPD clandestine, à la KPD, est à son tour arrêté. Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie, deux jours après leur entrée dans Rome. L’Armée rouge arrive devant Varsovie, alors que le 2 avril l’URSS avait annoncé que son but était à présent l’anéantissement de l’Allemagne. En Europe centrale, la Wehrmacht recule en Ukraine et en Roumanie devant les Soviétiques, ainsi qu’en Yougoslavie où les partisans « titistes » prennent progressivement le contrôle de leur pays. Les espoirs d’un règlement négocié avec les Alliés entretenus par la résistance allemande s’amenuisent chaque jour.

 

Pour la conjuration, les conditions d’une réussite semblent finalement réunies au mois de juillet 1944. Le 1er de ce mois, von Stauffenberg est promu colonel et devient le chef d’état-major du général Fromm106. Avec lui, la résistance dispose enfin d’un homme qui, d’une part, a la ferme volonté d’assassiner Adolf Hitler et d’autre part peut l’approcher lors des réunions dans la Wolfsschanze107 . Stauffenberg doute de l’utilité d’éliminer physiquement le Führer. Mais convaincu qu’il n’y a plus aucun espoir de négociation avec les Anglo-américains, il est prêt à aller jusqu’au bout. En vertu de sa nouvelle fonction, von Stauffenberg, muni d’explosifs, participe, le 6 juillet 1944, à une réunion au Berghof108. Mais il ne se présente aucune occasion de déclencher l’engin. Une nouvelle tentative échoue le 11 juillet 1944, en raison de l’absence de Himmler, dont la majorité des conjurés estime l’élimination indispensable à la réussite du coup d’État. L’occasion est à nouveau manquée le 15 juillet 1944 à la Wolfsschanze : le déclenchement de l’opération Walkyrie par le général Olbricht est présenté comme un exercice. Le 24 juillet 1944, le colonel obstiné et courageux parvient enfin à déposer dans une salle de conférence du GQG une mallette remplie d’explosifs. La bombe fait quatre victimes parmi la vingtaine de présents, mais Hitler en réchappe avec quelques blessures109 : c'est la huitième fois depuis le 4 mars 1933 que le Führer sort indemne d’une tentative d’attentat.110

 

 

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Le Grand Quartier Général d’Hitler en Prusse Orientale après l’explosion de la bombe déposée par Von Stauffenberg. Elle tuera 4 personnes mais pas le Führer, aidé par une chance du diable.

 

 

Echappé de peu à l’arrestation par la Gestapo

 

Le coup d’Etat avorté est évidemment réprimé avec la plus extrême brutalité. 200 conjurés sont exécutés immédiatement. Plus de 1 700 le seront durant le reste de l’année. Parmi les conjurés arrêtés, le général Beck est autorisé à se suicider en raison de son rang. Les autres prisonniers, après un procès expéditif, sont condamnés à mort et fusillés l’un après l’autre, notamment Olbricht, von Stauffenberg, von Haeften et von Quirnheim. Himmler et la Gestapo lancent une enquête à grande échelle. Celle-ci infirme rapidement le jugement initial d’Hitler « qui réduisait le complot aux menées d’une poignée d’officiers réactionnaires ». Les arrestations et les interrogatoires se multiplient : Wilhelm Canaris, Hans Oster, Hjalmar Schacht, Johannes Popitz, Gustav Noske, Wilhelm Leuschner et Carl Friedrich Goerdeler tombent tour à tour dans les griffes de la Gestapo. Le Generalfeldmarschall Erwin Rommel est forcé, le 14 octobre 1944, de choisir entre le suicide ou un procès assorti d’une humiliation publique. Au total, Himmler fait arrêter cinq mille personnes connues comme étant des adversaires du régime, ce qui suffit à montrer l’ampleur qu’avait prise la résistance anti-hitlérienne onze ans après l’installation au pouvoir du national-socialisme.

 Jean Keppi parvient à échapper à la Gestapo. A partir d’août 1944, sitôt connues l’arrestation de Goerdeler intervenue dès le 12, celles du Dr Boltz et de l’avocat Franck - ses contacts personnels et directs avec la résistance allemande - il passe ses nuits dans sa cave rue du Dôme à Strasbourg ou dans les souterrains de la banque amie Gérardot-Pinck, non sans avoir fait disparaître au préalable tous les papiers compromettants. Mais à Berlin, l’un des conjurés a prononcé son nom lors d'un interrogatoire. Toutefois sa transcription écrite est mal orthographiée. Par un policier alsacien ami111, Keppi apprend que la Gestapo, sur ordre des services centraux du Reichssicherheitshauptamt112recherche à Strasbourg un certain « Dr Käppi », sans précision de prénom. Le temps que les services strasbourgeois interrogent Berlin et que revienne l’ordre d’arrestation de Keppi ou de Käppi, avec « e  » ou avec « ä  », le mandat d’arrêt ne parvient à la Gestapo locale que le 20 novembre 1944, alors que soldats américains et français sont aux portes de la ville. Le 23 novembre, les chars de Leclerc entrent dans Strasbourg. En provoquant la fuite de toutes les cliques nazies, ils sauveront en même temps la vie de l’animateur principal du « cercle de Colmar ».

Mais Colmar ne sera libérée que bien après Mulhouse et Strasbourg. Suite à l’incarcération et à l’exécution de l’avocat Reinhold Franck, son relais avec Goerdeler, et à celles du Dr Binder et du Dr Ruppel, ses intermédiaires avec le colonel Claus von Stauffenberg, les nazis finissent par ordonner également l’arrestation de Joseph Rossé. Le 2 décembre 1944, vers 19 heures, alors que la nuit est tombée, Koch le commissaire d’Etat, Eckehart, chef de la Gestapo de Strasbourg, et deux autres policiers se présentent pour appréhender le directeur de l'Alsatia à son domicile colmarien, 19 rue Voltaire (Lerserstraße sous l’annexion). A la faveur d’une coupure de courant, il parvient à leur échapper, de justesse en empruntant une sortie donnant par la cave sur les jardins.

 

 

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La villa Rossé Lerserstraße 19 (19 rue Voltaire) où le directeur de l’Alsatia

échappa de peu à l’arrestation par la Gestapo au soir du 2 décembre 1944.

(photo Moritz Gerber©)

 

Il doit alors se terrer en ville durant de longues semaines. Il tente dans un premier temps de se réfugier chez son ami, le viticulteur Theo Cattin, administrateur de l’Alsatia, puis trouve asile chez la doctoresse Erika Sittler-Wittmer, épouse du Dr Pierre Sittler, également médecin.113 Cette femme, réputée « mystérieuse »114 et « impénétrable »115 qui, en tout cas cache bien son jeu - elle abrite un temps dans une autre chambre, un officier de réserve français également pourchassé par les nazis – héberge Rossé pendant deux mois. Depuis des années, elle n’avait cessé de multiplier les interventions en faveur d’Alsaciens menacés successivement par le préfet français en 1940, puis par l’administration national-socialiste. Dans son journal de guerre, le professeur Marie-Joseph Bopp relate à plusieurs reprises l’action courageuse de cette femme dont « la voiture était souvent stationnée devant les bureaux de la Gestapo, pendant qu’elle-même ne se gênait pas pour se risquer dans l’antre du lion.»116

 

Durant toute cette période, du 2 décembre 1944 au 2 février 1945, Joseph Rossé tient un journal personnel dans lequel il consigne les différents événements – surtout militaires- rapportés par ses hôtes et ses visiteurs, ses contacts avec ses amis, les nouvelles décrites par la presse ou entendues au poste de Radio-Strasbourg-Matin après la réouverture de l’émetteur en janvier.117

 

Cette vie de reclus clandestin est loin d’être de tout repos. La ville est au cœur de ce que les alliés franco-américains appellent « la poche de Colmar » et les Allemands « Kolmarer Brückenkopf » (la tête de pont de Colmar.). Les combats y font rage. Les nazis ont en effet décidé de s’accrocher coûte que coûte à cette dernière partie de l’Alsace occupée. Hitler va mê me charger Himmler d’en organiser la défense, pour permettre aux troupes allemandes de reprendre l’offensive. Mais le chef de toutes les polices du Reich n’a aucune expérience d’un commandement militaire de cette importance. Son apport personnel à la bataille est donc limité, sinon qu’il permet à l’armée allemande de se renforcer avec des unités de la SS dont le n° 3 du régime est par ailleurs de chef suprême. Sur la ville elle-même les obus pleuvent, toujours plus denses et plus lourds. Le 9 décembre, l’un d’eux s’abat sur la maison du Dr Sittler, sans dégâts majeurs mais provoquant l’arrivée des pompiers et une chaude alerte chez les occupants, surtout parmi les clandestins. Heureusement ils parviennent à se cacher ailleurs durant un certain temps. Le bruit de la présence en ville de Rossé finit par se savoir. Les FFI font connaître au directeur général de l’Alsatia leur opposition absolue à la diffusion de deux brochures en préparation118 et surtout à son éventuel retour sur la scène politique après la libération de la ville, qui s’annonce maintenant imminente. Les Civil Affairs de l’armée américaine qui, fin janvier, est aux portes de Colmar, cherchent également à prendre contact avec lui119. Mais Rossé, décline cette invitation et préfère attendre l’arrivée des éléments avancés de l’armée De Lattre. Le 7 février, il honore l'engagement, pris auprès du Dr Erika Sittler-Wittmer, dès le début de son exil intérieur de se présenter aux Français sitôt leur retour. Après un bref contact avec le nouveau préfet Jacques Fonlupt-Espéraber, il se met à la disposition de la Sécurité militaire qui le place aussitôt en état d’arrestation.

 

 

 

R18 sitter

L’immeuble des docteurs Pierre et Erika Sittler dans le centre de Colmar,

26 rue des Têtes, refuge de Rossé jusqu’à la Libération de la ville le 2 février 1945.

Il y occupait une chambre à l’étage supérieur (photo Moritz Gerber©)

 

 

1 Société d’Edition de Haute-Alsace au capital de 70 000 marks réparti en 350 actions, au siège social à Colmar avec pour président l’abbé Cetty.

2 Marie-Joseph Bopp, Ma ville à l’heure nazie, chronique du 26.9.1940, p.51.

3 Voir sur ce site l’article Spieser vs Rossé.

4 BNUS Fonds Rossé MS.6.958, Andrès reclassé, boite Alsatia I liasse 15

5 Chiffres extraits de l’ouvrage de Jean Yves Muller Edition, presse et pouvoir en France au XXè siècle, Paris, Fayard, 2008, 493 pages. Par la suite, le seuil des 500 salariés sera dépassé dès 1943.

6 Témoignage cité dans Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p. 48.

7 Jean-Jacques Ritter und Lucien Sittler, Ein Elsässer Verleger im Widerstand gegen der Nationalsozialismus, Joseph Rossé und des Alsatia-Verlag. Börsenblatt für den Deutschen Buchhandel-Frankfurter Ausgabe- Nr 55 vom 2. Juli 1982, B 57-66.

8 Ci-dessus p.9 note 33.

9 Ekkehard Blattmann, Notate aus dem Freiburger Kreis um Karl Färber und Reinhold Schneider. In Frank-Lothar Kroll, Deutsche Literatur und Drittes Reich, Berlin, Duncker & Humplot, 2003, pp. 267-302.

10Alfred Friedrich Delp (Mannheim, Allemagne, 15 septembre 1907, prison de Berlin-Plötzensee, 2 février 1945), prêtre jésuite et écrivain. Opposant actif mais pacifiste au régime nazi, il fut exécuté, décapité à la hache.

11 Carl Borromäus Johann Baptist Muth (auch Karl). (Worms, 31 Janvier 1867 – Bad Reichenhall, 15 Novembre 1944) publiciste, fondateur et éditeur du magazine culturel et religieux Hochland. Sera arrêté pour ses liens avec le réseau Weiße Rose

12 Theodor Haecker (Eberbach, Würtemberg, 4 juin 1879 – Usterbach, 9 avril 1945), écrivain catholique et figure importante de la résistance à l’hitlérisme. Les documents, où il développe son opposition au régime nazi servent de base intellectuelle à La Rose blanche, groupe animé par Hans et Sophie Scholl. Il met à leur disposition son atelier de Munich pour imprimer les tracts par lequel ceux-ci appelleront les intellectuels allemands à la résistance. Il confiera à l’Alsatia Verlag son œuvre Les Tentations du Christ mais le tirage par l’éditeur alsacien sera détruit par les nazis dans les derniers mois de la guerre après la tentative d’arrestation de Rossé. L’ouvrage sera réédité en 1946 en Allemagne.

13 La Rose blanche (all. Die Weiße Rose) est le nom d'un groupe de résistants anti-hitlériens, fondé à Munich en juin 1942 et composé d’étudiants et de leurs proches, de toutes confessions chrétiennes : protestante, orthodoxe, catholique. Il a eu des ramifications dans de nombreuses autres villes. Arrêtés en février 1943 par la Gestapo, ses principaux membres ont été guillotinés. À Strasbourg, le pont situé entre le Conseil de l'Europe et la Cour Européenne des Droits de l'Homme est nommé le Pont de la Rose Blanche en leur mémoire. Une plaque en français et en allemand rappelle les exécutions de février 1943. Chaque 22 février, trois roses blanches ornent cette plaque.

14 Michel Krempper, Joseph Rossé, 1892-1951, un Alsacien interdit de mémoire.

15 Idem, p.88.

16 Chiffres donnés au procès de 1947, cités dans Bernard Wittmann, Histoire de l’Alsace, autrement, tome 3, p.113.

17 Il s’agit de Joseph Zelle, +Luxembourg, 4.12.1878, moine du couvent trappiste de l’Oelenberg, revenu à la vie civile et employé chez Alsatia à partir de 1943, espion du gestapiste Leber. BNUS, fonds Rossé, MS.6.998. 78 R pp. 540-544. Déposition du 8.1.1946 et 124 R pp. 980a-914. Déposition du 25.1.1946 de Joseph Zelle, père trappiste.

18Bernard Wittmann.

19BNUS, fonds Rossé, MS.6.998. 65 R pp.398-404. Déposition du 2.1.1946 de Lucie Rodier, projet de déportation des congrégations religieuses.

20BNUS Fonds Rossé MS.6.998, déposition de Lucie Rodier, 2.1.1946, projet de déportation des congrégations religieuses.

21De son nom religieux, de son nom civil Juliette Geitner, assistante de la secrétaire du directeur général.

22Ekkehard Blattmann, Über Josep Rossé, p.34 qui s’appuie sur un document du Fonds Rossé à la BNUS.

23Ekkehard Blattmann, Über Josep Rossé, p.34.

24Marcel Stürmel, Zwischen Hammer und Ambos - Das Elsass und die Deutsche Widerstandsbewegung, manuscrit déposé au fonds Sturmel de la BNUS, MS.6.997.

25 Ballersdorf : Le 16 février 1943, treize jeunes de cette commune du Sundgau tentent de fuir l’incorporation de force dans la Wehrmacht pour suivre les 800 autres déjà réfugiés en Suisse. Pris, ils seront condamnés à mort et exécutés au Struthof. Les familles des suppliciés seront transplantées dans le Reich en camp de travail. Voir Aux sources de l’autonomisme alsacien-mosellan, p.305.

26BNUS, fonds Rossé, MS.6.998, dossier 14 R, pp. 99-161, 13.11.1945, interrogatoire relatif à l’inculpation notifiée par le juge Pagniez le 8.11.1945, exposé de Rossé "Mon attitude et mon activité en Alsace occupée par les Allemands de 1940 à 1945".

27 Copie de cette correspondance a été retrouvée dans le fonds d’archives privées Monique Sturmel-Bilger destiné à rejoindre le fonds Sturmel de la BNUS.

28Bernard Wittmann. Une histoire de l’Alsace, autrement, tome 3, p. 48.

29BNUS fonds Rossé, MS.9.998, dossier 145 R, pp 1029-1030, dépositions du 28.1.1946 de Otto Abetz et Roland Krugg von Nidda.

30 Lettre du 27 août 1945 â Me Antoine Kroell, avocat â la cour, Nancy, AMS, Fonds Eugène Muller.

31 Actuelle Rhénanie-Palatinat

32 Témoignage adressé depuis Chazelles par Moulin-les-Metz, Moselle, le 24 juillet 1945 et signé R. Schuman, député de la Moselle.

33Avant-guerre président du Tribunal administratif d’Alsace et de Lorraine, destitué par les Allemands.

34Marie-Joseph Bopp. Ma ville à l'heure nazie. Colmar 1940-1945, Strasbourg, éd. La Nuée Bleue, 2004, p.192.

35Auguste Sipp (1899-1946), propriétaire d’un domaine viticole, conseiller général UPR du Haut-Rhin de 1931 à 1940 par Ribeauvillé. Après 1941, adjoint du président du conseil de surveillance de l’Alsatia

36Joseph Zemb. Zeuge seiner Zeit, Chanoine Eugène Muller, 1861-1948, préface Mgr J.-J. Weber, évêque, Colmar, édit. Alsatia, 1960, p.148-149.

37Bernard Wittmann. Une histoire de l’Alsace, autrement, tome 3, p. 48 donne les détails et mentionne les témoins. Pour l’élection de Colmar et la compétition Rossé/Sittler voir ci-dessus Chapitre 4.

38 Brogly avait à l’époque dû sa libération à l’intervention du Dr Eugène Ricklin. Aux sources de l’autonomisme p. 54.

39 Le camp de Schirmeck-La Broque, en all. Sicherungslager Vorbruck-Schirmeck fut un camp de redressement nazi situé dans la commune de Schirmeck, B-R, en Alsace annexée, pendant la Seconde Guerre mondiale qui fonctionna de 1940 à 1944. Il était destiné aux Alsaciens et Mosellans réfractaires au régime nazi, hommes et femmes, ainsi qu'aux représailles sur les familles. Mais il reçut en fait des prisonniers d'un peu partout, au hasard des sorts individuels et de l'évolution des lois répressives nazies.

40 Parmi eux différents notables colmariens, cités dans Bernard Wittmann. Une histoire de l’Alsace, tome 3, p. 48.

41 Joseph Rossé, Mes publications clandestines, mémoire en défense, dactylographié, 1945, 11 pages, BNUS fonds Rossé, dossiers MS.6.998, en cours de classement.

42 BNUS, fonds Rossé, dossiers MS.6.998, en cours de classement. Provenance : Bourgart Raymond, neveu par alliance d’Eugène Kuhlmann dont il a trouvé les papiers et la collection de journaux clandestins, exemplaires remis à l’instruction.

43 Bernard Wittmann. Une histoire de l’Alsace, autrement, tome 3, pp. 49-50.

44 La biographie de Rossé publiée aux éditions Yoran Embanner en 2016 contient plus amples détails.

45 Pas plutôt 100 000 et 60 000 ? Sans doute pas une erreur de Kuhlmann, plutôt une coquille typographique ; l’ancien officier sachant certainement que l'armistice avait autorisé la France à conserver une armée dite de « transition » de 100 000 à 120 000 hommes en métropole.

46 Exemple : le qualificatif de « boche » qui ne semble pas voir appartenu au vocabulaire usuel de Rossé, sinon entre guillemets..

47 Philip Bankwitz. Les chefs autonomistes alsaciens 1919-1947, p.100.

48 Il s’agit évidemment du futur chancelier de la République fédérale d’Allemagne.

49François-Georges Dreyfus. Histoire de l’Alsace, Paris, Hachette, 1979, p.313.

50Source : audition de Raymond Postal du 17.12.1945, dossier Rossé, Justice M-et-M. cote C-32, pp.1-5.

51Il est remarquable que le concept Wallonia ait aussi fait, à l’automne 1940, l’objet d’une évocation entre le nonce apostolique à Ankara, Mgr Roncalli (le futur pape Jean XXIII), et von Papen, ambassadeur d’Allemagne en Turquie. Voir Bernard Wittmann, qui se réfère aux Archives du Vatican Une histoire de l’Alsace, autrement tome 3, p.61.

52Roosevelt comptait parmi ses conseillers l’ancien ministre français Camille Chautemps avec qui Rossé avait eu de bonnes relations à Paris avant la guerre. L’Alsacien comptait il sur lui dans le dossier Wallonia ?

53Pierri Zind Elsaß- Lothringen, Alsace-Lorraine p.687 qui renvoie à l’article de la Nouvelle Revue des Deux-Mondes, février 1972, le Rapport Strang, Sir Llewellyn Woodward.

54François-Georges Dreyfus. La vie politique en Alsace de 1919 à 1936, Paris, A. Colin, FNSP, 1969, p. 100, note 44.

55Anthony Eden, Memoires, tome 2, The Reckoning, Boston, 1965, p.432.

56 Philip Bankwitz. Les chefs autonomistes alsaciens 1919-1947 p.100, note 67. Voir aussi BNUS MS.6.998. Lettre du 6.8.1941 du général Lavaille chef de cabinet du Ministre secrétaire d'Etat à la guerre au cabinet du Maréchal sur la présence indésirée de Rossé en zone libre.

57 Philip Bankwitz. Les chefs autonomistes p.87 et p. 100, note 66

58 Bernard Wittmann. Une histoire de l’Alsace, autrement tome 3, p.61.

59 Gabriel Andrès, Joseph Rossé, p. 104.

60 Robert Heitz. A mort (souvenirs). Paris, Editions de Minuit, 1946, 311 pages.

61 Marie-Joseph Bopp, Ma ville à l’heure nazie, p.286. Weiss était l’ancien chef de la section colmarienne des Jeunesses-UPR. Il travaillait à l’Alsatia.

62 Passage peu clair.

63 Cette résistance à Hitler, « l’autre Allemagne », reste encore très méconnue en France des décennies après les évènements. C’est sans doute trop demander à la génération « Hitler-connais-pas ». Pourtant, elle a suscité de nombreux ouvrages en langue française. Voir notamment : Gilbert Badia, Ces Allemands qui ont affronté Hitler, éd. de l’Atelier, 2000. Peter Hoffmann, La Résistance allemande contre Hitler, éd. Balland, 1979, rééd. 1984. Barbara Koehn, La Résistance allemande contre Hitler : 1933-1945, Presses universitaires de France, 2003. Gilbert Merlio, Les Résistances allemandes à Hitler, Tallandier, Paris, 2001 (réédition 2003). Roland Pfefferkorn (dir), La résistance allemande contre le nazisme, Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance - Comité Régional Alsace, Strasbourg, 1998, 210 p. Gérard Sandoz, Ces Allemands qui ont défié Hitler 1933-1945, Paris, Pygmalion, 1981 et 1997.

64Voir aussi du même auteur Aux sources de l’autonomisme alsacien-mosellan pp. 168-171.

65La figure spirituelle de Dietrich Bonhoeffer continue à rayonner. Voir Andrea Tam, Entre résistance solidaire et résistance solitaire, l’opposition de Dietrich Bonhoeffer au régime nazi : fondements théologiques, formes pratiques et fonction charnière de la question juive, in Allemagne d’Aujourd’hui, numéro 180, avril-juin 2007, p. 132–153.

66Une relation de Rossé depuis l’avant-guerre du temps de ses contacts avec les catholiques allemands.

 

67La politique économique des conseillers d’Hitler avait bien des points de ressemblance avec le New Deal de Roosevelt, camps de concentration en plus pour convaincre les récalcitrants.

 

68Reinhold Schneider qui deviendra l’ami de Rossé après avoir fait sa connaissance comme éditeur appartenait à ce cercle. Voir Chapitre 7.

69°Biesheim, H-R, 16 novembre 1891, +Berlin (prison de Plötzensee), 5 janvier 1945. Attaché à son village natal, il y rencontrait chaque année sa mère et y sera enterré. Source : Jean-Claude Richez, article publié dans la revue Un fleuve, trois pays, passé commun, avenir commun, Strasbourg, novembre1995.

70°Mannheim, All, 15 septembre 1907, +Berlin (prison de Plötzensee), 2 février 1945. Opposant actif mais pacifiste au régime national-socialiste il sera exécuté, décapité à la hache.

71Dont Der Mensch und die Geschichte, édité clandestinement par Alsatia-Verlag en 1943.

 

72 Comte Claus Philip Maria Schenk von Stauffenberg, °Jettingen-Scheppach, Souabe, 15 novembre 1907, +Berlin, 21 juillet 1944. Principal acteur du coup d'État militaire avorté, connu aussi sous le nom d'opération Walkyrie. Il accédera au grade de colonel le 1er juillet 1944.

73L’Oberkommando der Wehrmacht, OKW qui avait (en théorie) autorité sur les états-majors des trois armées et qu’Hitler avait progressivement transformé en sa « maison militaire » personnelle.

74Jakob Kaiser, °Hammelburg, 8 février 1888, +Berlin, 7 mai 1961. À la suite du 20 juillet 1944, il parvient à échapper à l’arrestation en se cachant dans les sous-sols du quartier de Babelsberg, à Potsdam. Après la Seconde Guerre mondiale, il participe à la fondation de l'Union chrétienne-démocrate d'Allemagne (CDU) dans la zone d'occupation soviétique, il tentera sans succès de lutter contre la fracture entre les anciens Alliés. Il échouera également à empêcher la satellisation de sa formation par le Parti socialiste unifié d'Allemagne (SED), créé de toute pièce par les Soviétiques. En décembre 1947, il est déposé de la présidence de la CDU par les autorités d'occupation, se réfugie à Berlin-Ouest et adhère à la CDU de Konrad Adenauer. Il est élu député au Bundestag lors des premières élections fédérales ouest-allemandes, le 14 août 1949, puis nommé ministre fédéral des Questions panallemandes dans le gouvernement. Il quitte le Bundestag et le gouvernement à la fin de cette même année, puis l'appareil de son parti en 1958.

75Membre du Consistoire supérieur de l’Eglise protestante, ami intime du pasteur Martin Niemöller, lui-même arrêté en 1937 et envoyé au KL de Sachsenhausen, transféré ensuite en 1943 dans celui de Dachau. Hitler considérait Niemöller comme son « ennemi personnel ». Dans Aux sources, pp. 168-171, l’auteur a étudié de façon plus approfondie l’histoire complexe des rapports entre le protestantisme allemand et l’hitlérisme.

76Marcel Sturmel, Das Elsaß und die deutsche Widerstandsbewegung in der Sicht eines ehemaligen Abgeordneten der Elsässischen Volkspartei, in: Oberrheinische Studien, Band V, Karlsruhe 1980, p.98.

77Déclaration du 31 août 1945 signée Jean Keppi, texte original des archives personnelles de Bernard Wittmann, citée dans Une histoire de l’Alsace autrement, tome 3 pp. 68-69.

78Selon le biographe de Keppi celui-ci répétait souvent qu’ « il faudrait une action prompte et radicale pour mettre rapidement un terme à la guerre. » Une histoire de l’Alsace autrement, tome 3, p.64.

79L’affaire a été racontée par Bernard Wittmann, Une histoire de l’Alsace autrement, tome 3, p.43-46 « Comment Rossé fit échouer le projet-Darlan-Hitler d’Anschluss de l’Alsace. »

80Florent Bonn, Les putschistes du 20 juillet 1944 et les autonomistes alsaciens-lorrains, article paru dans Eugène Heiser, La tragédie lorraine, tome III, Sarreguemines, 1983, pp.241-253.

81Florent Bonn, Les putschistes du 20 juillet 1944, pp. 245-246.

82 Florent Bonn, Les putschistes du 20 juillet 1944, p. 247

83Von Stülpnagel était membre de la conjuration. Croyant réussi l’attentat du 24 juillet, il fait arrêter les SS parisiens avant d’être obligé de les libérer une fois l’échec avéré.(L’Alsacien le Standartensturmbann Bickler sera du lot).

84Westwall, nom donné par les Allemands aux ouvrages de la ligne Siegfried le long du Rhin.

85Cette appréciation de Sturmel concernant cette résistance reliée à la France Libre est infondée. En Alsace même de nombreux réseaux s’étaient constitués, notamment de passeurs de prisonniers évadés. L’un d’eux avait d’ailleurs été organisé par Louis Voegtli, avant-guerre maire autonomiste de Wintzenheim. D’autres, comme ceux de Joseph Rey et d’Edmond Borocco étaient nés à Colmar. La vérité c’est qu’à l’exception du groupe Georges Wodli lié au PCF, la plupart des réseaux avaient été initiés par des anciens militants royalistes ou d’Action française, avant-guerre très opposés à l’UPR. Sur Joseph Rey, voir Gabriel Braeuner: Joseph Rey. Un maire pour Colmar, un Alsacien pour l'Europe - Jérôme Do Bentzinger, 2005, 300 p.

86Marcel Sturmel, Zwischen Hammer und Ambos - Das Elsass und die Deutsche Widerstandsbewegung, manuscrit déposé au fonds Sturmel de la BNUS, MS.6.997.

87AD BR, fonds Keppi, cote 94J125.

88En fait, comme chacun sait, le tournant de la Seconde Guerre mondiale interviendra au second semestre de 1942 avec la déclaration de guerre de Hitler aux Etats-Unis, le débarquement des Anglo-américains en Afrique du Nord, les victoires de la France Libre dans le désert lybien et surtout celle –déterminante- de l’Armée soviétique à Stalingrad.

89Marcel Sturmel, Zwischen Hammer und Ambos, traduction Hoog et Weiss précitée.

90Le but des nazis en Alsace était d’expulser et/ou déporter pas moins de 30% de la population ! Voir Gabriel Andrès, opus cité, p.107, témoignage d’Emile Charpentier, Ortsgruppenleiter.

91Marcel Sturmel, Zwischen Hammer und Ambos - Das Elsass und die Deutsche Widerstandsbewegung, manuscrit déposé au fonds Sturmel de la BNUS, MS.6.997.

92 Marcel Sturmel, Zwischen Hammer und Ambos, traduction Hoog et Weiss précitée.

93 Propos tenus par Zemb à l'issue d'une rencontre à trois avec Sturmel et Keppi à Dachstein en 1964

94Dans ses Mémoires, le préfet Paira corroborera à la fois l’activité anti-hitlérienne du cercle de Colmar et la réalité des contacts berlinois de Rossé avec la résistance allemande. « Dans quelles conditions Rossé a-t-il pu entrer en contact avec von Stauffenberg et les généraux qui préparaient l’attentat contre Hitler ? Je n’ai jamais pu l’établir d’une façon précise mais les contacts étaient certains. Rossé était allé jusqu’à mettre au point avec les conjurés un véritable statut plus ou moins autonome de l’Alsace. La Gestapo a eu vent du rapprochement de R. avec les auteurs du putsch. Le 2 décembre 1944, il échappa de peu à l’arrestation. » René Paira. Affaires d’Alsace, souvenirs d’un préfet, Strasbourg, Nuée bleue, 1990, p. 186.

95PV Police judiciaire, Rapport de Médard Brogly, 30.10.1945 - cote 52 (Fonds Keppi ADBR cote 94J134).

96Sturmel dixit : « En ce qui concerne la question du drapeau, les « Colmariens » furent d’abord d’avis que le jour où le drapeau à croix gammée serait enlevé officiellement des bâtiments publics, il faudrait hisser le drapeau tricolore français. Au cours des discussions des divergences apparurent, tant du côté alsacien qu’allemand. Le drapeau de l’Alsace, rouge et blanc —frappé d’une Croix de Lorraine serait un signe clair, compris de tous. Jean Keppi expliqua à l’auteur de ces lignes qu’il fallait se remémorer les circonstances de 1943 : il n’y avait pas encore eu de débarquement sur le sol français, et que même si le traité d’armistice prévu était signé entre les conjurés allemands et alsaciens cela n’accélérerait pas nécessairement un débarquement allié. D’autre part, des conflits auraient pu naître, une guerre civile n’était pas à exclure non plus, vu les tensions entre les gouvernements d’Alger et de Vichy. Nous aurions été plusieurs semaines sans troupes alliées sur le territoire, sans parler de la présence et de la traversée d’unités allemandes. Hisser le drapeau français en cette période de relâchement de la discipline, de passage de formations polluées par l’idéologie nazie aurait certainement conduit à des affrontements sérieux, contre lesquels nous n’aurions rien pu faire vu l’état des forces de notre police. Après que le principe du retour de l’Alsace à la France eut été décidé sans ambiguïté et reconnu, le problème du drapeau devenait provisoirement secondaire. » Source précitée.

97Le texte de l'appel solennel expliquait clairement que ce gouvernement alsacien n’était que provisoire jusqu'au retour de l’Alsace dans le sein de la France. Idem.

98Rédacteur à la présidence du Conseil, puis au ministère de l'Intérieur (1934 à 1938). Après guerre, membre du cabinet civil du général Koenig en Allemagne (1945 à 1946), puis Conseiller et commissaire du gouvernement au Tribunal administratif de Strasbourg (1949 à 1952). II occupera diverses fonctions dans les cabinets ministériels de Pflimlin. Nommé maître des requêtes au Conseil d'Etat en 1952, il rédigera l'avant-projet de la Constitution de la Vè République.

99DNA. 6.8.1947. Déposition de Georges Guldner lors du procès de. Keppi. Bernard Wittmann, Jean Keppi, p.287.

100Déclaration de Henri Nominé (1892-1972), maire de Sarreguemines (1919-1925), ancien député (1928-1936), ancien conseiller général, au procès Rossé de Nancy en 1947, rapportée par le Journal d’’Alsace et de Lorraine, 7.6.1947.

101Chez qui Rossé tentera de sa cacher après la tentative de la Gestapo de l’arrêter le 2 décembre 1944.

102Bernard Wittmann, Jean Keppi, p.289.

103Le lieu est connu : il s’agit d’une maison de religieuses catholiques appelée Europäischerhof.

104Marcel Sturmel. Das Elsass und die deutsche Widerstandsbewegung.

 

 

 

105Dietrich Bonhoeffer, °Breslau (aujourd'hui Wrocław), 4 février 1906, +Camp de concentration de Flossenbürg, Bavière, exécuté le 9 avril 1945, pasteur luthérien, théologien, écrivain et résistant au nazisme, membre influent de l'église confessante, en contact étroit avec l'amiral Wilhelm Canaris, chef de l'Abwehr (service de renseignements de l'état-major allemand) également conjuré contre Hitler.

106Generaloberst (général d'armée), chef de l'Ersatzheer (l'Armée de terre de réserve, dite Armée B)). Informé que certains de ses subordonnés — et plus particulièrement Claus von Stauffenberg — s'apprêtent à assassiner Hitler, Fromm n'intervient pas. Après l'échec de l'attentat, a contrario, il réagit brutalement en faisant immédiatement exécuter les principaux conspirateurs, ce qui fait douter de sa propre innocence dans le complot. Il est arrêté, jugé coupable et condamné à la pendaison pour « mauvais exercice de ses fonctions » et « lâcheté devant l'ennemi. » Sur intervention d’Hitler, il sera finalement non pas pendu, mais fusillé.

107Wolfsschanze, La Tanière du loup. Nom de code désignant le principal quartier général d’Adolf Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale. Il était situé dans les bois près de Forst Görlitz (aujourd'hui Gierłoż), non loin de Rastenburg (alors en Prusse-Orientale, désormais Kętrzyn en Pologne).

108Le Berghof était la résidence secondaire d'Adolf Hitler, située dans l'Obersalzberg, montagne des Alpes bavaroises près de Berchtesgaden.

109Malheureux concours de circonstances : dans la précipitation, une partie seulement des explosifs a été déposée dans la mallette. Celle-ci est déplacée durant la réunion. A cause de la chaleur de l’été la réunion se tient fenêtres ouvertes dans une baraque en bois et non dans un blockhaus fermé.

110Ian Kershaw, La chance du diable. Le récit de l’opération Walkyrie, Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l’histoire ». 2009, 176 pages.

111Il s’agit de l’ancien commissaire de police de Haguenau, M. Woelfel.

112Bureau central de toutes les polices du Reich, en abrégé le RSHA.

113 Le couple de médecins demeure à Colmar 26 rue des Têtes

114Marie-Joseph Bopp. Ma ville à l'heure nazie. Colmar 1940-1945, Strasbourg, éd. La Nuée Bleue, 2004, p. 444.

115 Bopp, Idem, p.160.

116 Bopp, Idem, p. 42.

117 Journal de mon exil et rapport factuel de Joseph Rossé du 2 décembre 1944, jour de son arrestation tentée par la Gestapo, jusqu’au 2 févier 1945 - jour de la libération de Colmar - après qu'il s'est rendu de lui-même au préfet Fonlupt. Conservé à la BNUS, cote MS.6.998 le texte transcrit par J.J. Ritter est en cours de traduction pour une publication ultérieure.

118 L’une est l’opus du Sénateur Brogly dans sa version allemande dont il sera question ci-après.

119 Réminiscence des contacts de Rossé avec les Américains en 1942 via le Vatican et l’ambassade des Etats-Unis à Paris ?