Porte-voix de l’Elsässische Volkspartei

 

Débuts politiques à l’UPRA

 

Joseph Rossé avait donné son adhésion à l’UPRA dès 1919. Pendant tout l’entre-deux-guerres, cette organisation connue sous son nom français d’Union Populaire Républicaine d’Alsace, communément appelée UPR ou dans la langue régionale die Elsässische Volkspartei, constitue le grand parti politique autochtone incarnant l’Alsace catholique. Rossé – homme de conviction - ne cessera d’y être fidèle jusqu’à son interdiction par l’occupant national-socialiste en 1940.

 

A l’ origine de cette UPRA se trouve  le parti régional d’Alsace et de Moselle formé en 1903 et qui, dès 1906, prend le nom de Zentrum Elsaß-Lothringens par analogie avec le Zentrum catholique allemand. Aux dernières élections précédant la guerre, celles du Reichstag (1911), ce Zentrum E.L. se place en tête des partis, obtenant près de 32% des votants, et fait élire six députés. Christian Baechler en a fait l’étude magistrale1. Il le décrit comme « un parti de masse appuyé sur une organisation solide et sur une couronne extérieure d’associations et de journaux, qui trouve sa cohésion dans la religion catholique. ». On peut ajouter « et également dans l’Eglise » car de très nombreux prêtres sont engagés en son sein, ce qui lui vaudra le surnom – assumé- de « parti clérical ».

 

Dès le 13 février 1919, ces démocrates chrétiens rassemblent leurs forces d’avant-guerre (18 931 adhérents répartis en 167 groupes locaux) et reconstituent un parti centriste autours des anciens élus régionaux et cantonaux. Ils le dénomment Union Populaire Républicaine d’Alsace ; en 1921, à la demande expresse de son premier président, le Docteur Joseph Pfleger, ils ajouteront l’adjectif « nationale » à son nom afin que soit bien marqué son caractère de parti national français. On le désignera cependant plus communément par le sigle UPR ou plus encore Elsässische Volkspartei2. A sa direction appartiennent des hommes d’expérience comme l’Abbé Xavier Haegy, patron du puissant groupe de presse et d’édition Alsatia, le chanoine Eugène Müller, Michel Walter, l’ancien chef des organisations de jeunesse du Zentrum EL et surtout Jean Keppi, l’organisateur. Bernard Wittmann dressera de ce dernier une biographie3 qui permet d’apprécier la valeur et le rôle de ce personnage discret mais néanmoins efficace, préférant l’ombre aux tribunes des congrès.

Jean Keppi se retrouve secrétaire général du parti. Ce natif de Mulhouse (1888) qui avait étudié l’économie politique (Volkswirtschaft) à la Kaiser Wilhelm Universität de Strasbourg, puis à l’université de Zürich, connait le poste pour l’avoir déjà occupé dès 1911. En 1912 et 1913, il se rend à Mönchengladbach afin de suivre des enseignements à l’Académie du « Volksverein für das katholische Deutschland». Dirigée par un prêtre de Cologne, l’abbé Pieper et présidée par Herzog von Löwenstein, cette structure constitue alors la pépinière des cadres du christianisme social allemand. Keppi – comme Rossé - restera en relation avec ses membres jusque durant la Seconde Guerre mondiale. Grâce à une bourse de stage que lui accordera l’abbé Xavier Haegy, Joseph Rossé y suit une formation en 1914, en même temps que le futur avocat Kraehling.

En 1919, l’enseignement de Mönchengladbach inspire fortement la rédaction du programme de l’Elsässische Volkspartei dont se charge le secrétaire général. Pour ce faire, il s’appuie sur quatre commissions : 1°) Politique générale et administrative (constitution, régionalisme, réforme électorale, administration) ; 2°) Eglise et école ; 3°) Politique économique et financière (agriculture, classe moyenne, industrie, commerce, finance) ; 4°) Politique communale et sociale.

Pour l’Elsässische Volkspartei, « les différentes régions de France doivent avoir le droit de poursuivre plus librement les aspirations qui résultent de leur situation particulière ; il faut qu’elles puissent sauvegarder, dans l’intérêt même de la nation, leurs mœurs, coutumes, usages et langues propres, et porter au maximum leur développement économique. » L’UPRA réclame plus spécialement, pour chaque région et selon ses besoins, la création d’un cadre administratif qui comprendrait un Conseil Régional élu sur une base très étendue, chargé de voter le budget régional et certaines mesures administratives, entre autres dans les domaines des Cultes, de l’Instruction Primaire et Secondaire, de l’Université, du Commerce, de l’Industrie, de l’Agriculture, des Travaux Publics, des Transports et des Assurances Sociales». S’agissant de l’Alsace-Moselle spécifiquement, le texte ajoute : « Une réforme administrative dans le sens d’une large décentralisation régionale s’ [y] impose plus que partout en raison des situations, institutions et coutumes issues du passé historique ; on ne les supprimerait qu’au préjudice grave de la vie intellectuelle et de l’essor économique».

Pour le parti, le statut de l’école et le bilinguisme constituent cependant les enjeux décisifs du régionalisme4. L’UPRA demande «dans les écoles primaires et secondaires l’étude de l’allemand à côté de la langue française, celle-ci comme langue principale. Elle considère comme inopportun l’emploi de professeurs ne parlant que le français, partout où cette mesure compromettrait l’éducation et l’enseignement». Bien que la Volkspartei déclare le français langue principale, elle revendique « énergiquement l’emploi facultatif des deux langues en matière judiciaire». Enfin, tout en affirmant respecter la liberté de conscience des incroyants, la Volkspartei réclame «nécessairement le maintien : 1°)  de l’école confessionnelle ; 2°) de l’instruction religieuse dans le programme de l’enseignement à tous les degrés ; 3°) des rapports d’union entre les Eglises et l’Ecole». Ainsi, elle rejette la simultanéité religieuse et la laïcité des Ecoles Normales, de même que les inspecteurs étrangers à l’esprit de l’école confessionnelle ; tous les droits d’enseigner devant également rester aux congréganistes.

Durant ses premières années d’appartenance à l’Elsässische Volkspartei Joseph Rossé n’y joue qu’un rôle effacé. Le 17 mars 1921, c’est comme suppléant qu’il entre au Comité central de l’UPR. Il est alors d’abord accaparé par son métier d’enseignant et ses responsabilité syndicales, puis, dans les années 1924-1925, par son soutien au combat des catholiques alsaciens-mosellans contre les projets laïcistes du gouvernement Herriot issu du Cartel des Gauches. Il participe cependant aux activités de la section UPR de Colmar5 pour être assez vite appelé au Comité directeur du parti comme titulaire en 1925. Mais ce n’est que le 28 août 1928 qu’il accèdera à des responsabilités plus conséquentes. Devenu président de la section colmarienne le 1er juillet 1928, il sera élu le 22 août au Comité exécutif chargé de la direction politique de l’UPRA après la démission de Walter de son poste de gérant le 11 mai 1928.

 

Candidat aux législatives de 1928, élu puis invalidé

 

En 1928, la donne a en effet bien changé. La violente offensive gouvernementale anti-autonomiste de l’hiver 1927-1928, la vague d’arrestations arbitraires, le banquet pantagruélique des maires au Gabelplebiszit 6 offert à Brumath par le président du Conseil Raymond Poincaré en février, avec son discours en prime, avaient eu comme principal but la préparation de l’opinion publique aux élections législatives du printemps et aux élections cantonales de l’automne. Sur ce point, comme sur celui de l’interdiction des journaux, le gouvernement français et les nationalistes jacobins allaient lourdement se tromper et se trouver fortement déçus.

Au niveau électoral, passé le premier moment de peur et de stupeur provoqué par les arrestations, les états-majors relèvent le gant. Née dans le prolongement de Die Zukunft, l’Unabhängige Landespartei U.L.P. se ressaisit la première. Elle crée un «Comité d’Action» et, dès le 14 janvier 1928, publie un «Appel au Peuple Alsacien-Lorrain» : un véritable défi au gouvernement. Ce Comité propose comme candidats aux élections législatives cinq emprisonnés sous l’accusation de «complot contre la sûreté de l’Etat» et ce, la veille de leur grand procès tapageusement annoncé par le président Poincaré ! Il s’agit de René Hauss, fils de l’ancien député du Zentrum, (pour l’arrondissement de Wissembourg) ; M. Wurtz, instituteur, (Molsheim) ; Dr Karl Roos, (Strasbourg-Est); Paul Schall, (Strasbourg-Ouest) ; l’abbé Fashauer (Sélestat). Par la suite, l’autonomiste Herber, non emprisonné, sera présenté à Wissembourg et la liste de candidats prisonniers modifiée ainsi : René Hauss est désigné pour l’arrondissement de Haguenau, Paul Schall pour Strasbourg Nord-Est, Charles Baumann pour Strasbourg Sud-Ouest. A ces membres de la Landespartei (ULP) seront ajoutés le Dr. Eugène Ricklin pour Altkirch et pour Colmar Joseph Rossé, pourtant membre de la Volkspartei, l’UPRA.

 

Ce dernier se verra en effet refuser l’investiture par la section locale du parti dont il est pourtant membre depuis bientôt dix ans. D’après Pierre Fervaque, journaliste du Temps envoyé sur place, ce ne sera pas sans de houleux débats internes.7 Au syndicaliste en prison préventive en attendant le Komplottprozess qui doit s’ouvrir quinze jours plus tard, plusieurs ecclésiastiques éminents de Colmar – dont le chanoine Wursthorn, curé de Saint-Martin -, préfèreront Emile Huegel, maire de Riquewihr, menaçant, si Rossé était investi par l'UPR, de quitter le parti le soir même, Fervaque dixit. Selon l’envoyé spécial toujours, il faudra « tout le poids et l’autorité de l’abbé Haegy jetés dans la balance pour éviter la coupure ».8 De fait, « le programme de Huegel, tout entier consacré au cep alsacien est très national, tout comme l’est le vignoble » (sic). Et le journaliste anti-autonomiste de pronostiquer au vigneron « un grand nombre de partisans : tous les démocrates, tous les membres de l’UPR autorisés à voter pour lui de par la décision de la section de Colmar »

 

Partout en Alsace, dans le contexte électrique né des arrestations de décembre 1927, l’UPRA se trouve en effet soumise à une forte pression de sa minorité nationaliste et pro-gouvernementale. Malgré le changement de système électoral remplaçant le scrutin de liste par le scrutin uninominal d’arrondissement à deux tours, la Volkspartei entend continuer la politique d’alliance avec les démocrates, une politique qui lui avait bien réussi en 1919 et en 1924 à l’époque du Bloc national. Dans le Bas-Rhin, l’UPRA reconstitue donc avec les démocrates « l’Union Nationale » des élections législatives précédentes. Son programme déclare «que l’Alsace se reconnaît française sans réserve aucune» et repousse «de la façon la plus énergique toute tentative destinée à modifier cette situation ou à essayer de détacher l’Alsace de la mère patrie». Sur les sept candidats de l’Union Nationale du Bas-Rhin, l’on trouve néanmoins deux autonomisants : Michel Walter à Haguenau où il affronte un autonomiste « dur » en la personne de René Hauss incarcéré, et Henri Meck à Molsheim. Par contre, dans le Haut-Rhin, une alliance d’Union Nationale analogue sera rendue impossible par l’aile autonomiste de la Volkspartei conduite par l’abbé Haegy, beaucoup trop forte : elle présentera trois députés autonomistes sortants : Bilger à Guebwiller, Brom à Thann et Brogly à Mulhouse-Campagne. A Mulhouse, elle soutient Me Kraehling, ami de Rossé. A Altkirch en revanche, la Volkspartei soutient officiellement Silbermann, député sortant mais celui-ci devra aussi affronter le Dr Eugène Ricklin, également emprisonné qui se présente comme « indépendant ».

 

Le premier tour du 22 avril 19289 montre qu’en cinq ans l’électorat a nettement changé. Premier constat : les défenseurs de l’assimilation reculent de 13,5 % dans le Bas-Rhin et de 13,8 % dans le Haut-Rhin. Un second : pour sauver ses sièges en ballotage en Basse-Alsace, la Volkspartei va devoir s’y rapprocher immédiatement des autonomistes de la Landespartei dont c’est la première apparition sur la scène électorale10. A Haguenau, René Hauss avec ses 5 853 voix se désistera en faveur de l’UPRA. Réciproquement, Michel Walter s’engage à défendre les revendications autonomistes de la Landespartei, alors qu’à Wissembourg, l’UPRA Weydmann obtient le soutien des autonomistes de Herber ; enfin à Molsheim, les communistes autonomistes voteront pour Henri Meck, de l’UPRA également. En revanche, dans le Haut-Rhin les candidats autonomistes de la Volkspartei se retrouvent tous en bonne position. A Colmar, c’est la déroute des adversaires de Rossé. Déjouant tous les pronostics de la presse parisienne qui promettaient « un succès médiocre à la candidature sauvage de l’insolent et orgueilleux personnage dévoré d’ambition »11, avec ses 8494 voix, il écrase littéralement les candidats « nationaux » du parti socialiste (4007, à peine la moitié), communiste (3900), UPR « officiel » (3716), radical-socialiste (1195).


Le second tour du 29 avril 1928 se déroule deux jours avant le début du Komplottprozess de Colmar. A l’issue du scrutin, les 16 députés élus dans l’ensemble de l’Alsace se répartiront ainsi : les partisans de l’assimilation sont réduits à trois, à savoir les socialistes Grumbach (Mulhouse) et Peirotes (Strasbourg-ville I) et le républicain-démocrate Charles Frey (Strasbourg-campagne). Très proches d’eux, et ne différant que par le refus de l’assimilation religieuse (maintien du Concordat et de la loi Falloux), on ne trouve plus que deux députés de l’aile nationaliste de la Volkspartei : le Dr Pfleger et Oberkirch. Face à ces 5 députés se dressent 11 députés défenseurs du particularisme alsacien-mosellan, à savoir 2 députés de la Volkspartei, Seltz et Weydmann, régionalistes modérés, et surtout 9 députés franchement autonomistes : 6 de la Volkspartei, Michel Walter, Brom, Meck, Bilger, Brogly et Joseph Rossé emprisonné ; le député communiste J.P. Mourer ; le député de la Fortschrittspartei Dahlet, et le Dr Ricklin, autonomiste indépendant, incarcéré. Ainsi, les deux tiers des élus alsaciens d’avril 1928 sont des autonomistes des différentes nuances ! Pas vraiment une réussite politique pour Poincaré qui était venu en personne prêter main-forte aux jacobins assimilationnistes lors de son fameux banquet offert en février à Brumath aux 559 maires bas-rhinois. En revanche, une arrivée en force de Rossé sur la scène politique.

 

Dans la circonscription de Colmar, la campagne du 2ème tour a été particulièrement animée. Devant sa défaite, le candidat vigneron officiellement investi par la section UPR de Colmar pour le 1er tour a perdu la plupart de ses éphémères appuis au sein de ce parti. Le socialiste ne parvient pas à rebondir malgré le soutien de la presse nationale qui, à l’instar de Paris-Soir 12 reproche à Joseph Rossé un prétendu « camouflage » à propos de sa profession de foi, l’accusant d’insincérité lorsqu’il écrit :

 

« Nous voulons la tranquillité. L’Alsace-Lorraine veut appartenir à la France, à jamais et sans restriction. Nous combattrons toute action tendant à nous séparer d’elle. Au cours des dernières années, notre population a manifesté cette volonté si souvent et de façon si imposante qu’aucun doute n’est plus possible. »13

 

L’évolution détaillée des suffrages de ce scrutin des 21 et 28 avril 1928 peut-être trouvée dans l’ouvrage publié par les éditions Yoran14

 

En dépit de sa situation d’emprisonné et malgré les attaques dont il est l’objet de tous les côtés, Rossé fait le plein de ses voix au second tour. Il est d’ailleurs arrivé en tête dans l’ensemble des cantons. Les électeurs colmariens ne sont donc pas dupes du discours des « nationaux » ! En effet, le candidat socialiste sera loin de réaliser le score qui lui était promis au vu du scrutin de ballottage. Il pouvait compter sur 8 700 voix ; il n’en obtiendra que 7 300 et pourtant on a plus voté au second qu’au premier tour ! Le parti communiste perd 1 000 voix mais Rossé en gagne 3 000. Commentaire du spécialiste électoral : « En définitive, à Colmar comme à Altkirch15 comme à Mulhouse-campagne, l’UPR dans son aile autonomisante profite des voix communistes. »

 

Mais ni Rossé ni Ricklin ne siégeront à la Chambre des Députés à la suite de ce scrutin de 1928, en dépit du tumulte qu’ils provoqueront dans l’enceinte du Palais-Bourbon. Alors qu’ils sont très régulièrement élus députés en avril en dépit de leur incarcération, leur condamnation au Komplottprozess de mai leur fait perdre leur mandat en même temps que leurs droits civiques


Rossé et Ricklin s’en expliquent auprès de leurs électeurs. Le 8 novembre 1928, en date de Paris, l’ancien président de la Volkskammer du Landtag Elsaß-Lothringen écrit : «… L’incompréhension de la situation en Alsace-Lorraine chez ces représentants du peuple va aussi loin que leur rage assimilatrice, de sorte qu’ils n’hésitent pas à fouler aux pieds le principe de la souveraineté populaire pour étouffer la voix de ceux qui sont décidés à défendre fermement, courageusement et impitoyablement vos droits et vos libertés…». Eugène Ricklin désigne Marcel Stürmel comme son candidat à Altkirch et Joseph Rossé, René Hauss comme le sien à Colmar : les deux candidats avaient été acquittés au Komplottprozess de Colmar. Les nouvelles élections législatives ont lieu les 13 et 20 janvier 1929. Elles sont un nouveau triomphe des autonomistes. A Altkirch, Stürmel recueille 7 150 voix contre 3 650 à son adversaire ; et à Colmar, René Hauss 10 251 contre 6328 au candidat jacobin de l’aile « nationale » de l’UPRA, un prêtre, l’abbé Hanscher.16

 

Tout au long de sa campagne, le candidat Hauss, bien que membre de l’Unabhängige Landespartei, s’efforcera de rester loyal et transparent vis-à-vis de l’UPR Rossé.

 

 

Conseiller général du Haut-Rhin

 

La stratégie d’alliance des forces autonomistes s’étant révélée gagnante aux législatives, l’union va être reconduite et consolidée pour l’élection des conseillers généraux fixée aux 14 et 21 octobre 1928. Ce sera l’Elsässische Einheitsfront, Front Uni Alsacien : regroupement organisé des membres de l’Unabhängige Landespartei ULP du Dr Karl Roos, de ceux de la Fortschrittspartei menée par Camille Dahlet, du Parti communiste derrière Charles Hueber et Jean-Pierre Mourer et de l’aile autonomiste de la Volkspartei conduite par ses leaders historiques, notamment l’abbé Haegy et le Dr Ricklin, auxquels vient se rajouter Joseph Rossé, nouveau venu sur la scène politique, encore au second plan mais déjà influent.

 

Un tel rassemblement ne pouvait que susciter l’ire de Mgr Ruch, l’évêque de Strasbourg. Non seulement à cause de la présence des communistes aux côtés de catholiques assumés et d’ecclésiastiques notoires. Mais aussi parce que Dahlet est un protestant connu comme tel, à l’instar des différents responsables de son parti et de ceux de la Landespartei qui entourent le catholique Roos et qui sont d’ailleurs plus particulièrement implantés dans les secteurs luthériens du Bas-Rhin. En Alsace, l’œcuménisme fondé sur le dialogue entre confessions chrétiennes mettra en effet des décennies à s’imposer. Pour l’heure, c’est toujours le temps des haines ordinaires. Comme l’avait fait son confrère de Metz aux législatives, l'évêque de Strasbourg diffuse donc, peu avant les cantonales, deux « lettres pastorales » par lesquelles il condamne le Front Unique et fait savoir « sa tristesse devant les risques de division des catholiques ». Cette crainte s'avérera fondée, puisque l'UPRA ne va pas tarder d'imploser peu après, tout comme son homologue lorrain, l’UPL.

 

L’annonce de la candidature Rossé à ce qui n’est sommes toutes qu’une modeste élection locale fait immédiatement les titres de la presse nationale et chauvine. Ainsi par exemple, Le Gaulois littéraire et politique17 proclame : « Grave alerte en Alsace ! Rossé vient de faire distribuer des tracts dans lesquels il annonce sa candidature aux cantonales de dimanche 14 ». Puis de dénoncer « le Front unique qui fonctionne malgré les interdictions solennelles de Mgr Ruch, avec des Rossé, Dahlet, Broglie sur la même estrade […] Les communistes et l’UPR marchent ensemble au mépris des lettres pastorales les plus fermes [car] à l’intervention spirituelle manque le complément de sanction qui s’imposait ». Le journal radical-socialiste de se faire dès lors menaçant : « L’heure approche où le respect de la discipline religieuse et de l’unité française devra être obtenu par des châtiments exemplaires […] car si on n’y prend garde, une crise historique va s’ouvrir ».

 

Avant le premier tour comme entre les deux tours, les composantes de l’Elsässische Einheitsfront tiennent en effet, dans toute l’Alsace, de nombreuses réunions publiques communes et systématisent les accords de désistement réciproques. Cette stratégie électorale va s’avérer payante. Le vote du 21 octobre 1928 renforce la victoire des législatives du 28 avril. Dans le Bas-Rhin, sur 35 sièges, le Front Unique Alsacien en enlève 12 à 13, soit 6 à 7 en faveur de l’aile autonomiste de la Volkspartei, 3 en faveur du nouveau parti de I’Unabhängige Landespartei ULP (Koessler, René Hauss et Heil), deux en faveur de la nouvelle Fortschrittspartei (Bauer et Deiss) et un en faveur des communistes, celui gagné par Charles Hueber. Mais contrairement à ses espoirs, Paul Schall est battu par le socialiste Henri Lévy ; manque de discipline dans les rangs communistes où commence à se faire sentir une crise latente ? Dans le Haut-Rhin, sur 26 sièges, les autonomistes de la Volkspartei enlèvent 11 sièges ; parmi leurs élus : l’abbé Xavier Haegy, Médard Brogly, Joseph Brom, Marcel Stürmel, le Dr Eugène Ricklin, ainsi que Joseph Rossé. Ces deux derniers tous deux incarcérés au moment de l’élection. Les grands perdants sont la SFIO (4 sièges perdus dans le Bas-Rhin, 2 dans le Haut-Rhin) et les démocrates (3 sièges).

 

Dans le Bas-Rhin, la décision est prise de former au conseil général un groupe unifié. Il comprendra : le Dr Koessler, Hauss et Heil de l’Unabhängige Landespartei ULP 18 ; le vétérinaire Brickert, Herber, Gromer, Walter et Elsaesser de la Volkspartei ; l’indépendant Reisacher et le communiste Charles Hueber ; tous élus sur des programmes très similaires. A défaut d’obtenir l’emploi des deux langues dans l’assemblée départementale, les nouveaux conseillers introduiront une innovation en s’exprimant durant les débats, les uns en dialecte alsacien, les autres en Hochdeutsch, et en rédigeant leurs rapports dans cet allemand standard.

 

Dans le Haut-Rhin par contre, la première séance du nouveau conseil général sera beaucoup plus houleuse. Le 24 octobre 1928, à l’ouverture de la session, les conseillers autonomistes, baptisés «nuance abbé Haegy», sont absents ; le préfet Susini décide de les attendre jusqu’à 11 heures, puis ouvre les débats. Soudain, un quart d’heure plus tard, voilà que brusquement l’abbé apparait à la tribune réservée au public. Il est flanqué de Marcel Sturmel, Médard Brogly, Joseph Rossé et du docteur Eugène Ricklin, représentants respectifs des cantons de Neuf-Brisach, St-Amarin, Huningue, Colmar et Dannemarie, suivis d’une bonne douzaine de partisans.


Une violente discussion éclate alors entre le préfet et ces cinq conseillers généraux. Elle dure deux heures et demie et porte sur le point de savoir si Rossé et Ricklin, élus mais non proclamés élus, parce que leur condamnation du 24 mai précédant les rendait inéligibles, pouvaient, ou non, être admis aux délibérations avant que le Conseil d’Etat n’ait statué à leur égard. . En attendant, les autonomistes font de l’obstruction, alors que le Dr Ricklin et Rossé restent dans l’enceinte réservée au public. Dans l’impossibilité d’élire le bureau du conseil général, au milieu du tohu-bohu et des injures, la séance est levée sine die. Par la suite, un compromis difficile autorisera la présence dans la salle des deux interdits réputés inéligibles, mais sans le droit de prendre part aux votes des conseillers.

 

Malgré la grâce présidentielle qui est accordée à Joseph Rossé en juillet 1928, son élection sera invalidée le 22 mars 1929. Mais il assurera sa réélection dès le 2 juin suivant. Il pourra alors enfin faire son entrée dans l’Assemblée départementale où il représentera le canton de Colmar jusqu’en 1934, puis celui de Wintzenheim à partir de 1935 jusqu’en 1939.

 

Toutefois, en octobre 1934, Rossé essuiera un échec au moment du renouvellement de son siège dans sa ville de Colmar. Que s’est il passé ? Alors que les cantonales de 1928 s’étaient déroulées sur fonds de crise autonomiste, l’évolution politique générale – l’arrivée au pouvoir de Hitler et des nazis en Allemagne, la crise parlementaire en France, la formation progressive du Front populaire – font progressivement passer les préoccupations proprement régionales à l'arrière-plan et obligent à des repositionnements, voire à des reclassements en fonction des nouveaux problèmes. Or, les mandats soumis à renouvellement en 1934 sont tous ceux des conseillers généraux élus dans le contexte de montée de l’autonomisme, c'est-à-dire le plus souvent des Heimatrechtler.

 

Dans le Haut-Rhin, la campagne de l’UPR va se faire sur le thème d’une « politique populaire » opposée par la Volkspartei à la dictature fasciste et bolchevique ainsi que de la « démocratie chrétienne » opposée à la « démocratie libérale et laïque ». Le canton de Colmar sera particulièrement disputé. Rossé se voit opposer quatre autres candidats : un socialiste, un communiste, un radical-socialiste et un démocrate soutenu par l’APNA. Au second tour le communiste et le radical-socialiste se désistent pour Richard, candidat de la SFIO, ce qui devait assurer la victoire de ce dernier. Aussi le démocrate est-il conduit à maintenir sa candidature. Dans cette triangulaire, la lutte sera particulièrement chaude et la participation à son maximum, avec seulement 14% d’abstentions : un taux rarissime pour une élection cantonale. Malgré cette forte participation, Rossé sera assez nettement battu. Des 800 électeurs supplémentaires venus aux urnes d’un tour à l’autre, bon nombre votent pour le conseiller sortant mais cela ne suffit pas à assurer sa réélection : non seulement Richard a fait sur son nom le plein des voix de gauche, mais près des deux-tiers des électeurs démocrates se sont portés sur ce « candidat national ».

Cependant Joseph Rossé retrouvera assez vite le Conseil général. Il profite d’une élection partielle tenue dans le canton voisin de Wintzenheim pour s’y faire élire en août 1935, cette fois avec le soutien des communistes orthodoxes du PCF. Alliance contre-nature ? Il est vrai qu’à ce moment, le député catholique alsacien ne ménage pas ses critiques à l’égard des « bolcheviques moscoutaires ». Cependant, leur leader Maurice Thorez s'est depuis longtemps déclaré ferme partisan du droit des Alsaciens à l’autodétermination, jusques et y compris l’indépendance. Le 4 avril 1933, n’a-t-il pas déjà prononcé un discours des plus violents en appelant depuis la Chambre des députés, les Alsaciens à participer à la lutte « contre l’impérialisme français » dans leur « Alsace sous le joug » ? Le 5 août 1935, n'a-t-il pas récidivé devant le 7e congrès de l'Internationale communiste à Moscou dans un de ses discours-fleuves relatant  « les succès du front unique antifasciste en France » ? Il y déclare : « Nous luttons d'ailleurs avec encore plus d'énergie pour le droit à la libre disposition des peuples d'Alsace et de Lorraine, pour l'indépendance des peuples coloniaux de l'Afrique du Nord et de l'Indochine que nous soutenons de toutes nos forces dans leur lutte contre l'impérialisme français. » ?19

L’élection partielle de Wintzenheim est organisée les 5 et 12 août 1935. Elle se déroule dans un climat houleux. Rossé bénéficie du soutien de l’Elsässer Kurier et de la section locale de l’UPR de Wintzenheim qui est bien implantée. Par contre, il pâti de son image de « parachuté » venant de subir un échec dans son canton colmarien l’année précédente. Son adversaire est « l’enfant du pays » et joue à fond de cette image. Fils du précédent titulaire du siège, il est négociant en vins, atout important dans ce canton viticole, chef du corps des pompiers cantonaux ; il bénéficie aussi de la présence d’une importante parentèle et mène une très active campagne de terrain à base de porte à porte avec l’aide de différents responsables départementaux de l’APNA. Au plan politique, il est fortement soutenu par le sénateur Dr Pfleger président de ce parti, par les démocrates-républicains, les radicaux-socialistes ainsi que les socialistes, une association hétéroclite d’ultra-catholiques « nationaux » et de franc-maçons. Le quotidien de l’APNA, le Colmarer Bote et les Neueste Nachrichten l’appuient fortement.

 

Au premier tour, Joseph Rossé est devancé de 24 voix. Le candidat communiste déclaré dans les dernières heures est en recul de plus de 100 voix par rapport aux scores habituels du PCF. Une partie de cet électorat semble s’être portée d’emblée sur Rossé le « clérical ». Le candidat de l’APNA rassemble assez largement l’opposition à Rossé. Il sera cependant battu au second tour avec 121 voix de moins que le candidat de l’UPR qui l’emporte par 51,3% des voix et représentera donc Wintzenheim au Conseil général. En définitive Rossé aura bénéficié outre de l’apport de voix communistes d’une mobilisation des abstentionnistes, dont le nombre chute de 400 unités amenant la participation à plus de 85% des inscrits.20 Bien que locale, l’élection aura passionné l’électorat.

 

Les cantonales d’octobre 1937 se déroulent donc non sans une certaine confusion. A Paris, le gouvernement de Front Populaire désigné en 1936 continue à diriger le pays. Mais à la présidence du Conseil, Léon Blum (SFIO), par suite du refus du Sénat de lui donner les pleins pouvoirs en matière financière, a cédé la place à Camille Chautemps (radical-socialiste). Au plan international, la montée de l’hitlérisme, - marquée par le rattachement de la Sarre à l’Allemagne, la remilitarisation de la rive gauche du Rhin et les progrès des nazis en Autriche ainsi que dans les Sudètes – provoque une réelle inquiétude cependant que les procès et les purges de Moscou consacrent l’apogée du stalinisme.

 

Ces élections seront les dernières de l’avant-guerre. Face aux menaces fascistes ou bolchéviques, des rapprochements inattendus s’opèrent. En particulier entre l’APNA, l’ancienne aile nationale du parti catholique et l’UPR dont elle s’était séparée en 1929. Il est vrai que les scissionnistes n’ont cessé de s’affaiblir en dix ans, surtout après le passage de leur presse sous le contrôle du groupe de l’Alsatia – donc de la Volkspartei – et la perte concomitante des subventions gouvernementales. Au grand dam de Haenggi, l'ancien directeur des journaux - à présent contrôlés par Rossé -, la majeure partie de l’APNA décide de soutenir le conseiller général sortant de Wintzenheim. Ce ralliement conduit la formation politique à sa mort, après la démission de la majeure partie des membres de son Comité directeur.21 L’UPR, par contre, gagne un mandat et la majorité au Conseil général du Haut-Rhin.22

 

 

Élu municipal à Colmar en 1929, également invalidé

 

A la veille des élections municipales de 1929, certains autonomistes ou autonomisants – dont Joseph Rossé à Colmar- proposent la constitution de listes communes avec représentation proportionnelle des partis politiques. L’APNA est la première à refuser. De leur côté, les socialistes de la SFIO, par la voix de leur organe, préfèrent s’engager dans une série d’attaques violentes contre l’UPR, et en particulier contre son possible rapprochement d’avec les communistes. Aussi, comme dans les autres grandes villes alsaciennes, de nombreuses listes vont-elles s’affronter au 1er tour du 5 mai 1929 : sept à Strasbourg, cinq à Mulhouse, six à Colmar où s’affrontent : une liste radicale et républicaine de gauche, une liste socialiste, une liste communiste, une liste démocrate, une liste « catholique nationale » (APNA) et une liste dite d’« Entente communale » rassemblant UPR et autonomistes. Elles soulignent par leur nombre les divergences de vue de l’opinion alsacienne, mais également l’importance des querelles de personnes. Aussi, pouvait-on s’attendre à un ballotage général après le premier tour. C’est en effet ce qui arrivera.

 

Cependant, l’Elsässische Einheitsfront, le Front Unique Alsacien avait démontré son efficacité aux cantonales d’octobre 1928. Pour ces précédente élections, il avait rassemblé sept mois plus tôt ce que la presse jacobine de Paris appelait « l’alliance des autels, de la Loge et des moscoutaires » c’est à dire la branche autonomisante de la Volkspartei (UPRA), l’Unabhängige Landespartei ULP, l’Elsässische Fortschrittspartei, le Parti communiste.

 

Le second tour des municipales du 12 mai 1929 va donc amener les Heimatsrechtler à reconduire ce rassemblement qui leur assure un nouveau triomphe. La dynamique de l’entente est telle qu’elle ravit aux partis de l’assimilation et du centralisme deux des trois plus grandes villes alsaciennes : Strasbourg et Colmar. C’est un important succès politique puisque dans ce domaine essentiel pour l’école, le parti catholique parvient à rompre le précédent monopole exercé par les partis laïques. Mais il est aussi emblématique. A Strasbourg, avec 53,31% des voix au second tour, le Front Unique obtient 22 mandats sur 33. La SFIO est en déroute. Charles Hueber, communiste-séparatiste remplace le socialiste-centralisateur Jacques Peirotes dans le fauteuil de maire. L’UPRA Michel Walter devient son premier adjoint. Il n’y a qu’à Mulhouse où les socialistes sauvent leurs positions grâce à la forte personnalité d’Auguste Wicky, maire depuis 1925. A Colmar, la liste d’entente entre « cléricaux » de l’UPR et communistes remporte l’ensemble des sièges à pourvoir23.

 

Président de la section colmarienne de l’Elsässische Volkspartei depuis le 1er juillet 1928, Joseph Rossé a été l’instigateur de l’alliance victorieuse et l’artisan de son succès. Toutefois, non encore amnistié de sa condamnation du Komplottprozess, il ne peut accéder à la magistrature suprême ; de ce fait, il se désiste en faveur d’Eugène Hertzog pour le poste de maire. Celui-ci devient ainsi premier magistrat de Colmar, le 26ème depuis 1789 ; une fonction qu’il occupera du 18 mai 1929 au 16 mai 1935. C’est un ami de longue date. Instituteur puis professeur à l’École primaire supérieure de Colmar comme Rossé, président du Groupement professionnel des enseignants du Haut-Rhin à partir de 1919 dont Rossé a été le président régional, il est le vice-président de la SAPART ainsi que le président de la Société d’exploitation de l’Erwinia. Durant le séjour en prison du leader UPR colmarien, il a conduit la campagne du « Comité pour la liberté, le droit et le progrès » et a mené Rossé à la victoire lors de la législative des 15 et 29 avril 1928. Suite à l’invalidation de cette élection et à sa propre victoire municipale, Eugène Hertzog s’attachera Rossé à son cabinet de la mairie en attendant la levée des sanctions,24 au grand dam de la presse anti-autonomiste prompte à dénoncer tout acte public de cet « agitateur », « mauvais génie de l’abbé Haegy ». Pour certains, sa gestion aura été de qualité.

Pour permettre l’entrée de Rossé au conseil municipal de Colmar, sitôt recouvrés ses droits civiques après son amnistie, il est présenté à une élection partielle en octobre 1930 en même temps qu’un communiste oppositionnel Oscar Didier. Ils font liste commune face à deux candidats d’un « Bloc anti-autonomiste » rassemblant les forces anticléricales. Curieusement, l’APNA qui est pourtant l’expression du parti ultra-catholique local encouragé par une fraction du clergé colmarien 25 apporte son soutien aux candidats anticléricaux, un socialiste et un radical-socialiste dont la liste est rebaptisée « Front unique national ». Le premier, le Dr Paul Sittler, est élu avec 71 voix d’avance sur Joseph Rossé mais le second ne l’emporte que de seulement huit voix.26

 

Le score est très serré : un déplacement de seulement cinq voix aurait suffi à inverser le résultat. Néanmoins, Tardieu, président du Conseil, s’empresse de commenter le résultat en profitant d’un banquet à Giromagny dans les Vosges voisines: « Rossé battu, c’est le symbole de la défaite pour ceux qui n’ont pas compris que l’Alsace, toujours française, le restera demain comme elle l’était hier. » Mais le propos tombe doublement à plat. D’une part Rossé n'a jamais été séparatiste et il était calomnieux de le qualifier de tel. D’autre part, il est évident que les contingences locales ont lourdement pesé dans ce scrutin municipal. Clairement, l’animosité du chanoine de Saint-Martin, proche de l’évêque concordataire de Strasbourg, lui-même aux ordres du gouvernement, à l'égard de Rossé a conduit à un large report de voix des électeurs « catholiques nationaux » de l’APNA sur les candidats socialiste et radical. Pour autant, les conséquences pratiques de l’élection sont nulles : au lieu de la totalité des mandats, les autonomistes et autonomisants du conseil municipal de Colmar en détiennent encore 28 sur 30.

 

Mais aux municipales suivantes en mai 1935, sans Joseph Rossé, la liste menée par Hertzog est battue, ce qui affecte beaucoup ce dernier. Par rapport à l’élection de 1929, le contexte a en effet beaucoup évolué. La Volksfront qui n’a cessé de se lézarder est rompue. Le Parti communiste orthodoxe (PCF) rejoint à Colmar une coalition de type « front populaire » constituée avec les radicaux et les socialistes. L’UPR accepte de participer à la liste d’en face formée avec les démocrates, l’APNA ainsi que des progressistes et des communistes dissidents du PC-O. Pour l’aile autonomisante de la Volkspartei qui milite en faveur du maintien de la stratégie de Volksfront, à Colmar comme à Strasbourg - où les autonomistes sont également battus -, une telle décision tactique constitue une erreur. Dans son journal Die Heimat  Marcel Sturmel -qui appartient à ce courant- critiquera vivement  la position adoptée par l’UPR en faisant remarquer  qu’« il eût suffit à Colmar de refuser la représentation proportionnelle avec les démocrates et l’APNA pour obtenir le soutien des communistes [orthodoxes] et gagner les élections. » Quoiqu’il en soit, la liste Front populaire remporte vingt-huit sièges sur trente dans la ville-préfecture du Haut-Rhin et le socialiste Edouard Richard s’installe dans le fauteuil de maire. 27

 

 

Député incontournable, trois fois élu

 

Elu au second tour des législatives du 28 avril 1928, Joseph Rossé n’avait pu occuper son siège de député de la circonscription de Colmar en raison de sa condamnation au Komplottprozess. Il avait donc laissé cette députation à René Hauss qui accède à la Chambre à la faveur de l’élection partielle des 13 et 20 janvier 1929.28 Or en 1932, par décret du 24 décembre signé Pierre Laval, une amnistie est accordée à tous les autonomistes. Votée par la Chambre, elle était justifiée à tous égards, et notamment par l’acquittement de ceux des accusés contumax à Colmar mais blanchis à Besançon. En outre, il apparait que la sanction administrative qui avait frappé Rossé pour sa signature du Manifeste de l’Elsaß-Lothringischer Heimatbund avait été excessive puisque la procédure en appel s’achemine vers son annulation.29 Enfin, la machination de la SAPART montée de toute pièce par le Préfet Susini s’effondre dans un non-lieu30. Le leader de l’UPR colmarienne va donc pouvoir reprendre une activité politique normale, dans un contexte qui commence cependant à se différencier assez nettement de celui qui avait permis sa victoire électorale de 1928.

 

D’une part, la crise économique venue d’outre-Atlantique commence à frapper l’Alsace de plein fouet. Elle s’invite tout naturellement dans le débat politique, particulièrement dans le Haut-Rhin, très touché par les grandes difficultés de l’industrie textile et des secteurs qui lui sont liés (mécanique, chimie) ainsi que par la mévente de la potasse. D’autre part, le paysage politique est en pleine recomposition depuis la fin des années vingt.

 

Le 8 novembre 1928 la minorité nationaliste et progouvernementale quitte l’Elsässische Volkspartei (UPRA) pour constituer le 17 décembre  l’Action Populaire Nationale d’Alsace APNA, un parti scissionniste destiné à doubler en quelque sorte l’UPRA primitive. Depuis des mois cette tendance combat l’Einheitsfront qui unit dans une même défense du particularisme alsacien croyants et incroyants, catholiques et protestants, chrétiens et communistes et cherche vainement à obtenir l’expulsion de Joseph Rossé devenu sa bête noire. « L’APNA est un parti politique national au service la France » dit son texte fondateur qui, pour le reste, se contente de paraphraser le programme de 1919 de la Volkspartei. Depuis le 25 décembre 1928, elle publie - avec la bénédiction de Mgr Ruch et avec les subventions du gouvernement français à Strasbourg l’Elsaesser Bote, à Colmar le Colmarer Bote et à Mulhouse le Mülhauser Bote, le tout doublé par le bihebdomadaire en français, Messager d’Alsace.

 

En éclatant, l’UPRA perd un certain nombre d’élus : 4 sénateurs sur 6 passent à l’APNA, ainsi que 3 députés sur 10 et 18 conseillers généraux sur 34, suivis par une petite minorité d’adhérents. Mais contrairement à la formation dont il est issu - qui était un « parti de masse » disposant d’un puissant soutien populaire- le nouveau parti est davantage un « parti-cadre » , pour ne pas dire un simple groupement de comités électoraux.

 

De son côté, le Parti progressiste alsacien avait été créé à l’automne 1926 à l’initiative de Georges Wolf par l’éclatement du Parti radical du Bas-Rhin. Le 17 février 1929, le député de Saverne, Camille Dahlet, est amené à refonder cette Elsässische Fortschrittspartei, en pleine désorganisation depuis l’été 1927 suite à la décision du pasteur protestant d’abandonner la politique pour reprendre un ministère pastoral. Afin de manifester son intérêt pour la Lorraine thioise, Dahlet le rebaptise Elsaß-Lothringische Fortschrittspartei, Parti Progressiste d’Alsace-Lorraine et lui donne un nouveau programme politique.

 

Enfin le mois de juin 1929 voit la création de la Kommunistische-Partei-Opposition. Cette dernière naît de la dénonciation de l’Einheitsfront par le Comité central du Parti Communiste Français qui voit dans l’alliance avec les « partis bourgeois » une manœuvre du clergé romain pour permettre à l’Eglise de préserver ses positions et privilèges en Alsace. Mais l’impulsion est venue de Moscou où lors du 9è Plénum de février 1928 de l’Internationale Communiste, Staline fait modifier la ligne et décider de substituer la stratégie de lutte anticapitaliste dite « classe contre classe » à la stratégie dite du « front unique » qui prévalait jusqu’alors. Autour du député Jean-Pierre Mourer et de Georges Schreckler, ancien secrétaire des Jeunesses Communistes et conseiller général du Bas-Rhin, est donc fondé ce parti communiste dissident, le Parti Communiste-Opposition, affilié un temps à l’Internationale Vereinigung der Kommunistischen Opposition.31 S’y rallient la majorité des communistes du Bas-Rhin, une minorité des communistes du Haut-Rhin, six conseillers municipaux de Strasbourg et, après quelques hésitations, le maire Charles Hueber. Aux yeux des orthodoxes, ce seront les Herz-Jesu-Kommunisten, communistes du Sacré-Cœur de Jésus.

 

La préparation des législatives des 1er et 8 mai 1932 s’accompagne d’intenses négociations. A l’intérieur du camp catholique, les discussions entre la jeune APNA et son aînée l’UPRA sont particulièrement âpres. Elles buttent sur deux points. D’abord une question de personnes : l’APNA voudrait voir disparaître du paysage politique alsacien Michel Walter, sa tête de turc bas-rhinoise et surtout Joseph Rossé, dont le poids politique ne cesse de croître dans le Haut-Rhin. D’autre part se pose le problème de la collaboration entre l’UPR et la Volksfront, inacceptable pour les « catholiques nationaux ». Après la réélection – à l’unanimité - de Walter à la présidence de l’UPR et avec le renouvellement tout aussi unanime des autres membres du comité du parti et la décision de non-candidature de l’APNA à Colmar, un compromis finit cependant par être trouvé entre les deux formations catholiques rivales. Par contre, ici comme ailleurs les deux formations se réclamant du communisme iront à l’affrontement.

 

La Volksfront conservera globalement ses positions à ces élections en remportant 11 mandats alsaciens sur 16. Les résultats de l’UPRA sont particulièrement excellents puisqu’elle s’en attribue 9 : 4 sur 9 dans le Bas-Rhin et 5 sur 7 dans le Haut-Rhin. La sécession de son ancienne aile « nationale » ne lui aura été dommageable en rien. En effet, l’APNA recueille moins de 12% des voix. Le transfuge Weydmann, député sortant, mord la poussière. Le Dr Oberkirch, âme de la scission sera son seul élu ! Quant aux alliés de la Volkspartei au sein du Front, leur poids électoral dans le Bas-Rhin double d’une législative à l’autre : ils passent de 11,5% en 1928 à 24% des voix en 1932 et remportent deux sièges, celui se Strasbourg-Ouest (Mourer), celui de Saverne (Dahlet). Leurs scores sont particulièrement élevés au nord du département, dans les secteurs protestants et germanophones.

 

A Colmar, neuf candidats sont en lice au premier tour. Outre Joseph Rossé qui, cette fois, a obtenu l’investiture de la section locale de l’UPR, son parti de toujours, ils sont respectivement socialiste, radical, démocrate, communiste orthodoxe (PCF), communiste-opposition, royaliste et indépendant. Mais quatre comptent véritablement : le démocrate, le radical, le socialiste et Rossé. Alors qu’elle avait fait un excellent score contre Hauss en 1929, l’APNA est absente, de même que les autonomistes de la Landespartei et de la Fortschrittspartei, inexistants en Haute-Alsace.

 

Ce scrutin très disputé intéresse les électeurs.32 On y participe beaucoup plus qu’aux législatives précédentes. Déjà largement en tête du ballotage du premier tour, Rossé remporte nettement la quadri-angulaire qui l’oppose au second tour au radical, au communiste orthodoxe et au royaliste, avec 50,4% des voix. Le PCF, qui se maintient d’un tour à l’autre, pâti dès le premier de l’apparition d’un communiste oppositionnel dont une partie des voix se reporteront sur Rossé. Par rapport à 1928, la gauche anticléricale, radicale et socialiste, progresse en voix. Elle ne parvient cependant pas à inquiéter l’UPR, alors qu’au plan municipal comme au plan cantonal elle avait mis et mettra Rossé en difficulté, l’obligeant à trouver dans les cantons extérieurs les soutiens manquants dans la partie colmarienne de sa circonscription.

 

A la Chambre des députés, Rossé crée avec ses collègues alsaciens le Groupe des Républicains du Centre. Mais seulement six députés, élus de l'Alsace et de la Lorraine, le rejoignent. D'inspiration conservatrice et démocrate-chrétienne, ce groupe se situera dans l’opposition, les élections de 1932 ayant été marquées par une victoire de la gauche suivie du retour d’Edouard Herriot, plus tard de Daladier, à la tête du cabinet ministériel. C’est le retour de la politique dite du Cartel qui avait enflammé l’Alsace huit ans plus tôt. Revient ainsi à l’ordre du jour la question scolaire, sous son double aspect linguistique et confessionnel. Sous la pression de la Ligue des droits de l’homme, de la Ligue de l’enseignement, du Cercle Jean Macé et du Syndicat national des instituteurs, le pouvoir va porter ses efforts sur la question de la dispense de l’enseignement religieux, toujours obligatoire en Alsace-Moselle, la loi Falloux ayant été maintenue. Les partisans de l’école laïque font adopter par le secrétaire d’Etat, Guy La Chambre, une circulaire au recteur de Strasbourg permettant la dispense de l’enseignement religieux sur simple déclaration des parents au chef d’établissement. En riposte, un Comité de défense religieuse se constitue à l’initiative de la Ligue des catholiques d’Alsace. Une grande manifestation est organisée à Strasbourg le 24 septembre mais dès le 4 avril 1933, Joseph Rossé est intervenu à la Chambre des députés pour déclarer l’attachement de son groupe parlementaire à la loi Falloux ainsi qu’à la liberté de conscience. Il demande aussi que les dispenses se fassent sur décision administrative « pour éviter le désordre dans les écoles ». L’émotion retombera cependant assez vite après lorsqu’on s’apercevra que le nombre de dispenses n’est passé que de 643 à 1 224 pour les trois départements concernés.

 

Peu après, le pays entre dans une longue période d’instabilité gouvernementale, de scandales politiques (affaire Stavisky notamment), de montée de l’extrême-droite et de crise qui dureront tout au long de la législature. Après la démission de Daladier, le président de la République Gaston Doumergue formera un cabinet d'union nationale (février-novembre 1934) avec Herriot, Tardieu, Barthou et, au ministère de la Guerre, le maréchal Pétain. Puis les gouvernements de droite qui se succèdent doivent affronter la montée des tensions extérieures liées à l'avènement de Hitler. Rossé leur apportera son soutien et celui-de ses amis.

 

Durant son premier mandat parlementaire effectif, le député de Colmar se fait remarquer par de fréquentes interpellations du gouvernement et de nombreuses questions aux ministres sur les sujets d’intérêt régional. Il est aidé par sa parfaite maîtrise de la langue française, pratiquée depuis l’enfance et aussi par ses dons d’orateur. Parmi ses multiples interventions remarquées, on peut citer à titre exemple celle du 8 mars 1935 sur la situation désastreuse de l’agriculture dans « les départements recouvrés »33 et les moyens que le gouvernement envisage pour lui venir en aide.

 

En Alsace, la préparation et le déroulement des élections législatives de 1936 se déroulent dans un climat économique et social difficile, aussi bien dans l’agriculture que dans les autres secteurs d’activité. Les agriculteurs alsaciens-mosellans pâtissent tout particulièrement de la fermeture du débouché sarrois après le rattachement définitif de ce Land à l’Allemagne. La remilitarisation de la Ruhr - contre laquelle Joseph Rossé s’élève en mars 1936– alourdi encore le climat par la menace du danger extérieur et par ses répercussions directes sur l’économie alsacienne. Elle commence à souffrir du « complexe du glacis » et de la désindustrialisation qu’il engendre.

 

A Paris, la perspective de ce scrutin donne lieu à un changement politique d’importance : contre « le danger fasciste » et les tentatives de l'extrême droite pour établir en France un régime dictatorial équivalent à celui de l'Italie lors des émeutes du 6 février 1934, les partis de gauche décident de s'unir après avoir d'abord réagi en ordre dispersé. Longtemps hostile à tout rapprochement avec la SFIO, conformément à la tactique « classe contre classe » élaborée fin des années 1920 par la IIIè Internationale, Maurice Thorez opère le 26 juin 1934 à Ivry un virage à 180° en appelant le PCF à l'unité d'action avec les socialistes. Puis il suggère à Nantes le 10 octobre 1934 « l'alliance des classes moyennes avec la classe ouvrière » et la constitution d'un rassemblement non seulement ouvrier mais « populaire », en adressant clairement un appel du pied au parti radical, réputé représenter les-dites classes moyennes. A l'été 1935, la pression de l'aile gauche du parti, notamment des « Jeunes Turcs radicaux » et d'Édouard Daladier amène Édouard Herriot à accepter le rapprochement avec la SFIO et le PC et à abandonner la politique d'alliance du parti radical avec la droite. Après une manifestation à Paris de 500 000 personnes où pour la première fois militants et chefs radicaux , socialistes et communistes défilent ensemble le 14 juillet de concert aux côtés d'autres petits partis, de syndicats et d’associations (CGT, CGTU, Ligue des Droits de l'homme, Comité de vigilance des intellectuels anti-fascistes), est mis en place le rassemblement électoral qui deviendra le « Front Populaire ».

 

Profitant de son unité (les désistements entre le premier et le second tour seront quasi systématiques et de ce fait, les reports de voix à gauche meilleurs qu'aux législatives de 1928 et 1932), de la crise économique et de l'absence d'une politique alternative à droite (où l'argument de campagne principal se limite à l'anticommunisme), le Front remporte une nette victoire les 26 avril et 3 mai 1936 à ces élections organisées au scrutin uninominal à deux tours par arrondissements, en vertu de la loi électorale de juillet 1927. Il rassemble 5 628 321 électeurs soit 57,17 % des suffrages exprimés au premier tour (contre 4 202 298 en faveur du centre-droit et de la droite) et envoie, au terme du second, un total de 386 députés sur 608 siéger à la Chambre des députés, dont 147 pour la SFIO. Devenu le premier parti du pays par son poids électoral, celle-ci prendra donc logiquement la direction du gouvernement qui sera confié à Léon Blum, son secrétaire général.

 

Pour sa part, la gauche alsacienne n’est parvenue que difficilement à mettre en place les accords de Front populaire. Si dans le Haut-Rhin elle y arrive sans trop de problèmes à cause de la faiblesse des communistes, par contre dans le Bas-Rhin où ceux-ci sont plus puissants, l’accord est réalisé plus laborieusement. Le Parti Communiste-Opposition de Hueber et Mourer refuse l’alliance à gauche par attachement aux Heimatrechte. Il s'était d'ailleurs rebaptisé en septembre 1935 Elsässische Arbeiter- und Bauernpartei, abandonnant ainsi toute référence au communisme pour marquer son enracinement purement alsacien. Quant aux orthodoxes du Parti Communiste Français, ils se voient reprochées leurs thèses séparatistes par les radicaux et les socialistes, plus jacobins et centralisateurs que jamais. En novembre 1934 encore, le congrès bas-rhinois de la SFIO avait condamné toute politique d’union avec les communistes en raison de « l’engagement du parti communiste en faveur des revendications alsaciennes. » Tout au long des années 1935-1936 en effet, « bien qu’avec plus de modération [Dreyfus dixit], le PCF considérait toujours la politique française en Alsace comme impérialiste et contraire aux intérêts du peuple alsacien. » Son attitude sur ce point ne commence à évoluer qu’en juin 1935 après le voyage à Moscou du ministre français des Affaires étrangères, Pierre Laval, à l’occasion de la présentation à Staline du traité franco-soviétique d’assistance mutuelle. A la clôture du VIIIème congrès du parti à Villeurbanne le 25 janvier 1936, son secrétaire général, Maurice Thorez, fait acclamer l’idée de « l’Alsace, membre de la communauté française », permettant ainsi aux trois partis de gauche d’aller ensemble à la bataille.

 

Les résultats alsaciens seront à l’opposé des résultats nationaux. Alors que sur la France entière le Front populaire obtient une large majorité faisant basculer le pays à gauche, c’est totalement l’inverse en Alsace : 84 % des électeurs votent contre ce même front, ancrant fermement la région à droite. Les communistes progressent certes sensiblement, souvent de manière spectaculaire, doublant leurs voix comme à Strasbourg, les triplant à Saverne, les quintuplant à Erstein. Mais leur progrès sont acquis au détriment de la SFIO et des radicaux, de sorte que le total des voix de gauche se trouve peu modifié par rapport aux précédentes législatives. A l’issue du second tour, le PCF parvient même à faire élire son candidat Alfred Daul dans la circonscription de Strasbourg-campagne. Il est vrai que celui-ci s’était dit « favorable à l’autodétermination de l’Alsace » et avait en face de lui le maire démocrate et anti-autonomiste de Strasbourg, Charles Frey. Sur l’ensemble de la région, les démocrates sont d’ailleurs – outre les socialistes – les principales victimes du scrutin. Leur recul est patent partout, sauf dans Strasbourg intra-muros mais même dans ce fief de Frey, c’est le communiste oppositionnel Charles Hueber qui remporte le siège de député.

 

Les grands vainqueurs de ces deux tours de scrutins sont les candidats présentés par l’Elsässische Volkspartei. Dès le premier tour, l’UPR obtient un franc succès : elle renforce ses positions dans le Bas-Rhin où elle obtient 25,3% des suffrages exprimés contre 21,6% en 1932, et les consolide dans le Haut-Rhin où elle obtient 35,8% des suffrages exprimés contre 39,4% en 1932, malgré de nouveaux candidats et l’absence de candidature à Ribeauvillé. Après le second tour, elle peut revendiquer 9 députés alsaciens (sur 16) alors que l’APNA, son concurrent catholique rangé dans le camp nationaliste et assimilationniste n’en compte plus qu’un seul, Oberkirch élu à Sélestat. Encore ce dernier lui doit-il son siège, tout comme l’industriel indépendant Burrus soutenu personnellement par Rossé contre le candidat APNA.

 

Dans la circonscription de Colmar, Joseph Rossé est le député sortant, ce qui lui offre un avantage. Mais il se voit opposer un candidat de valeur en la personne du socialiste Richard qui l’avait battu lors de la cantonale d’octobre 1934 puis avait réussi à ravir à l’UPR la mairie colmarienne en mai 1935. La bataille est rude mais sera finalement remportée par le candidat de la Volkspartei.

 

Comment cela s’est-il passé ? Les électeurs communistes du premier tour ont clairement joué le jeu du Front populaire en reportant en bloc leurs suffrages sur Richard, typographe de métier et syndicaliste. Par rapport aux législatives précédentes, celui-ci fait d’ailleurs fait fortement progresser les voix de la gauche non-communiste et permet à la SFIO d’atteindre d’emblée 28% des suffrages exprimés. D’autre part, comme ailleurs en Alsace, les démocrates s’écroulent, perdant ici la moitié de leurs électeurs de 1932. En revanche, Rossé bénéficie à l’évidence de l’absence de candidat de l’APNA, ce qui lui permet de l’emporter dans la totalité des cantons – y compris celui de Colmar - et de s’imposer largement dans les cantons ruraux comme ceux de Munster et d’Andolsheim. Dans celui de Wintzenheim dont il a été élu conseiller général l’année précédente, il porte les voix de l’UPR de 41 % des suffrages en 1932 à 48 % en 1936, en faisant ainsi son fief électoral.34

 

1 Christian Baechler. Le parti catholique alsacien, 1890-1939.Strasbourg, Presses Universitaires, 1982, 760 pages.

2 Devise de la Volkspartei : «Alles durch das Volk und für das Volk » : Tout par et pour le peuple.

3 Bernard Wittmann. Jean Keppi 1888-1967, une histoire de l’autonomisme alsacien, Fouenant, Yoran Embanner, 2014, 435 p.

4 Pierre Maugué. Le particularisme alsacien 1918 – 1967, Paris, Presses d’Europe, collection régions, 1970, 261 pages.

5 En 1920, la section de Colmar rassemble 150 adhérents. Ils seront 400 en 1932, 600 en 1934 dans une Volkspartei qui en comptera 15 000 (Source : Christian Baechler, Le parti catholique alsacien, pp. 743-746).

6 Le plébiscite des fourchettes, selon la formule pleine d’humour de Camille Dahlet. Voir ci-dessus, p. XXX

7 Le Temps, n° 24349 du mardi 17 avril 1928 p.3 col.1. Dreyfus fait erreur sur un point, en confondant Ribeauvillé et Riquewihr. Huegel était maire de la seconde localité et non de la première.

8 Selon François-Georges Dreyfus La vie politique en Alsace, p.121, les ennemis de Rossé avaient demandé son expulsion de l’UPR. C’est pour obtenir son maintien dans le parti que l’abbé Haegy avait concédé la candidature du vigneron Huegel.

9 François-Georges Dreyfus, La vie politique en Alsace de 1919 à 1936, Paris, A. Colin, FNSP, 1969, p. 121

10 Aux sources de l’autonomisme pp.121-122.

11 Le Figaro, samedi 21 avril 1928.

12 Paris-Soir n° du 1er mai 1928

13 Selon l’original en possession de l’auteur, le texte allemand dit (avec quelques fautes d’allemand): «   Elsass-Lothringen will rückhaltlos und tät immer [in] zu Frankreich gehören. Wir veruteilen und bekämpfen jede separaratistische oder autonomistische Aktion, welcher Art sie auch sei, die zu unserer Trennung von Frankreich führen will. » Ce texte de trois pages signé d’un certain Comité pour la liberté, le droit et le progrès a été imprimé par l’Erwinia, Strasbourg-Neudorf.

14 Michel Krempper, Joseph Rossé, Alsacien interdit de mémoire, p. 145

15 Altkirch élit « l’indépendant » Ricklin dans les mêmes conditions.

16 Résultats détaillés dans Michel Krempper, Joseph Rossé, Alsacien interdit de mémoire, p. 148

17 Le Gaulois, n° du 10 octobre 1928, pp 1-2.

18 Son président, Karl Roos se trouve alors en Suisse où il s’est réfugié afin d’échapper au Komplottprozess.

19Références : Maurice Thorez, Œuvres complètes.

20 Résultats détaillés dans Michel Krempper, Joseph Rossé 1892-1951, p. 155.

21Charles Haenggi vouera dès lors une haine des plus féroces à l’égard de Rossé, persistante jusqu’à l’après-guerre. Malgré ses efforts, il ne parviendra pas à reconstituer l’APNA. Il trouvera cependant sa revanche avec la création du MRP à la Libération.

22A la veille de la guerre, l’UPR dispose de 14 mandats sur 26 au sein de l’assemblée départementale, l’APNA plus que 2, les démocrates 1, le PSF 1, les catholiques indépendants 3 les indépendants 2. Source : Alsace Française, 10 septembre 1937.

23 Chiffres disponibles dans Michel Krempper Joseph Rossé, 1892-1951 p.158.

24 Les invalidations de Rossé, celle de son élection de député de 1928, comme celles de son élection cantonale puis de l’élection municipale, s’avèreront toutes injustifiées puisque les condamnations qui les fondaient aboutiront soit à un non-lieu (révocation du poste d’enseignant, machination de la SAPART), soit à une amnistie (Komplottprozess). Cas rare d’acharnement politique dont l’effet sur les électeurs sera au contraire du but recherché par le pouvoir jacobin puisque la popularité de la victime ne cessera de croître au long de ces années.

25 Cette fraction est emmenée par le chanoine Wursthorn, curé de Saint-Martin très lié à l’évêque de Strasbourg Mgr Ruch. L’autre, avec l’abbé Xavier Haegy, soutient l’UPR et Rossé, par ailleurs rédacteur dans les journaux de l’Alsatia.

26 Le faible écart de voix conduira à un pourvoi devant le Tribunal Administratif, rejeté comme non fondé. Chiffres détaillés dans Michel Krempper, Joseph Rossé, 1892-1951, p.160.

27 Le nouveau conseil de Colmar comprend : 15 radicaux, 12 socialistes, 3 communistes, 1 UPR et 1 indépendant.

28 Voir supra.

29 L’annulation du jugement de la Chambre disciplinaire du Haut-Rhin ainsi que de ses conséquences sera effectivement prononcée en appel le 3 mars 1933 par la Cour de discipline de Strasbourg, à l’issue d’une procédure de 7 ans (!!!)

30 Le préfet manipulateur avait été déplacé le 2 mai 1930.

31 En abrégé IVKO, l’Union internationale de l’opposition communiste qui rassemble l’opposition communiste à Staline et refuse la politique du Komintern de lutte « classe contre classe »

32 Résultats détaillés dans Michel Krempper, Joseph Rossé, 1892-1951, p.167.

33 Périphrase en vogue dans l’entre-deux-guerres pour éviter l’emploi de l’expression « Alsace-Moselle » interdite par une circulaire ministérielle de 1920.

34 Voir Michel Krempper, Joseph Rossé, 1892-1951, p.173