Pilier d'Alsatia & de sa presse

 

Co-fondateur de la Volksstimme

 

Après sa révocation de l’enseignement, l’activité publique de Joseph Rossé connaît « une sorte d’interlude ».

Durant cette période, on le voit d’abord participer à des réunions hebdomadaires chaque mercredi avec le Dr Ricklin, Jean Keppi, René Hauss, les abbés Fashauer et Zemb, le pasteur Hirtzel et d’autres. Ce groupe se réunit à Strasbourg chez un partisan du Heimatbund, Merckel, propriétaire de l’hôtel Monopole qui avait déjà abrité les réunions préparatoires au Manifeste. Principale question alors débattue : la fondation d’un journal autonomiste, non point neutre comme la Zukunft, mais d’orientation explicitement catholique. La solution retenue est la création d’un nouvel organe de presse. Pour Ricklin le futur quotidien est appelé à être co-dirigé par Rossé et Fashauer.

Toutefois, pour disposer d’une base solide, le journal doit pouvoir disposer préalablement d’une maison d’édition propre. A cette fin, le Dr Ricklin rencontre dès la fin de 1925 en Suisse, à Bâle, le Dr Robert Ernst, chef des Alsaciens-Lorrains installés en Allemagne en 1919. L’argent nécessaires à la création de l’Erwinia sera officiellement prêté par l’avocat suisse Wildi/Wildy Mais il s’agira en vérité d’argent allemand provenant de l’Auswärtiges Amt et du Père Emile Clément Scherer, d’origine alsacienne, secrétaire général du Reichsverband der katholischen Auslandsdeutschen.


Le 10 avril 1926 verra la constitution d’une société d’exploitation d’une imprimerie, dénommée Erwinia, officiellement fondée par Eugène Hertzog professeur, ami de Rossé et future maire de Colmar et Théophile Vonblon, parent de l’abbé Fashauer, qui recevra le titre de gérant. Puis le Heimatbund finit par acheter Die Volksstimme un titre appartenant à Jean Dumser. Ce dernier se transportera de Sarreguemines à Strasbourg. Sous sa gérance et la direction de l’abbé Fashauer qui quittera le groupe Alsatia pour prendre en main le journal, Die Volksstimme peut alors paraître dans sa nouvelle configuration. A partir du 23 décembre 1926, elle constitue le journal catholique du Heimatbund, avec comme sous-titre Zeitung für das elsass-lothringische Volk.1 Elle se présente ainsi à ses lecteurs :

«Notre journal est un organe chrétien et social. Il défendra avec la même énergie les droits et les intérêts de toutes les confessions et toutes les religions. Il luttera - au même titre que d’autres organes - pour le maintien des libertés religieuses et des traditions du peuple des croyants alsacien-lorrains, qu’il considère comme partie intégrante des Heimatrechte. Il ne se laissera pas dépasser, dans son amour des travailleurs, par aucun de ses adversaires, qu’il soit marxiste, bolchevique ou d’autres opinions… Die Volksstimme repousse toute tendance séparatiste. Elle soutient le mouvement des droits de la patrie (Heimatbewegung) qui a touché la grande masse du peuple alsacien-lorrain. Elle continuera à défendre ouvertement les droits de ce peuple, sans crainte et malgré toutes les suspicions et toutes les calomnies. Elle sera l’alliée de tous les organes qui sont depuis des années les porte-paroles des désirs et des revendications populaires. Elle veut être la voix sincère du peuple alsacien-lorrain».

Dirigée par l’abbé Fashauer, Die Volksstimme défendra le Concordat et les écoles confessionnelles, le bilinguisme – avec un statut particulier pour l’allemand- et l’autonomie sur le modèle de la Constitution alsacienne de 1911. Sur ce point, elle ira au-delà de la revendication régionaliste de la simple autonomie administrative mais sans pour autant rejoindre les positions séparatistes des communistes.

Die Volksstimme sera publiée jusqu’au 12 novembre 1927, date de son interdiction par le gouvernement. Mais Joseph Rossé qui a activement participé à son montage et possède d’ailleurs des parts de la société éditrice ne participera pas à la rédaction. En effet, une semaine avant la sortie du premier numéro, le 16 décembre 1926, le conseil de surveillance de l’Alsatia le nomme rédacteur en chef de l’Elsässer Kurier, à condition de renoncer à sa collaboration avec la Volkstimme.

1Journal pour le peuple alsacien-lorrain.

 

 

Rédacteur en chef de l’Elsässer Kurier

L’Elsässer Kurier est un quotidien de langue allemande, quasi-trentenaire au moment où Rossé accède à sa rédaction. Sous-titré en français, le Courrier d’Alsace il est l’organe haut-rhinois de l’UPR, le parti catholique. Publié à Colmar par la Société d’Édition de Haute-Alsace - qui deviendra en 1925 la Société alsacienne d’édition, Alsatia -, il est, depuis 1918, imprimé rue Bartholdi où son rédacteur en chef aura longtemps son bureau principal au n° 10. A la création du journal, le 2 mai 1897, l’abbé Emile Wetterlé avait occupé le poste avant d’y être remplacé -de 1900 à 1922- par l’abbé Xavier Haegy. Bel exemple de longévité ! En deux dizaines d’années, l'abbé Haegy en fait le cœur d’un groupe de presse à la fois important et puissant : il compte alors plus d’une dizaine de titres de quotidiens, tirant ensemble à plus de 100 000 exemplaires pour un total de 25 périodiques diffusés à 291 000 exemplaires (en 1923), dont 22 500 pour le titre-phare l’Elsässer Kurier seul, un tirage qui passera à 32 000 en 1929, (mais retombera à 18 000 en 1932). Du 21 mars 1922 à septembre 1926, l’abbé Fashauer remplace l’abbé Haegy comme rédacteur en chef avant de quitter le groupe de l’Alsatia pour la direction de la Volkstimme. Venu le remplacer à son tour, Rossé n’y perd sans doute pas au change. L’entreprise qu’il rejoint est financièrement saine et assise sur un actionnariat solide.

 

 

Jr carte presse

Carte de presse de Joseph Rossé délivrée en 1927 et régulièrement renouvelée jusqu’en 1939

Fonds Rossé BNU de Strasbourg

 

En outre, Joseph Rossé devient ainsi un collaborateur privilégié de Xavier Haegy, http://www.josephrosse.com/pages/abbe-xavier-haegy.html l’homme-pivot de ce groupe de presse qui est aussi un personnage politiquement très influent, le plus influent sans doute de toute la Haute-Alsace, sinon de l’Alsace. L’abbé Xavier Haegy décèdera à Colmar le 11 mai 1932. Dans les instants précédant sa mort, son rédacteur en chef lui rend une dernière visite dans la chambre qu’il occupe depuis fort longtemps chez les sœurs de Niederbronn. Vers la fin de ce qui sera leur ultime entretien, Haegy prendra la main de Rossé pour la serrer et lui dire gravement : « Wir müssen weiter kämpfen, Gott befohlen ! 1 » Ce sera son testament politique. A peine Rossé aura-t-il quitté la pièce que l’abbé appellera la sœur-infirmière : « Schwester, o welcher Schmerz 2 ». Et il s’éteindra.

1 « Nous devons continuer à combattre. C’est un ordre divin ! »

2 « Ma sœur, quelle douleur … ».

 

 

Directeur politique du groupe de l’Alsatia

 

Alors que jusqu’à sa mort Xavier Haegy cumulait les fonctions de président du conseil de surveillance de la société d’édition, celle de directeur politique du groupe de presse et celle de directeur politique de l’Elsässer Kurier, ces responsabilités vont être réparties. L’abbé Kessler lui succède à la présidence du conseil tandis que Joseph Rossé cumule les fonctions de directeur politique du groupe et de rédacteur en chef de l’Elsässer Kurier. La direction administrative reste à Xavier Mappus qui assure cette fonction depuis 1913.

 

Le conseil de surveillance composé de neuf membre est largement dominé par les ecclésiastiques, au nombre de sept. Médard Brogly – ami de Rossé- y entre en 1926. Si jusqu’en 1932, il ne semble pas qu’il y ait eu de graves divergences au sein de cette instance, il en ira différemment après le décès de l’abbé Haegy dont la personnalité et le sens du compromis étaient auparavant parvenus à « arrondir les angles ». Deux tendances vont s’y dessiner : celle des ecclésiastiques, représentée par le président Kessler (curé de Murbach) et le vice-président Brunner (curé de Pfastatt), soutenus par Mappus, qui souhaite s’en tenir à une ligne politique modérée et met en avant ses préoccupations commerciales. L’autre étant celle de Rossé, en fait minoritaire, surtout après 1937 et qui préconise une ligne politique alsacienne dure. Jusqu’en 1938 Rossé parviendra cependant à l’imposer mais cette situation semble avoir été mal acceptée.

 

La succession de l’abbé Haegy est difficile. L’arrivée du nouveau directeur politique du groupe Alsatia s’accompagne d’une détérioration sensible de la situation de sa branche presse. En cause : la crise économique qui s’abat sur l’Alsace et surtout la concurrence totalement déloyale des journaux « nationaux-catholiques », particulièrement de ceux des Editions d’Alsace et des Dernières Nouvelles de Colmar (dont le tirage quadruple en dix ans). Or, comme tous les titres « nationaux », ceux-ci sont massivement subventionnés par les fonds secrets gouvernementaux. Ils touchent chacun autours de 50 000 francs par mois sauf l’Elsässer Bote qui encaisse le double. » Celui-ci est l’organe de l’APNA - l’ancienne « aile nationale » de l’UPRA qui avait fait dissidence fin 1928 - et est le plus gâté. Dès son lancement, il engloutit des sommes énormes. Le financement public – et secret- sera décidé dans le bureau de Raymond Poincaré au ministère des Finances lors d’un entretien rapporté par Marcel Sturmel

 

« Ont pris part l’industriel Herrenschmidt, le banquier Debrix de la Sté Générale Alsacienne de Banque, les minotiers Henry Lévy et Schmidt-le-Roy (père) de Strasbourg, l’abbé Ritter de Sélestat, Charles André industriel de Masevaux, Charles Baudry propriétaire des mines de potasse d’Alsace et le rédacteur Charles Haenggi de Colmar. Ce dernier développa le plan pour la fondation de la maison d’édition et du journal et estima le capital de départ nécessaire entre 9 et 11 millions de francs de l’époque. Sur l’indication des grosses sommes nécessaires ultérieurement, Poincaré déclara : « Allez-y, allez-y ! Sans perdre de temps : au nom du gouvernement, je m’engage à vous aider. »

 

Dans les journaux alsaciens, les problèmes régionaux occupent la place principale. Mais - signe d’ouverture des Alsaciens sur l’Europe et le monde - les questions extérieures commencent à occuper une place croissante dès la fin des années vingt. La politique engagée par Briand en vue de la réconciliation avec l’Allemagne est en général approuvée. Elle l’est en particulier par l’Elsässer Kurier qui, à l’occasion des conférences de la Haye écrit : « Réjouissons-nous de ce que la paix ait fait un pas en avant et que l’Europe de l’après-guerre retrouve progressivement un ordre définitif. » Le journal est convaincu de la nécessité du dialogue franco-allemand engagé par Briand. En outre, avec la crise, il estime que les revendications politiques doivent céder le pas aux questions économiques qui ne pourront être résolues que par un accord entre Etats. Sur la même ligne pacifiste, l’Elsässer Kurier va suivre avec beaucoup d’intérêt les débuts de la conférence pour le désarmement. A l’instigation de Rossé et à l’encontre des nationalistes français pour qui « c’est d’abord la sécurité puis après le désarmement », il lance la formule : « le désarmement, condition de la sécurité ». C’est pourquoi, il demande aussi que soit faite l’entière lumière sur le réarmement clandestin du Reich. Durand cette période de crise finale de la République de Weimar, l’Elsässer Kurier comme du reste l’ensemble de la presse liée à l’UPR va rester partisane du rapprochement franco-allemand qu’elle estime indispensable à un assainissement de la situation politique, économique et sociale du Reich et de l’Europe. Cette réconciliation doit être la base de la paix et d’un équilibre européen.

 

Avec l’accession d’Hitler à la Chancellerie et la remilitarisation de la Ruhr, l’Allemagne et sa politique européenne vont encore préoccuper un peu plus la presse d’Alsace tout comme ses lecteurs. D’autant que l’économie alsacienne est étroitement dépendante des relations franco-allemandes et souffre de la tension croissante entre les deux pays. L’attitude des nazis à l’égard de l’Eglise catholique en Allemagne est également suivie avec la plus grande attention, car la faillite tant politique qu’économique du Zentrum et du gouvernement de l’éphémère chancelier centriste Brüning a provoqué une terrible déception chez les catholiques alsaciens. Dans Die Heimat, mensuel du groupe Alsatia dont il a pris la direction après le décès de l’abbé Haegy, Marcel Sturmel http://www.josephrosse.com/pages/marcel-sturmel.html exprimera leur opinion commune  en regrettant que les centristes allemands aient laissé le champ libre au national-socialisme sans même se battre. Et par-dessus tout, il reprochera aux catholiques nationalistes d'avoir miné le Zentrum de l’intérieur en prêchant l’intégration à l’Etat hitlérien pour préserver les associations catholiques.

 

Face à Hitler, l’Elsässer Kurier finira cependant par se départir - un temps - de ses positions pacifistes. Ce sera en 1936 lors de l’opération Winterübung, Exercice d'hiver, lancée par le Führer qui, le 7 mars au matin, fait pénétrer en Rhénanie trois bataillons de la Wehrmacht pour installer des garnisons à Aix-la-Chapelle, Trèves et Sarrebruck, contrairement aux accords internationaux sur la démilitarisation de la rive gauche du Rhin. Joseph Rossé proclamera alors : « L’Alsace est prête à marcher pour une guerre préventive. » Que n'a-t-il été entendu ! Bien des drames auraient peut-être pu être évités par la suite, Hitler n'ayant jamais réussi face à un adversaire fort et déterminé. Mais empêtrée dans une stratégie militaire purement défensive marquée par la mise en place de la « ligne Maginot », la France n’entendra pas cette voix alsacienne, pas plus qu’elle n’entendit celle du Général de Gaulle qui, dès 1935, plaidait pour une stratégie de mouvement et l’utilisation massive de l’arme blindée.

 

La sortie de l’Allemagne de la SDN et de la Conférence du désarmement fera l’effet d’une bombe dans les journaux de l’Alsatia qui sont favorables au désarment général. Ils le resteront jusqu’à la dernière année de l’avant-guerre tout comme ils continueront à encourager le rapprochement franco-allemand dont dépend la paix mais aussi la prospérité économique de l’Alsace. Faisant abstraction de leur hostilité fondamentale au régime national-socialiste pour des raisons d’ordre religieux et moral, la presse Alsatia ne cessera d’affirmer son pacifisme. Encore à la veille de la conférence de Munich, l’Elsässer Kurier proclamera que « pour la paix il n’y a pas de trop grand sacrifice, ni d’humiliation trop grande.» A l’occasion de la signature de l’accord, le journal de Rossé rappellera qu’il est partisan d’une politique extérieure réaliste, qui ne tienne pas compte des idéologies : «En tant que démocrates et défenseurs des droits et de la dignité de l’homme, nous sommes plus fermement hostiles au régime du national-socialisme et à sa politique que les communistes et les socialistes. Mais cela ne peut nous empêcher de réclamer une politique d’entente avec l’Allemagne. »

 

Mais le coup de force d’Hitler contre la Tchécoslovaquie amène le IIIème Reich à annexer pour la première fois des populations non-allemandes. L’Elsässer Kurier exprime alors « la profonde déception de tous ceux qui, dans l’intérêt de la paix, travaillaient à une entente entre l’Allemagne et les autres États, parce qu’ils croyaient à la loyauté de certaines déclarations. » Le même jour, il approuve les parlementaires qui votent pour la première fois les pleins pouvoirs à Daladier. C’est une inflexion dans la ligne du journal de Rossé qui considère à présent qu’ « il n’y a malheureusement pas d’autre solution : seule une France militairement préparée peut en imposer aux États totalitaires, assurer la protection des petits États et garantir la paix. » Le pacte germano-soviétique est une autre mauvaise surprise. L’Elsässer Kurier condamne ce qu’il considère comme « une trahison ». Trois jours après, le 26 août 1939, il affirme encore qu’« il faut avant tout maintenir la paix » et que « la guerre n’est pas une fatalité inéluctable ». Cependant, le 1er septembre 1939 à 4 heures 45, la Wehrmacht envahit la Pologne. 63 divisions, dont 7 Panzer, soit environ 950 000 hommes, 2 000 blindés, 2 000 avions sont envoyés à l’assaut par Hitler, sans déclaration préalable. C’est le début de la Seconde Guerre mondiale.

 

 

Finalement en tension avec la majorité de ses administrateurs

 

Dans ce contexte international d’avant-guerre très incertain et de plus en plus difficile, marqué en Alsace par la persistance de la crise économique, les nombreux désinvestissements industriels et délocalisations liés au renforcement du « complexe du glacis » et la désorganisation des activités consécutive aux différentes alertes et mobilisations, l’ensemble de la presse quotidienne politique alsacienne connaît une forte perte d’audience. Pour ce qui concerne l’Alsatia, la baisse avait été amorcée dès avant le décès de l’Abbé Haegy et la prise de fonction de Rossé comme directeur politique. Le groupe parvient cependant à maintenir de très bons résultats financiers en appuyant son développement sur les secteurs librairie-papeterie, matériel de bureau et surtout édition en devenant un important éditeur de livres religieux et de romans, le second éditeur catholique de France. Mais à partir de 1933-1934, le secteur librairie-papeterie connaît lui aussi une crise grave, qui se traduit par d’importants déficits.

 

De son côté, la situation du groupe de presse des Éditions d’Alsace est encore plus difficile, pour ne pas dire proche de la déroute. Lancés à grand renfort de fonds secrets avec l’appui de Poincaré, les différents Bote qu’il édite ne sont jamais réellement parvenus à décoller, à l’instar des résultats électoraux de l’APNA qu’ils soutiennent. Sous la direction politique de Pierre Schmidt-le-Roi (le fils du minotier) avec Charles Haenggi comme rédacteur en chef, l’Elsässer Bote / le Messager d’Alsace tire à 12 000 exemplaires au lancement, grimpe à 18 000 en 1930 mais rechute à 12 000 dès 1932 et voit ses ventes s’éroder constamment les années suivantes. Les éditions locales de Colmar, Mulhouse, Thann et Saverne et l’Unterländer Bote ne se comportent commercialement pas mieux. Financièrement, elles sont des gouffres. Le gouvernement finit donc par se lasser. D’autant qu’en 1935, Rossé apporte son soutien parlementaire au cabinet de Pierre Laval qui n’apprécie pas les attaques des Éditions d’Alsace contre le directeur politique de l’Alsatia et envisage dès lors de supprimer la subvention gouvernementale à l’Elsässer Bote et à ses éditions locales, une idée que relayera le ministre Georges Mandel. Pour faire face à leur mauvaise situation, les actionnaires des Éditions d’Alsace envisagent d’abord une prise de participation de Burrus et de l’industriel Wallach pour des montants respectifs de 300 000 et de 200 000 francs. Puis une autre solution sera trouvée. Elle se décide en novembre 1935 au cours d’un dîner parisien au restaurant La Pérouse. Outre Mandel et Rossé y participent Schuman, De Leusse et Schmidt-le-Roi, actionnaires des Éditions d’Alsace. L’opération est mise en place en mars 1936. Le 31, le conseil d’administration de l’éditeur des différents Bote accepte une prise de participation d’Alsatia à hauteur de 50% du capital social. L’assemblée générale des actionnaires, réunie le même jour, procède à une réduction de moitié du capital des Éditions d’Alsace par abaissement de la valeur nominale des actions, puis augmente le capital à un million de francs par création de 2 000 actions nouvelles, qui seront souscrites par Alsatia le 8 avril 1936.

 

La prise de participation d’Alsatia est suivie d’une réorganisation des publications. Les éditions de Colmar, de Mulhouse et de Thann des Bote sont supprimées tandis que l’on envisage la publication d’un quotidien en langue française, projet qui ne sera jamais réalisé. Rossé élimine ainsi plusieurs concurrents et Alsatia s’empare à bon compte d’une imprimerie moderne à Colmar. A partir d’avril 1936, l’Elsässer Bote et l’Elsässer Kurier seront imprimés sur les presses de l’ancien Colmarer Bote. Le premier titre garde toutefois son indépendance mais au niveau rédactionnel deux changements interviennent : Haenggi quitte la rédaction de l’Elsässer Bote pour y être remplacé par Schmidt-le-Roi qui adopte à partir d’octobre une ligne originale. De ce fait, Rossé et son journal ne subiront plus les attaques haineuses de leur concurrent. L’opération produira aussi des dommages collatéraux sur l’APNA dont les Bote étaient les porte-voix et qui sortira très perturbée de toute cette affaire. Pour sa part, le directeur politique de la presse Alsatia y aura affirmé son talent manœuvrier. 

 

Il aura à nouveau à manifester ses talents au moment du regain de tension qui affecte le groupe en mai-juin 1938 entre la majorité du conseil de surveillance et lui. Pour gagner en autonomie vis-à-vis de la direction de la Volkspartei, Rossé a en effet fondé une maison d’édition indépendante destinée à l’édition de Jung-Elsass, l’organe des Jeunesses-UPR http://www.josephrosse.com/pages/animateur-des-jeunesses-upr.html dont il est par ailleurs responsable. Le conseil de surveillance – qui déjà n’appréciait que fort peu la manière dont Rossé avait tendance à le malmener- le place alors devant l’alternative suivante : quitter ses fonctions de directeur politique de l’Alsatia et de rédacteur en chef de l’Elsässer Kurier ou céder Jung Elsass à l’Alsatia. Rossé choisira de se soumettre aux conditions du conseil de surveillance.

 

 

Jr cp

Abbaye de Mariastein, Suisse,

CP adressée à l’abbé Haegy, années 30

Coll. perso. MK

 

Viendra aussi ce qui sera appelé « l’affaire Brauner-Oster ». Jacques Brauner est un ecclésiastique strasbourgeois, archiviste municipal et directeur de la Bibliothèque de Strasbourg. En 1938, il subit une opération chirurgicale lourde qui l’amène à suivre une cure post-opératoire en Suisse dans un haut-lieu de pèlerinage proche de la frontière française, Mariastein, canton de Solothurn. Pendant ce séjour, il y est rejoint par son vieil ami, Mgr Scherer, qui cherche à quitter l'Allemagne, où il est installé depuis 1919. L’ecclésiastique d’outre-Rhin qui dispose de la double nationalité est une vieille relation amicale, également partagée par Keppi, Rossé et Sturmel. Au début des années trente, il apportait à une partie de la presse catholique alsacienne l’aide financière du Reichsverband der Katholischen Auslanddeutschen. Mais à partir de 1938, les nazis «cherchent à endiguer les subsides des ecclésiastiques allemands allant aux autonomistes alsaciens». Scherer, vivement opposé au national-socialisme, est démis de ses fonctions puis menacé d’une arrestation par la Gestapo et d’une déportation à Dachau. C’est pourquoi il a demandé à rencontrer en lieu neutre, le 2 septembre 1938, ses amis alsaciens. Il souhaite obtenir leur aide dans le renouvellement de son passeport français dont il a impérativement besoin afin de fuir le Reich à destination du Brésil où il compte s’installer dans une communauté religieuse. En attendant, il vit à Rome et a déposé ses avoirs dans une banque suisse de Bâle, la Schweitzerische Kreditanstalt, sur un compte ouvert au nom de Brauner et d’Oster, son ami d’enfance. Leur rencontre dans le haut-lieu spirituel de Mariastein proche à la fois de Bâle et de la frontière franco-suisse n’est cependant pas passée inaperçue de la police française. Les deux religieux sont en effet rejoints par Joseph Rossé, accompagné de son épouse et de Jean Keppi qui reviennent d’une exposition de la presse alémanique organisée à proximité de cette région des Trois-frontières, ainsi que par le député d’Altkirch, Marcel Sturmel venu en voisin sundgauvien saluer ses amis réunis. Une perquisition opérée chez l’abbé Brauner va suivre et le compte commun bâlois Brauner-Oster sera connu du commissaire Becker qui traque les autonomistes depuis plus de dix ans. Mais, le détenteur d’un compte à l’étranger n’enfreint d’aucune manière la loi, quand bien même il utiliserait les fonds pour financer la presse religieuse. Aussi laisse-t-on pour le moment Brauner et Oster en liberté, puisque rien d’illégal ne peut leur être reproché Pour sa part, Rossé reverra Scherer au sujet de son passeport à deux reprises à Mariastein, le 22 octobre (avec Keppi) puis le 1er novembre 1938. Le dossier sera ensuite confié à l’avocat Me Kraehling qui se chargera de le faire avancer via l’ambassade française du Saint-Siège comme le demandait le Quai d’Orsay. L’intervention de Rossé s’arrêtera là.

 

En attendant, les révélations publiques sur cette affaire jettent un nouveau trouble au sein du conseil de surveillance de l’Alsatia. D’autant que Sturmel confirmera qu’il a bien reçu de l’argent de Brauner. Sur proposition du curé Brunner, le conseil priera « M. Stürmel qui a trompé la confiance de l’Alsatia, de quitter la direction du journal Die Heimat. ». Quant à Rossé qui a « déclaré formellement qu’il n’a jamais, directement ou indirectement, reçu ou donné de l’argent allemand, qu’il n’a pas de compte en Suisse », le conseil lui reprochera surtout de n’avoir pas immédiatement démenti les accusations qui l’associaient à l’affaire Scherer-Brauner-Oster. Les choses resteront en l’état pour lui, du moins pour le moment. Dans les procès qui vont suivre, il ne cessera d’affirmer qu’il n’a à aucun moment reçu d’argent de Scherer. De fait, les instructions n’ont jamais pu apporter la preuve du contraire. »

 

 

Arrêté pour espionnage le 9 octobre 1939

 

Le 1er septembre 1939, tout bascule en Alsace. Le jour où Hitler déclenche la Seconde Guerre mondiale, les populations alsaciennes et mosellanes subissent la plus vaste opération d’évacuation de l’histoire française. En moins de quelques semaines, pour certains en moins de quelques heures, plus de 600 000 habitants des départements du Rhin et de la Moselle, dont la totalité de la population de l’agglomération de Strasbourg, sont obligés de tout quitter. Les institutions et administrations de la métropole alsacienne les accompagnent à l’autre extrémité de la France, dans le plus grand désordre.

 

La Police spéciale va profiter du chaos ainsi créé ainsi que de la dispersion des intéressés pour frapper un grand coup. Alors que Strasbourg est complètement désertée, elle va commencer par arrêter une seconde fois l’abbé Brauner et le Docteur Oster, repliés dans les Vosges après l’évacuation de leurs institutions, puis le 9 octobre 1939, Marcel Sturmel et Joseph Rossé. Leurs deux arrestations sont accompagnées de perquisitions, totalement infructueuses. Celle de Rossé sera effectuée par le commissaire Becker, qui tient enfin sa proie, convoitée depuis une dizaine d’années. Son épouse Joséphine Françoise Rossé la relatera en insistant surtout sur le fait qu’à ce moment-là, le directeur politique de l’Alsatia se trouvait dans une réunion extérieure et que, emmené dans ses bureaux du 10 de la rue Bartholdi à Colmar, il assistera à une autre perquisition, plus longue et moins superficielle, qui sera tout aussi infructueuse que celle de son domicile. Dans la soirée même, il sera conduit à la prison militaire de Nancy où on lui notifiera son inculpation pour « espionnage » !

 

Outre Brauner, Oster et Sturmel, il y rejoindra le Dr Karl Roos, ancien chef du parti de la L’Unabhängige Landespartei, le parti régional indépendant, déjà arrêté au printemps, Jean Keppi, ancien secrétaire général de la mairie de Haguenau et vice-président de l’UPRA, six membres de l’Elsaß-Lothringische Arbeiter- und Bauernpartei : Paul Schall, secrétaire général, René Schlegel et René Hauss, conseillers municipaux de Strasbourg, Jean-Pierre Mourer, député de Strasbourg, Camille Meyer, journaliste, et la secrétaire du Dr Roos, Mme Georgette Woerner ; les dirigeants de l’Elsaß-Lothringer Partei (ex-Jungmannschaft) : Hermann Bickler, Edmond Nussbaum, Pierre Bieber et Rudolf Lang ; un membre de la Christlich-Soziale Volkspartei Lothringens, le conseiller général mosellan Victor Antoni ainsi qu’un membre de l’Elsaessischer Volksbildungsverein, Joseph Lefftz. Toutefois, ce dernier un ethnologue réputé, sera vite relâché grâce aux énergiques interventions de ses collègues français et étrangers.

 

« A l’évidence, vu la personnalité des intéressés, il s’agissait plus d’un règlement de compte politique que de défense nationale » écrira à juste titre l’historien François Waag. Or, tous sont arrêtés pour le même motif : « espionnage ». L’instruction sera longue et, finalement, n’aboutira pas.

 

 

Défenseur de l’Alsatia contre la menace nazie dès 1940

Joseph Rossé emprisonné, le conseil de surveillance de la Société alsacienne d’édition Alsatia place Xavier Mappus aux commandes opérationnelles. Directeur administratif depuis 1913, celui-ci avait su faire la preuve de grandes qualités de gestionnaire, d’abord avec Xavier Haegy, ensuite avec Rossé, en dépit de ses divergences d’appréciation avec le directeur politique du groupe. Par contre, il s’avérera totalement incapable de faire face à la situation de crise extrême provoquée par l’évacuation de l’Alsace vers le Sud-Ouest - catastrophique pour les ventes de la presse - et plus encore par le passage de la « drôle de guerre » à la vraie guerre - quand, le 10 mai 1940, la guerre cessant d’être drôle, les Allemands envahissent la France. Avant même l’arrivée de la Wehrmacht à Colmar à la mi-juin 1940, Mappus abandonne purement et simplement son poste, se retrouve à Paray-le-Monial qu’il quitte ensuite avant que les Allemands n’y arrivent, pour se réfugier en zone non-occupée, au Puy-en-Velay. La société – qui emploie plus d’un demi-millier de personnes – est ainsi complètement laissée à son sort, puisque Mappus ne s’occupera pas davantage du siège social que d’aucune des succursales. Pourtant, il est alors titulaire de 6,7% du capital !

 

L’Alsatia se trouve alors en grand danger de disparition. Le 20 juin, tel un chacal, Fritz Spieser, le patron de la Hunenburg Verlag, revenu en Alsace dans les fourgons de la Wehrmacht pour relancer sa propre entreprise d’édition basée en Basse-Alsace dans le château éponyme, arrive dans les locaux du siège colmarien de l’Alsatia, 10 rue Bartoldi, en compagnie du SS Teichmann dans l’intention ferme de s’accaparer l’entreprise pour en faire une officine de la propagande hitlérienne. Les nazis ne peuvent qu’abhorrer l’éditeur colmarien pour son caractère « clérical » et chercher à le supprimer, tout comme ils ont procédé dans le Reich où la totalité des maisons d’édition chrétiennes ont été fermées après 1933.

 

Mais le 17 juillet 1940, Rossé –livré par Vichy sans que nul ne lui ait demandé son avis- est ramené par les Allemands en Alsace occupée. En marge des discussions sur l’armistice, ceux-ci ont en effet obtenu des autorités françaises qu’elles leur remettent les « Nancéiens » emprisonnés de 1939 et vont – dans un premier temps - les confiner aux Trois-Epis, station touristique proche de Colmar où la Gauleitung momentanément établi ses quartiers. L’apprenant, et bien que le groupe de ceux qu’on appelle à présent les Nanziger soit « en quarantaine », le Conseil de l’Alsatia se réuni en urgence sous la présidence du curé Kessler et prend une résolution aux termes de laquelle « Monsieur Rossé est chargé de discuter tous les problèmes concernant les journaux et l’édition entre l’Alsatia et ses différentes filiales avec les autorités civiles et militaires compétentes. »

 

L’intéressé commence par refuser ce rôle de simple intermédiaire. Devant la gravité de la situation, il a besoin d’un positionnement plus clair. Il ne peut se contenter de jouer à Mister go-between. En outre, les derniers mois de sa collaboration de 1939 avec le curé Kessler ne lui ont pas laissé que des bons souvenirs. Il place donc le Conseil de surveillance devant l’alternative : soit de le nommer directeur général, soit de lui « redonner sa liberté ». Devant cette mise en demeure, le curé Kessler démissionne et cède sa place à la tête du Conseil à l’abbé Brunner. Le 7 août 1940, Joseph Rossé est officiellement nommé directeur général de la société.

 

Plus tard, l’abbé Brunner commentera cette décision en ces termes: « En nommant Rossé directeur général, les membres du Comité de surveillance n’ont obéi à aucune contrainte. L’opinion générale était alors que Rossé était le seul capable de prendre en main les destinées de l’Alsatia et d’entreprendre la lutte contre l’occupant … »

 

Le nouveau directeur général obtient le retour de Heidet à titre de secrétaire général de l’entreprise : il a toute sa confiance et il veut pouvoir s’appuyer sur lui. Pas rancunier à l’égard de Mappus qui le combattit avant guerre, il lui fait parvenir au Puy les affaires abandonnées à Paray-le-Monial dans la précipitation de l’exode, aide son frère à racheter les meubles de Colmar mis en vente par le séquestre allemand et empêche la vente des actions au nom de M. Mappus et de Mme qui pourront même les récupérer en 1945, avec les dividendes. Puis il prend les dispositions nécessaires pour permettre à l’Alsatia de poursuivre son activité -sans son pôle presse interdit par l’occupant hitlérien- et de conserver tout au long de la guerre sa position d’unique éditeur non-nazi de tout le Reich.

 

Jr dg

Joseph Rossé, directeur général,

au milieu des chefs de départements et de succursales de l’Alsatia Verlag vers 1941

Photo Fonds Joséphine Sonntag-Rossé