Nancéien puis Nanziger


 

Face aux juges du Tribunal militaire de Nancy

 

Joseph Rossé est arrêté pour « espionnage » à Colmar le 9 octobre 1939 par le commissaire Becker. Le soir même il est emprisonné à Nancy et mis à la disposition du Tribunal militaire permanent de la XXè Région qui siège dans cette ville. Le 10, une information sous le chef d'accusation «  d’atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat » est ouverte contre lui. La Chambre des députés n’étant pas alors e n session, il ne peut prétendre à l’immunité parlementaire. En effet, la constitution de la IIIe République ne prévoit cette protection que durant le temps des sessions. Ce sera son second emprisonnement, après son séjour dans les geôles républicaines de 1927-28. Il choisit comme avocat Me Jean Treuer du barreau de Colmar.

 

Le député Rossé s’aperçoit en effet très rapidement qu’il lui faut un dossier « en béton ». Car, écrira-t-il à son défenseur :

 

 « On ne soulignera jamais assez que nous avons affaire à un tribunal militaire qui siège en secret, décide librement et en toute souveraineté sans aucune autre attache. […] Face à une cour d’assises le procès me ferait plaisir. Même devant une Chambre correctionnelle, il serait gagné à 100%, mais ici nous dépendons de 4 militaires sur 7 annoncés et manipulés ; voilà la terrible tragédie. C’est pour cela que tous les efforts déployés doivent d’abord se concentrer sur l’obtention d’un arrêt de la procédure ou de son transfert à une instance correctionnelle. »

 

Mais les juges d’instruction du tribunal militaire n’entendent pas se dessaisir du dossier. Bien au contraire. Dans un premier temps leur tactique consiste à se hâter le plus lentement qu’il leur est possible. Placés au secret, les accusés ne commenceront à être interrogés qu’au bout de six semaines pour les uns, huit pour les autres. Pendant cette période interminable, les accusés sont interdits de correspondance avec leurs familles. Les députés, Rossé comme ses deux collègues parlementaires – Sturmel et Mourer - arrêtés en même temps que lui se voient aussi privés de tout contact avec leurs électeurs. Les mises en liberté provisoires demandées au moment de la rentrée de la Chambre des députés fin novembre 1939 sont aussitôt rejetées. Comme tous les autres prisonniers arrêtés avec eux en septembre-octobre, ils sont astreints au régime « espions » : pieds et mains entravés par des chaînes.

 

Vers la fin 1939, la presse ayant fini par s’interroger sur le silence de la justice militaire, les magistrats instructeurs essayeront cependant d’accélérer la procédure. Ils regroupent les affaires selon les partis auxquels appartiennent les différents inculpés, ce qui aurait dû être fait dès l’origine. Ne portant pas sur les mêmes faits, les inculpations ne pouvaient qu’être disjointes. Pour Rossé et son avocat, c’était en effet « un coup bas traître de nous mettre, nous autres amis de Scherer, dans le même sac que les gens de l’ELZ et de Bickler. » Aux deux députés de la Volkspartei et à leurs amis sont surtout reprochées leurs relations avec l’abbé Scherer, supposé être un agent de l’Allemagne nazie, alors que l’ecclésiastique avait précisément cherché l’aide de ses amis alsaciens pour échapper à la Gestapo. Quant aux affiliés aux ex- Landespartei, Jungmannschaft et KP-O, ils passent aux yeux des magistrats instructeurs pour des espions liés à Karl Roos, emprisonné depuis mars 1939.

 

Les instructions continueront néanmoins à traîner. Et pour cause ! Les premiers mois d’interrogatoires des intéressés et d’auditions des témoins n’arrivent pas à faire ressortir quoi que ce soit de probant, bien que sept juges militaires aient finalement été mis au travail … « Au printemps de 1940, certains défenseurs n’avaient toujours pas pu prendre connaissance des actes judiciaires concernant leurs clients. Aucune preuve attestant d'un complot contre la sûreté de l’Etat ou d’une affaire d’intelligence avec l’ennemi n’avait pu être fournie. On en restait toujours réduit aux supputations de la police spéciale. »1  Ce n’est que quand démarrera l’offensive allemande à l’Ouest et que commenceront à tomber les bombes autour de Nancy que va, enfin, s’accélérer le rythme des auditions sur le fond. Pour Sturmel, ce sera en fait la première, et l’unique, après huit mois de détention !

 

Dans l’odyssée des Nanzinger à travers la France en déroute

 

Mais le 14 juin 1940, à 16 heures, alors que les Panzer allemands commencent déjà à investir Nancy, les prisonniers politiques alsaciens sont évacués en toute hâte. Le juge Laroubine – principal instructeur - déguerpit, abandonnant une partie des dossiers.2 Le groupe des Nancéens, comme on les appellera, est chargé dans un autobus et débute son « Tour de France » dans des conditions d’extrême brutalité : entraves, interdiction de se parler, coups, etc.3 Première étape prévue : Dijon. L’avancée des blindés allemands est cependant si rapide que les captifs sont acheminés directement sur Lyon, où les attendent des cellules dans un état innommable et des gardes particulièrement violents. Le lendemain 15 juin, les prisonniers sont répartis en deux groupes. Le premier comprend Hauss, Schall, Schlegel, Bickler. Après un passage par Valence, Tarascon et Nîmes, il finira par se retrouver à Carcassonne. Le second avec tous les autres prend également la direction du Sud, avec étapes à Valence et Avignon, pour arriver à Mende en Lozère le 1er juillet. Toutefois, suite à une décision de l’administration pénitentiaire de Nîmes, prise le 27 juin, ce groupe est aussitôt réacheminé sur Privas, chef-lieu de l’Ardèche situé à moins de 140 kilomètres de Lyon, son point de départ ! Après ce périple de plusieurs centaines de kilomètres de petites routes cévenoles particulièrement sinueuses et étroites, sous une chaleur étouffante dans un camion cellulaire non ventilé, enchaînés par deux, les détenus échouent, totalement épuisés, dans leur nouvelle prison le 2 juillet 1940. L’accueil brutal qu’ils y reçoivent est à la hauteur de l’image d’ « espions boches » qu’on leur a collée. La bienveillance du directeur leur permet cependant d’établir la vérité et aussi le contact avec leurs proches, sans nouvelles depuis des semaines. En retour, Jean Keppi pourra obtenir de l’argent de sa famille évacuée à Périgueux, aussitôt partagé avec ses amis. Rossé et Sturmel se mettent en rapport avec leurs amis parlementaires (Walter, Seltz, Brom, Schuman) pour les prier d’intercéder auprès du nouveau gouvernement de Pétain en vue de leur libération. Au point que l’élargissement des détenus semble proche. Mais malheureusement pour eux, leurs tribulations sont loin d’être terminées.

 

Nanziger 1

 

 

Ramené par les Allemands dans l’Alsace de facto annexée

 

Le sous-secrétaire d'Etat aux réfugiés,4 Robert Schuman, alerté depuis Privas par Rossé, dont il est l’ami en même temps que l'ancien collègue à la Commission des finances de la Chambre, intervient en effet à Vichy pour les faire libérer rapidement « afin qu’ils ne tombent pas aux mains des Allemands ». Il va malheureusement être devancé.

 

En effet, de sa propre initiative (malencontreuse), l’avocat colmarien de Rossé, Me Jean Treuer, avait, dès le 19 juin 1940, alerté l’Ortskommandantur de Colmar de la disparition des prisonniers de Nancy et demandé aux autorités allemandes de les sortir de prison, ce dont se chargera le Dr Robert Ernst. Le 15 juin, ce dernier avait traversé le Rhin avec l’Etat-major de l’armée pour retrouver « son » Alsace au plus vite. Il fait constituer par l’Abwehr, le contre-espionnage allemand, un commando spécial placé sous les ordres du major Dehmel. Objectif : retrouver les autonomistes disparus à Nancy dans la pagaille de la débâcle. Pour obtenir du chef de la VIIè armée de la Wehrmacht l’ordre de mission indispensable, Ernst argue de ce que, par l’entremise des dirigeants autonomistes, les premiers contacts entre la population alsacienne et les autorités allemandes d’occupation seront facilités. Les recherches méthodiques de Dehmel donnent vite de bons résultats. Retrouvés à Privas, les Nanziger sont « évacués » nuitamment le 14 juillet par la gendarmerie française jusqu’à la gare de Châlons-sur-Saône, à la limite de la zone occupée, pour être remis au major allemand chef du commando spécial qui les y attend. Le lendemain, ils sont rejoints par les emprisonnés de Carcassonne. Mais pour autant, les captifs ne pourront pas immédiatement retrouver leurs proches dont ils sont à présent séparés depuis neuf mois. A Châlons-sur-Saône, ils sont récupérés dans un vieux bus, un Kasten-Kleinbus, réquisitionné à Stuttgart5 et décoré de slogans du national-socialisme6 pour être conduits préalablement aux Trois-Epis près de Colmar. Ils arrivent dans ce lieu de cure vosgien - où les Allemands ont établi leur siège provisoire - le 17 juillet 1940 vers 22 heures, après que le bus ait été stationné de longues heures à Belfort pour éviter une arrivée en Alsace en plein jour.

 

Nanziger 2

Bus des Stuttgarter Straßenbahn réquisitionné pour déplacer les Nanziger

Les inscriptions du bas ont été rajoutées durant la campagne Grosse Wende

 

Huit années plus tard, dans une lettre du 1er octobre 1948 adressée au Garde des Sceaux à Paris, Rossé écrira à ce propos:

 

« Le gouvernement me livra subitement, menottes aux mains, à Châlons-sur-Saône, aux autorités allemandes. Non seulement je n’avais pas demandé ce transfert, au contraire, j’avais présenté à Vichy une requête pour être libéré et rester en zone libre, requête qui fut appuyée par des démarches de parlementaires alsaciens. Malgré cette demande, sans m’en indiquer les raisons, sans me consulter, sans qu’il y ait été obligé par l’armistice ou une autre disposition du droit français ou international, le gouvernement français me livrait, moi Français, à une puissance étrangère pour qu’elle fasse de moi ce que bon lui semblait. Ce qui est unique dans l’histoire de la France et représente une violation scandaleuse d’un des droits le plus élémentaire dont jouit tout Français. »

 

Officiellement les Nanziger « libérés » les 14 et 15 juillet l’avaient été en vertu de l’article 19 de la convention d’armistice. Or, cet article concernait la libération des prisonniers allemands ! Ce qui conduira certains (notamment Pierri Zind) à écrire que « le gouvernement de Vichy considérait déjà les Alsaciens-Lorrains comme étant des citoyens allemands. »

 

C’est dans ces conditions que ce groupe des Nanziger fera l’objet d’une manipulation de toute première grandeur qui se retournera contre certaines de ses victimes jusque durant les procès de l’épuration de 1945-1947. L’épisode se déroule le 18 juillet 1940, quelques heures à peine après l’arrivée aux Trois-Epis du vieil autocar venu les récupérer à Chalons et son parcours de 350 kilomètres. Le Dr Ernst est sur place. Il a en tête des objectifs très précis, et surtout très personnels, que n’avait définis aucun ordre de mission civil ou militaire. En juin, ce natif de Hurtigheim dans le Bas-Rhin7 avait été nommé par le secrétaire d’Etat du ministère allemand de l’Intérieur au poste de Generalreferent für Elsass, rapporteur général pour l’Alsace, une fonction aux contours imprécis correspondant plutôt à un titre grandiloquent.8 Pour se donner du poids par rapport aux « grosses pointures » qui briguent un leadership dans la province occupée, il imagine que par une mobilisation rapide des dirigeants autonomistes alsaciens et anciens Heimatrechtler - qu’il « connaît par cœur » pour avoir subventionné leur presse dès 1925 - il pourra constituer une force politique d’hommes sûrs et méritants capable de préserver « son » Alsace de l’intrusion d’adeptes du parti nazi et de fonctionnaires du Reich et surtout du pays de Bade. A cette fin, il avait fondé, dès le 20 juin, l’Elsässischer Hilfsdienst, en abrégé EHD9, et commencé à recruter, principalement dans les rangs de l’ex-Jungmannschaft et ceux de l’ex- Landespartei. Il faut souligner qu’ « à son arrivée en Alsace, le directeur des Elsaß-Lothringische Heimatstimmen éditées outre-Rhin avant-guerre n’avait été investi d’aucun mandat, ni par les autorités civiles, ni par l’armée.» (Bernard Wittmann)

 

 

Nanziger 3

L’hôtel Bellevue, lieu de la manipulation organisée par le Docteur Robert Ernst

 

Au matin de ce 18 juillet, Ernst convoque les Nanziger en réunion. A ces hommes affaiblis -au physique et au moral- par 284 jours de détention, harassés par quatre semaines de voyages exténuants, souffrant de la « psychose de la détention »10, et - pour certains - choqués par la découverte de leur pays passé sous occupation allemande et de leur Heimet sous contrôle nazi, il va imposer une épreuve supplémentaire. En montant aux Trois-Epis, il a décidé de frapper un grand coup. Ernst sait que le Führer n’estime guère les Alsaciens. Pour valoriser les Nanziger aux yeux d’Hitler – et se valoriser lui-même par cette occasion - il a conçu l’idée de « prendre les devants et d’anticiper les décisions du Führer ». Ce faisant, il ne fait qu’agir en bon nazi ayant parfaitement assimilé le Führerprinzip qui n’est pas la simple exécution des ordres reçus, mais - selon la très bonne formule de Ian Kershaw - « un travail en direction du Führer  par anticipation des ordres ».

Ainsi, il se propose de faire signer aux Nanziger, une motion, une sorte de pétition, demandant le rattachement de l’Alsace-Lorraine au Grand Reich, qu’il porterait personnellement à Berlin avant l’ouverture de la session du Reichstag où le Führer doit prononcer un important discours censé annoncer le retour de l’Elsaß-Lothringen. Le texte qu’il a préparé comporte trois points : 1) Remerciements au Führer pour leur libération des geôles françaises ; 2) Rétrospective de leur lutte marquée par la « fidélité à leur Volkstum d’origine, celui des Alamans des régions limitrophes des Vosges et du Rhin » ; 3) Demande de « l’intégration de leur pays natal au Reich en mémoire de Karl Roos tombé sous les balles françaises. »

 

Sur ce texte, les anciens prisonniers de Nancy vont d’emblée se diviser. Si les hommes de l’Elsass-Lothringer Partei ex-Jungmannschaft : Bickler, Bieber, Lang, Nussbaum et de l’ex- Landespartei : Hauss, Schall, Schlegel n‘émettent pas d’objections à apposer leur signature, Mourer, ex-PC-O, tente de plaider l’incompétence du groupe à s’engager au nom des Alsaciens. Quant au journaliste Meyer de la défunte ELZ il se tient sur la réserve.

 

A l’opposé, les « cléricaux » se refusent de signer la pétition en l’état. Rossé qui, à la Chambre des députés, avait voté dix mois avant la guerre les crédits militaires demandés par Daladier et fait accepter par le Conseil général du Haut-Rhin une motion de confiance au gouvernement français, ne peut accepter que le projet de texte de Robert Ernst qualifie de « criminelle » la déclaration de guerre française. Au nom de ses collègues de la Volkspartei, il conditionne en outre l’acceptation d’une réannexion de l’Alsace-Moselle sous les « réserves expresses » suivantes : « 1) Consentement public de la France ; 2) Consentement de la population d’Alsace et de Lorraine ; 3) Promesse formelle et expresse du respect et de la garantie des libertés religieuses et de la tradition locale en tous les cas. » C’est une habileté de la part du fin politique qu’est le député de Colmar. Pour quelques heures, il met en échec la manœuvre du tout nouveau Generalreferent für Elsaß.

 

Dans une ambiance de tension croissante et une situation qui aboutit à un blocage de la discussion, Rossé, Sturmel, Keppi, Brauner, Oster, Antoni suivis de Meyer cherchent à quitter la salle de réunion. Ils s’aperçoivent alors que les portes extérieures sont fermées et gardées et que toute l’annexe de l’hôtel Bellevue où se déroule la réunion est sous contrôle de la Wehrmacht. Ernst avouera plus tard qu’il avait effectivement voulu mettre ses interlocuteurs sous pression maximum en les « plaçant en quarantaine », qu’il lui avait aussi fallu « recourir à la menace » et « faire pression sur leurs conscience.»11 Les sept récalcitrants finissent par sortir par la fenêtre pour se concerter à l’extérieur sur la conduite à tenir. Epuisé, Rossé est au bord de la crise de nerfs. Après discussion entre eux, l’avis de Keppi finit par prévaloir : « Si nous refusons aujourd’hui de signer, ce sera connu en Alsace et on nous rendra responsables de toutes les exactions à venir contre la population chrétienne ; de toute façon, nous ne pouvons rien changer à cette situation ! Mais si plus tard les Français reviennent, nous serons à nouveau jetés dans la marmite du diable. »12 Et Sturmel - plus tard - de commenter : « Ils se trouvaient bien entre le marteau et l’enclume. »13 Mais, écrira-t-il : « Keppi avait raison, les dangers du présent étaient plus prégnants que ceux d’un hypothétique avenir. » Ainsi, le cœur lourd, les membres de la Volkspartei vont-ils se résoudre à reprendre la confrontation avec Ernst. Elle va se poursuivre, « âprement ».

 

Pour impressionner ses interlocuteurs, le Generalreferent fait défiler dans la salle des Gauamtsleiter, des policiers en uniforme de la Sicherheitspolizei et du Sicherheitsdienst,14 tous particulièrement menaçants. Les débats s’éternisent. Ernst, pressé de remettre la pétition à Berlin, finit cependant par accepter de substituer au qualificatif de « criminelle » appliqué à la déclaration de guerre française, l’expression « un incroyable geste d’aveuglement». Mais il reste ferme sur le passage de son projet concernant l’exécution de Roos et sur les chiffres ridicules de « dizaines de milliers de membres de l’EHD » et de « centaines de milliers d’Alsaciens » censés « supplier le Führer d’intégrer leur pays natal au Grand Reich ». Surtout, pour justifier son refus d’inscrire dans la pétition les conditions posées par les gens de la Volkspartei quant à un consentement public de la France et à celui de la population d’Alsace et de Lorraine, il va littéralement les bluffer. Il fait valoir deux arguments. Primo : la guerre est perdue pour la France. Secundo : le sort de l‘Alsace est scellé et ne dépend plus d’eux car il existe une clause secrète dans le traité d’armistice du 22 juin prévoyant le retour pur et simple de l’Alsace-Lorraine dans le Reich ! Aux yeux des Nanziger isolés du monde depuis un mois, le premier argument pouvait passer pour une quasi-évidence.15 Le second concernant la supposée clause secrète était par contre totalement invérifiable de leur part, comme du reste par Ernst lui-même. En l’occurrence, le Generalreferent ne fait que leur donner à avaler un bobard répandu par les nazis dès la signature de l’armistice. Il faudra attendre 1944 pour savoir à quel point il était mensonger. Mais en attendant, il aura contribué à brouiller bien des cartes.

 

De guerre lasse, voyant la situation sans issue et surtout préoccupés d’éviter aux catholiques alsaciens l’application des lois antireligieuses – en vigueur outre-Rhin depuis 1933 - en rétorsion à leur refus de signer, Rossé et les autres « cléricaux » finissent ainsi par abandonner leurs objections. En fin d’après-midi, ils signent donc avec les autres Nanziger un texte amendé, avec lequel Ernst va aussitôt s’envoler pour Berlin.

 

Nanziger 4

 

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Version manuscrite de la pétition faussement qualifiée de

« Manifeste des Trois-Epis »

découverte en 1947 dans les archives du Docteur Ernst

 

Arrivé dans la capitale allemande, le Generalreferent est cependant loin de recevoir l’accueil espéré. Il présente sa pétition si laborieusement élaborée à Heinrich Lammers, chef de la Chancellerie du Reich. On lui répond par un haussement d’épaules. Puis on lui fait savoir que le Führer n’en fera certainement pas usage, étant donné que son discours devant le Reichstag ne contient rien concernant l’Alsace-Lorraine ! Par contre, on l’invite à faire démonter au plus vite le décorum et les équipements (mâts, estrades...) installés à Strasbourg pour célébrer l’annonce officielle de la réannexion, vu qu’il n’y aura pas d’annonce, puisqu’il n’y aura pas de réannexion, du moins officielle ! En effet, depuis juin, Hitler n’a en rien changé sa position sur l’Alsace-Lorraine : pour ne pas heurter Pétain sur lequel il compte dans sa lutte à mort contre l’Angleterre, il préfère garder officiellement en suspens la question de la réannexion et installer entre temps une administration civile entièrement allemande. Bref, il choisit de procéder à une « annexion déguisée ».

 

Mais de la pétition du 18 juillet présentée par Ernst à la Chancellerie du Reich, plus personne n’entendra parler de toute la guerre. A aucun moment les nazis ne s’en serviront. A Berlin, le Dr Lammers n’en gardera rigoureusement aucun souvenir. A Strasbourg, le député de la Fortschrittspartei Camille Dahlet tout comme le résistant gaulliste Robert Heitz attesteront que pas un seul Alsacien-Mosellan n’en a eu connaissance avant la Libération. Alors, un non-événement cet épisode la manipulation des Trois-Epis ? Pas tout à fait. En 1947, la découverte du texte dans les archives de Robert Ernst, en pleine période de l’épuration, va en effet provoquer un regain de campagne anti-autonomiste. Vendue à une opinion chauffée à blanc sous le titre délibérément malveillant de « Manifeste des Trois-Epis », la pièce sera exhibée dans tous les procès mettant en cause des autonomistes – notamment celui de Joseph Rossé -, comme « preuve irréfutable de l’adhésion des dépositaires de l’autorité suprême de l’autonomisme alsacien au régime nazi ». Alors même, qu’à peine rédigée et signée, elle était aussitôt partie aux oubliettes et que, par conséquent, elle n’avait pu porter préjudice, ni à la France, ni à l’Alsace16 ! Comme ses signataires, la pétition connaîtra ainsi involontairement une seconde vie politique.

 

Quant aux confinés des Trois-Epis, ils voient leur « quarantaine » prolongée jusqu’au 23 juillet 1940. Ce n’est que ce jour-là, après pas loin de 10 mois de séparation, qu’ils pourront enfin retrouver leurs familles, avant que ne s’ouvre une nouvelle étape de leur vie.

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Le groupe avant sa remise en liberté

Rossé est an premier rang, le troisième à gauche

 

 

Participant à l’éphémère EHD

 

De retour en Alsace, à présent que sa tentative des Trois-Epis a fait un gros flop à Berlin, l’ancien directeur des Elsaß-Lothringische Heimatstimmen affublé du titre honorifique de Generalreferent für Elsaß va devoir faire ses preuves. A cette fin, le Dr Ernst compte s’appuyer sur son Elssässischer Hilfsdienst, en abrégé l’EHD. Pour justifier son appellation, cette structure créée le 20 juin à Colmar, se donne officiellement pour but d’accueillir et de réinstaller les évacués de septembre 1939 et les réfugiés de mai-juin 1940, ce qui en fait une sorte de Croix-Rouge régionale. Elle est aussi supposée réparer provisoirement les dégâts des opérations militaires. Mais cette autre tâche s’avère tellement immense et les moyens matériels attribués à l’EHD tellement dérisoires qu’elle doit vite passer la main à des structures plus expérimentées comme celle que le CdZ, c’est-à-dire l’Administration civile, met bientôt en place dans le cadre de l’« Action Alsace » en appui sur les moyens du pays de Bade voisin.

En attendant, Robert Ernst s'attache surtout à déployer son savoir-faire dans son seul et unique domaine de compétence : la politique. Dans la réalité objective et par-delà les tromperies du personnage – largement fondées sur sa tendance à l’automystification -, l’EHD va essentiellement servir d’organisme de propagande du nouveau régime. Accessoirement, elle permet un premier tri des Alsaciens susceptibles d’occuper des fonctions dans le parti national-socialiste. Fin juillet 1940, Ernst réquisitionne les Nanziger pour une campagne de conférences sur le thème Die grosse Wende, le grand tournant, afin de gagner l’opinion alsacienne en utilisant leur image de victimes de l’arbitraire français. Par rapport à cette nouvelle initiative du Generalreferent, deux groupes se distinguent d’emblée au sein des anciens autonomistes. Dès ce moment, ils suivront deux voies opposées qui détermineront leur parcours durant toute l’occupation nazie, entre collaboration et opposition au national-socialisme : d'un côté, les anciens de l’Arbeiter- und Bauernpartei et de l’ex-Jungmannschaft ; de l'autre, les « cléricaux » de l’ancienne UPRA, auxquels se rattachent l’unique représentant de la Christliche-soziale Volkspartei de Lorraine ainsi que Meyer, le journaliste de l’ELZ, ami de Keppi

Ignorant la nouvelle réalité alsacienne mais sachant que toute autre activité politique leur sera interdite, ignorant aussi les objectifs et les marges de manœuvre réelles d’Ernst qui fait miroiter la possibilité d'un retournement de la situation en faveur d’un self-government alsacien, le groupe des anciens de la Volkspartei accepte de participer aux premières réunions publiques de l’EHD. Dans leurs interventions, très suivies par la population qui les redécouvre – non sans une certaine stupéfaction - les « cléricaux » insistent surtout sur leurs conditions de détention à Nancy et sur leurs tribulations à travers la France. Par contre, ils s’interdisent de récrire l’histoire d’avant la guerre et d’affirmer – comme l’attendent les nazis - qu’en 1918, « les Alsaciens étaient redevenus injustement français, qu’ils voulaient redevenir allemands et que leur lutte d’alors pour le Volkstum alsacien avait un sens pro-allemand ». Ils font généralement salle comble. Mais lorsque leurs discours sont transcrits dans la presse, après être passés entre les mains des propagandistes de la NSDAP, notamment dans l’ancien journal de Rossé, l’Elsässer Kurier17 - seul à présent autorisé en Haute-Alsace avec le Mülhauser Tagblatt - leur contenu est totalement falsifié.

Certains de leurs discours publics sortent du cadre imposé. Ils donnent ainsi lieu à de vifs incidents. C’est le cas par exemple à Altkirch, lorsque, invité à s’exprimer sur le thème de  « la collaboration pour une Alsace pacifique et heureuse sous de nouveaux rapports d’Etat », le député Marcel Sturmel se voit adresser de sévères reproches par le fonctionnaire nazi de service : « C’est un autonomiste qui nous a parlé [lui dit-il], pas un Allemand ! » Pour cet ancien UPR comme pour les autres, la censure rectifiera, en lui faisant dire le contraire de ce qu’il avait dit. Les protestations de ces Nanziger issus de la Volkspartei auprès de la Gaupropagandaabteilung contre la déformation de leurs discours étant inopérantes, ils décident alors de passer au régime du « service minimum ». Rossé se limite à trois interventions publiques, avant de cesser toute participation à la campagne d’Ernst, Keppi à une seule, de 7 minutes, à Haguenau le 28 juillet 1940 où il n’a pas un seul mot pour le national-socialisme. Sturmel, en conflit avec le chef nazi local qui déclare que « si les Français ne l’avaient pas arrêté, ce serait moi qui le ferais expulser pour faire disparaître cette cellule de résistance », cesse aussi très vite sa participation au Hilfsdienst. Quant aux autres anciens de l’UPRA anciens détenus de Nancy, l’abbé Brauner et le docteur Oster, ils feront preuve du même refus de servir de thuriféraires au national-socialisme et reprendront leurs activités antérieures, respectivement aux Archives municipales et aux Hospices civils de Strasbourg.

 

 

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Affiche de propagande pour la réunion du 31 juillet 1940

tenue à Altkirch durant la campagne « Die grosse Wende »

 

En revanche, le second groupe va se laisser entraîner dans sa propre instrumentalisation. Aux Trois-Epis, les anciens de l’Arbeiter- und Bauernpartei et de l’ex-Jungmannschaft n’avaient fait aucune objection aux termes de la pétition du Dr Ernst. Pour l'essentiel son texte correspondait à leurs aspirations profondes. Comme l’écrit Kettenacker : « Le retour au Reich, tout en n’ayant jamais constitué une exigence officielle de la part du parti autonomiste régional [de Roos, Schall et Hauss], n’en répondait pas moins toujours à son secret désir.»18 Pour la Jungmannschaft, devenue in extremis l’Elsaß-Lothringer Partei créé sur le mode de la Sudetenland Partei, le destin de l’Alsace apparaissait depuis fin 1938 devoir s’apparenter à celui des Sudètes, incorporés au Reich … et celui d’Hermann Bickler, leur chef, à celui du Führer Konrad Henlein. En attendant, Bickler est admis dans la NSDAP avec effet rétroactif à la date du 1er janvier 1940. Il est également très vite reçu dans la SS le 6 septembre 1940, au cours d’une cérémonie tenue à Strasbourg en présence du Reichsführer SS Himmler en personne qui lui attribue le grade de Standartenführer, équivalent à colonel. A la suite de cette visite strasbourgeoise de son Reichsführer, la Schutzstaffel admettra également dès 1940 dans ses rangs, en provenance de l’ancienne Jungmannschaft : Friedrich Spieser, Lucien Benmann, Alexander Krämer et de l’ancienne Landespartei : Paul Schall. Seul cas à part, dans ce second groupe des Nanziger : celui de l’avocat Peter Bieber qui préfère devenir consultant à la cour d’appel de Karlsruhe chargé des affaires alsaciennes avant d’accéder à la vice-présidence du tribunal de grande instance de Strasbourg (en octobre 1941).

La grande campagne de propagande Die grosse Wende orchestrée par l’Elssässischer Hilfsdienst qui débute fin juillet 1940, prend la forme d’une « tournée de libération » des Nanziger et se veut triomphale. Elle sera brève. Elle débute à Saverne, au cœur de la seule zone où - en dehors de Strasbourg - les autonomistes mode Roos/Bickler avaient eu quelque influence avant guerre. Les déplacements d’une ville étape à l’autre se font dans un bus sur lequel la Propagandaabtaleilung a fait rajouter (bien sûr en allemand) « les Alsaciens libérés remercient le Führer ». Au total, six villes seront visitées. Les membres locaux de la Jungmannschaft, convertis en « homme de confiance » de l’EHD, sont chargés d’organiser la réception des « militants de la Heimat ». D’immenses affiches invitent à venir écouter les orateurs. Mais par l’outrance des attaques anti-françaises qu’ils peuvent y lire, par les comptes-rendus de presse censurés, les Alsaciens ont tôt fait de comprendre la nature et l’objet réel de l’EHD. De sorte qu’en définitive, fort peu accepteront de s’engager dans ce qui ressemble davantage à un organisme de promotion du national-socialisme qu’à un service mutualiste d’entraide des Alsaciens pour et par les Alsaciens. Car, s’ils peuvent accepter une aide au rapatriement de la population évacuée à l’intérieur de la France en 1939 et participer aux formalités et démarches en vue de la libération rapide des soldats alsaciens prisonniers du Reich, ils ne se sentent pas pour autant prêts à devenir allemands, encore moins nazis allemands.

Face au risque de voir son organisme devenir une espèce d’« armée mexicaine » sans troupes, inorganisée et avec des chefs en surnombre, Ernst convoque, le 6 août 1940, un genre d’assemblée constitutive censée donner un nouveau souffle à son EHD. Il tente d’en faire une structure de concertation avec les services allemands et de consultation pour toutes les affaires alsaciennes. Un organigramme théorique est défini, avec des secteurs d’activité confiés chacun à un « conseiller » : Schall pour la propagande et la presse, Rossé pour les questions économiques en Haute-Alsace, Keppi pour les réfugiés, Mourer pour les questions ouvrières, Bickler pour le personnel, Schlegel pour l’organisation. Spieser, qui depuis la lointaine Prusse Orientale vient de regagner l’Alsace dans les fourgons de la Wehrmacht victorieuse, se voit chargé de la Kulturpolitik, entendons l’éducation culturelle. Mais il s’avère rapidement que cet organisme a pour vocation de rester une fiction. D’abord parce que très peu de « conseillers » se sentiront motivés par l’exercice de prérogatives purement virtuelles19 dès lors que les nazis montreront qu’ils n'ont que faire des conseils d’Alsaciens ; et ils le montreront vite. Ensuite parce que les services allemands vont effectivement ignorer une structure qu’ils considèrent parfaitement inutile. Enfin parce que les cadres du parti national-socialiste n’ont nulle envie de prêter main-forte à une entité truffée d’Alsaciens, autonomistes de surcroît, qui leur font craindre le pire.

Préalablement le Hilfsdienst s’était cependant largement mobilisé dans l’organisation du retour des évacués du Centre et du Sud-Ouest français. Dès juillet, on avait fait savoir aux « déplacés/déportés » qu’exceptés certains indésirables20, ils pouvaient à présent rentrer. L’opération reposera en grande partie sur l’expérience et la logistique du Nationalsozialistische Volkswohlfahrt, en abrégé NSV21; la mission de l’EHD consistant surtout à « faire en sorte que ce retour soit transformé en plébiscite favorable à l’annexion». Enfin, pour répondre au souci des nazis de faire revenir en Alsace les prisonniers alsaciens, le Hilfsdienst se chargera également de vérifier leur identité avant que l’armée ne les libère. Les officiers d’origine alsacienne devront cependant signer préalablement une déclaration par laquelle ils se reconnaissent Volksdeutsche ou deutschstämmig c'est-à-dire « de sang allemand », ce qu’ils feront pratiquement tous.

 

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Locaux du Elssässischer Hilfsdienst.

Bien qu’ayant été inscrit d’office sur son organigramme, Rossé n’y a jamais mis les pieds !

 

Mises à part ces deux opérations, le bilan de ce Service alsacien d’entraide, après un peu moins de deux mois de fonctionnement, sera cependant des plus minces. En atteste un rapport spécial établi par Paul Maas, chef de l’arrondissement de Colmar de l’EHD qui sera révélé dans l’immédiat après-guerre. Les autorités national-socialistes décideront donc assez vite d’arrêter les frais. L’EHD sera totalement supprimé en avril 1941. Mais c’est dès le 19 août 1940 que ses services régionaux sont fermés (moins de deux mois après leur création !) pour ne laisser en place qu’un quadrillage léger à la base de l’organisation avant son absorption au sein de la NSDAP, cependant que dans l’intervalle, les échelons intermédiaires seront progressivement transférés secteur par secteur à des postes analogues dans l’administration régionale du parti.

Et comment pouvait-il en aller autrement dans l’Allemagne national-socialiste? Née en dehors des structures nazies, l’Elssässischer Hilfsdienst du Dr Ernst était quasiment condamnée dès sa création. Les entités du parti ne pouvaient que chercher « à lui casser les reins ». Qui parmi les occupants - dans l’hypothèse où l’EHD aurait réussi à décoller et se développer - pouvait en effet courir le risque de laisser l’autonomisme alsacien reconquérir du terrain, et tenir tête, le cas échéant, non plus à Paris, mais à la politique d’assimilation bien plus intransigeante du IIIè Reich ? Certainement pas l’homme à qui Hitler venait de donner dix ans pour nazifier intégralement les deux départements du Rhin et qui se vantait d’y parvenir en cinq : le Gauleiter du pays de Bade, Robert Wagner, seul et unique détenteur du pouvoir en Alsace depuis sa nomination fin juin 1940 comme chef de l’Administration civile (abrégé CdZ).

 

 

Obligé à des concessions à l’ordre allemand

 

La participation du groupe des Nanziger issus de la Volkspartei aux premières réunions publiques de l’EHD et à la campagne de propagande Die grosse Wende, concomitamment à celle des anciens de l’Arbeiter- und Bauernpartei et de l’ex-Jungmannschaft sera la première concession à l’ordre allemand faite par Joseph Rossé et ses compagnons d’infortune. Elle provoque immédiatement un choc dans l’opinion locale. Le journal de guerre tenu par le professeur du lycée Bartholdi de Colmar Marie-Joseph Bopp témoigne de son ampleur.22

 

En réalité, de fin juillet à début août 1940, Joseph Rossé prendra la parole dans seulement trois réunions publiques : à Colmar, Guebwiller puis Mulhouse. D’emblée, les Allemands veulent lui faire dire qu’ « en 1918 les Alsaciens étaient redevenus injustement français, que la lutte des autonomistes pour le Volkstum alsacien avait un sens politique pro-allemand.» Mais en dépit des menaces et pressions, il se refusera à tenir ces propos. C’est ainsi que devant une salle comble, il est amené à prononcer un discours à la Halle du Canal à Mulhouse. De nombreux témoins l’attesteront par la suite : non seulement Rossé n’a, à aucun moment salué à la manière nazie, mais il s’est en outre abstenu de toute apologie du régime national-socialiste. Invariablement, il termine ses interventions par cet appel : « Rester Alsacien et travailler pour une Alsace heureuse, dans la nouvelle situation » Mais comment -moins de quelques semaines après l’installation des Allemands-, la population pouvait elle savoir que les anciens titres de la presse du groupe Alsatia avaient non seulement changé de mains mais qu’ils étaient en outre totalement soumis à la censure nazie et « bidouillés » par les services de la Gaupropagandaabteilung ? Ce qui sera le cas des comptes-rendus des réunions publiques de Colmar et Guebwiller, déformés dans l’Elsässer Kurier23, et de celle de Mulhouse falsifiés dans le Mülhauser Tagblatt, contre lesquels Rossé protestera énergiquement, tant auprès de Schmidt, le chef de la propagande national-socialiste, qu’auprès du Generalreferent et chef de l’EHD Robert Ernst personnellement. Devant leur refus conjoint de faire paraître les rectifications demandées, Joseph Rossé décidera de ne plus participer à une seule réunion publique en tant qu’orateur. De toute la guerre, il s’en tiendra à cette ligne de conduite. L’attitude des juges français qui, en 1947, se refuseront d’accréditer les nombreux témoignages prouvant -au regard des propos réellement tenus- la fausseté des articles de la presse sous contrôle nazi, n’en sera donc que des plus injustes.

 

Le 4 septembre 1940 Rossé devient, directeur du Bureau central des compagnies d’assurances étrangères, en fait un Office central chargé de leur liquidation.24 Le choix de cette fonction – à laquelle se rajoutera à l’automne 1940 un poste d’administrateur de l’ex-Société générale alsacienne de banque qui lui permettra d’adosser financièrement l’Alsatia à un partenaire bancaire – traduit clairement la volonté de Rossé de rester le plus à l’écart possible de la vie politique alsacienne. Il est vrai que « c’est dans le monde des affaires que Rossé trouvera essentiellement son bonheur, un monde encore peu contaminé alors » écrira l’historien Bankwitz. Il est vrai aussi que les nazis se méfient énormément de ce catholique, « trop ultramontain » à leurs yeux, pour lui proposer une quelconque fonction de responsabilité politique et/ou administrative. Pour le décorum, ils le feront entrer au conseil municipal de Colmar (sans doute sur la proposition de son ami Herzog) c'est-à-dire dans une assemblée exclusivement consultative, de toute manière dépourvue de tout pouvoir réel en vertu du Führerprinzip réservant les décisions à l’Oberbürgermeister.

 

Très tôt après le début de l’occupation, c’est à dire le 3 octobre 1940, Marie-Joseph Bopp est en mesure de relater dans son Journal un entretien (très éloquent) qu’il a eu le jour même avec Lucien Sittler, archiviste de la ville de Colmar, également historien et romancier, d’autant plus significatif que « Sittler restera ce qu’il a toujours été : alsacien et catholique, qui ne veut rien savoir du nouveau régime et ne sera jamais pour Hitler » […] « Il a vu Rossé [raconte Bopp]. Il n’a plus aucune influence. On l’a écarté. » Et dès le 12 décembre, l’observateur colmarien confirmera, dans son même journal, que l’influence de « notre Rossé » serait en baisse. Ce faisant, il partage sans doute une impression du journaliste et écrivain Marcel Jacob, proche de Rossé, qui transmettra à Bopp bon nombre d’informations circulant à Colmar durant la guerre. Joseph Rossé avait réussi à lui procurer un emploi au sein de la société Alsatia -officiellement comme chef du service « Matériel scolaire »-, ce qui permettra à Marcel Jacob d’écrire clandestinement Menschen im Garten, chronique d’une famille alsacienne qui, en cinquante ans, vit deux guerres, trois changements de nationalité et l’expérience du totalitarisme.

 

Pourtant, c’est à cette période qu’avec les anciens du groupe des Nanziger, Rossé participe à un voyage d’importance à Berlin. Une invitation à visiter la capitale du Reich, avait été adressée aux anciens autonomistes par Frick, ministre de l’Intérieur. Officiellement, -surtout pour Ernst à l’affut de toute opportunité lui permettant de se faire valoir auprès de la haute hiérarchie de la NSDAP -, ce voyage était censé « promouvoir l’évolution de la notion de patrie engendrée par l’autonomisme vers une notion assimilant cette patrie au Reich. »

 

Du 28 novembre au 2 décembre 1940, les Nanziger seront donc les hôtes du gouvernement du Reich. On les promène de ministère en ministère en tant que « codétenus de Karl Roos ». Ils sont reçus successivement par Frick et Lammers, par les secrétaires d’Etat Gutterer et von Wezsäcker qui leur assurent l’hospitalité, ainsi que par Otto Meissner, l’Altelsässer de la Chancellerie qui s’adresse à eux en dialecte et auquel Rossé adresse, en alsacien également, les remerciements du groupe. Une réception était également prévue chez Ribbentrop par le Gauleiter Wagner qui y attachait une importance particulière. Elle n’aura cependant pas lieu. En compensation, Heinrich Himmler leur accorde la faveur d’un coup d’œil (rapide) au camp de concentration de Sachsenhausen, dans les environs d’Oranienburg.25 « Les installations de ce camp, d’une propreté exemplaire » et « la stricte discipline y régnant » confirmeront, selon Schall, « l’inexactitude des informations diffusées à l’étranger au sujet de ces camps » et renforceront donc chez lui et ses amis des ex-Landespartei et ex-Jungmannschaft l’ardeur de leurs convictions national-socialistes. Non content d’exhiber l’aspect le plus favorable des Konzentrations-lager gérés par ses SS, Himmler se laissera aussi aller à se montrer lui-même sous son meilleur jour en passant avec les Alsaciens plusieurs heures au casino de son état-major à Lichterfelder.

 

Rossé, appuyé par Jean Keppi, en profite pour évoquer avec le n° 3 du régime le cas de leur ami Robert Schuman qui vient d’être incarcéré à Metz sur ordre du Gauleiter Bürckel, les très nombreuses expulsions de Lorrains décidées par ce dernier dès le mois d’août 1940 et ainsi que celles projetées en Alsace par le Gauleiter Wagner : ils savent en effet que Himmler et Wagner sont entre eux « comme chien et chat ». Au ministre de l’Intérieur Frick, ils demandent que la cathédrale de Strasbourg, fermée au culte par les nazis, soit rendue aux catholiques. Ce à quoi il est répondu : « Les protestants la réclament pour eux, et en tout cas, s’ils ne peuvent l’avoir, ils s’opposeront à ce qu’elle soit rendue au culte catholique. Il n’y a rien à faire.26 »

 

Ce voyage berlinois aura plusieurs conséquences. En premier lieu, les expulsions en Alsace seront bien moins nombreuses qu’en Lorraine, Himmler déclarant plus tard que ce fait était dû en premier lieu à Rossé. De plus, le déplacement accroît nettement le poids des Nanziger et leur crédit, tant auprès du Gauleiter qu’auprès surtout des fonctionnaires badois du Parti : nul ne peut plus ignorer ceux qui viennent d’être reçus à Berlin par les personnalités dirigeantes du Reich. Les plus collaborationnistes du groupe en profitent immédiatement. Alors qu’au départ, seulement trois des « pèlerins » devaient être promus Kreisleiter, Ernst obtient maintenant que sur les douze arrondissements alsaciens sept soient finalement dirigés par des Kreisleiter alsaciens, la plupart anciens membres des Jungmanschaften. Par contre, les « cléricaux » prennent, pour leur part, leurs plus entières distances à l’égard du national-socialisme, sitôt que se manifeste la politique antireligieuse du Gauleiter dont la fermeture de la cathédrale de Strasbourg n’est que la mesure la plus emblématique. Plus globalement, et comme Joseph Rossé le déclarera ultérieurement, à Berlin ils acquièrent également la conviction que les nazis n’ont pas d’autre intention vis-à-vis de l’Alsace que d’ « étouffer son particularisme quitte à également violer l’âme alsacienne et à détruire sa personnalité ethnique. » A partir de là, ils se mettent au « service minimum » en se refusant de servir davantage de thuriféraires au régime.

 

 

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Le Gauleiter Robert Wagner et le Generalreferent Robert Ernst

passant en revue un détachement de la Wehrmacht rue Brülee à Sraßburg

 

Par différents stratagèmes et moyens de pression, les Nazis vont cependant tenter de gagner plus complètement Rossé et ses amis politiques à leur cause : impression d’affiches de propagande mentionnant leur noms sans même qu’ils soient préalablement informés du texte, parution dans la presse de propos jamais tenus, mise en circulation d’informations visant à accréditer leur ralliement : ainsi le Hauptmann Kautsch de la Sicherheitspolizei de Colmar, prenant son désir pour des réalités écrira de Rossé qu’il figure parmi ses « hommes de confiance ». Le Journal du professeur Bopp montre de très intéressante façon l’extrême efficacité de la propagation orchestrée des bobards gestapistes puisque, malgré son sens critique, l’enseignant leur prête souvent crédit et en fait volontiers état dans ses chroniques. Ce sera par exemple le cas du rapport spécial sur la section haut-rhinoise de l’EHD mentionnant « l’étroitesse de la collaboration de Rossé et Sturmel avec l’Oberregienungsrrat Maas, chef local de l’organisation » alors que Rossé n'a jamais mis les pieds dans les locaux du Hilfsdienst ! Plus tard, on qualifiera volontiers d’« intox »ce genre de pratiques politico-policières nauséabondes.

 

On verra aussi Joseph Rossé participer à différentes manifestations publiques, telles le transfert solennel des cendres de Karl Roos de Champigneulles à la Hünenburg le 19 juin 1941 ou encore la célébration à Logelbach, en juin 1942, de l’anniversaire de l’entrée des troupes allemandes en Alsace. Ce sera toujours en civil, même quand l’uniforme nazi était de rigueur. Jamais il ne fera le salut hitlérien et surtout jamais il n'y prendra la parole conformément à la ligne qu’il s’était fixée après le travestissement par la Gaupropagandaabteilung de ses propos tenus fin juillet-début août 1940 dans les discours de la campagne Die grosse Wende. Cette attitude de Rossé conduira plus tard Wagner à dire de lui que « s’il était un bon allemand, c’était un très mauvais nazi ». En 1943, à l’instar de Stürmel, autre « ultramontain notoire », il finira même par passer pour « un ennemi juré » du national-socialisme. Ainsi, à la Libération, dans une déposition sous serment, un témoin redira les propos d’un certain Stiefater, « nazi fanatique », qui avait affirmé au sujet du patron de l’Alsatia : « Nous voulions, une fois pour toutes, démasquer l’oiseau noir. » C’était peu avant l’arrestation manquée du 2 décembre 1944. Après cette date, lorsque l’intéressé aura réussi à échapper à ses griffes, le chef de la Gestapo colmarienne s’écriera : « Il sera fusillé immédiatement si nous le retrouvons car nous avons maintenant la preuve qu’il se f…de nous depuis des années ! » 

 

Concession également, son inscription à la National Sozialistische Deutsche Arbeiter Partei. Son adhésion suit d’assez près la mise en sommeil de l’EHD. Elle passe par le Dr Ernst et requiert la rédaction de son Lebenslauf. Dans ce curriculum vitae, il fait valoir qu’il est un « Alsacien d’origine allemande ».27 Ce CV est daté du 1er octobre 1940 et est remis en mains propres au Generalreferent. L’échange entre les deux hommes fut musclé, Rossé étant en fait sur une position de refus. « Je lui en exposais en détail les raisons. Il ne voulait les accepter à aucun prix et me déclarait […] que si je persistais je ne pourrais rester à la tête de l’Alsatia, que j’aurais à choisir entre ma démission et mon inscription. »28 Suite à ce chantage, il s’inscrivit au parti.

 

Mais Joseph - redevenu Josef Rossé – s’abstiendra de jouer un quelconque rôle au sein du parti nazi, ni dans aucun de ses multiples satellites. Admis à la NSDAP le 27 janvier 1941 avec le n° 7 848 492, il sera néanmoins décoré du Goldenen Partei Abzeichen, l'insigne d'or du Parti qui distingue ses meilleurs combattants (Kämpfer). Cela lui sera évidemment reproché, même s'il pouvait difficilement refuser cet honneur. En fait, il s’agit d’un de ces stratagèmes par lesquels les maîtres du moment ont cherché par tous les moyens à accréditer auprès de la population l’idée du ralliement de l’ancien député du Haut-Rhin. Au sujet de ses nom et prénom, il se conforme au règlement du 16 août 1940 imposant aux Alsaciens la défrancisation des patronymes pour ce qui est du prénom, Josef – retrouvant au demeurant son orthographe originale de l’époque du Reichsland Elsass-Lothringen durant laquelle il est né –. Mais il se refuse à changer son nom ancestral venu du Jura suisse roman : Rossé (e accentué é).

 

 

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Passeport généalogique de Josef Rossé p10

 

Concession enfin que sa participation aux dîners annuels des anciens Nanziger, organisés tous les ans par le Gauleiter peu avant Noël. En fait, ces dîner annuel durant lequel le couple Rossé pouvait donner le change sur la nature des sentiments qu’ils portaient à l‘égard de l’Allemagne en général, du nazisme et de la guerre en particulier, sont une bonne occasion de recueillir des informations utiles sur l’état d’esprit régnant à Strasbourg dans l’entourage du Chef der Zivilverwaltung : il faut être de parti-pris pour s’en offusquer. « Par l’intermédiaire de Bernard Fay nommé par Vichy à la direction de la Bibliothèque nationale, il sera ainsi en mesure de fournir régulièrement des renseignements à Pétain. A la longue, [considérait Rossé], la situation des Allemands leur apparaissait de plus en plus désespérée.» Quelques unes de ces informations sont parallèlement transmises au réseau de résistance «Mithridate » et à la France Libre à Alger. « Il s’agissait d’attirer l’attention des Français sur la politique à engager pour exploiter l’irrésistible courant d’opinion contre l’Allemagne. »29

 

Après la guerre, Bernard Fay, déposera pour confirmer que les éléments fournis par Rossé servaient de base aux rapports qu’il transmettait à Vichy et à la Résistance. «  Ces rapports étaient transmis directement au Maréchal Pétain. Ceux destinés à Alger, passaient par le baron de Laeger et, pour le Nord, par M. François de Lansi, du réseau Mithridate dont je faisais moi-même partie. Les plus intéressants avaient trait à l'action anti-religieuse et démoralisatrice du parti nazi en Alsace. »30

 

Rossé a-t-il pour autant été un délateur ? D’aucuns ont tenté de le faire croire. Le premier, Marie-Joseph Bopp le suggère entre les lignes de son Journal. En vérité, la tâche alors confiée à Rossé n’est un mystère pour personne, sauf apparemment pour Bopp. A Strasbourg avait été constitué un Bureau des indemnisations des victimes de la défense du Volkstum dont l’objet était d’apprécier les dommages subis par « les militants de la cause du germanisme ». Par note du 14 juin 1941, le CdZ charge Rossé de lui établir un rapport à ce sujet. Le mémoire qu’il remet après étude des dossiers individuels conduit à distinguer quatre groupes de personnes lésées : 1° les internés civils de 1914-18 ; 2° les Allemands expulsés d’Alsace en 1918-19 ; 3° les victimes des commissions de triage ; 4° les militants alsaciens pour le Volkstum de 1919 à 194031. Dans ce cadre, on traitera les Nanziger au titre de la dernière catégorie. Selon l’importance du dommage subi, chacun se verra accorder une indemnité différente. Pour s’acquitter de cette mission et étudier les dossiers afin de pouvoir proposer – comme demandé – des montants d’indemnisation individuelle, Rossé est donc obligé de se rendre régulièrement dans les locaux strasbourgeois du Gauamt rue Brûlée. Il est calomnieux de suggérer que cette activité de stricte justice ait pu à voir avec de la basse police.

 

Rossé délateur ? C’est ce que prétendra aussi plus tard l’historien Léon Strauss, sur la base d’une lettre trouvée dans le Fonds de la Reichskanzlei aux Bundesarchiv de Cologne, montée en épingle en 1992.32

 

 

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Un exemple de « document » faussement accusateur

Publié dans Saisons d’Alsace n°117 automne 1992

 

Il s’appuie sur un texte, intitulé « Situation et rôle des Alsaciens en France non-occupée », dans lequel le directeur général de l’Alsatia décrit l’activité de la diaspora alsacienne. Elle représente alors 180 000 personnes, constituant, selon lui, « un facteur très important pour les rapports franco-allemand » et dont beaucoup d’entre eux, ne disposent que d’un secours ou d’un emploi insuffisants pour leur subsistance. Il y présente les organisations les regroupant ainsi que le rôle des différentes institutions et personnalités alsaciennes, les déplacés de 1939 et non rentrés, les expulsés d’Alsace par les Allemands ou ceux partis « à l’Intérieur » de leur propre gré, en soulignant que « beaucoup jouent un rôle particulièrement important ». Cependant, la quasi-totalité des organismes ou personnes citées par Strauss exercent leur activité on ne peut plus notoirement, au vu et au su de tous. Il faut nécessairement être de parti-pris comme l’historien jacobin pour voir dans ces informations « un organigramme fort détaillé (sic) de l’establishment alsacien en exil » … « que les agents ordinaires de l’Abwehr et de la Gestapo étaient certainement incapables de situer avec autant de précision (resic) les hommes politiques, les fonctionnaires et les journalistes dans leurs nouvelles activités. » A moins de vouloir insinuer que Rossé était un de leurs « agents extraordinaires » ?

 

En réalité, le directeur de l’Alsatia était, certes à l’époque, autorisé à se déplacer « à l’Intérieur » pour ses affaires, au siège de la filiale parisienne ou sur certains sites de succursales comme Périgueux ou Lyon. En revanche, le détour par Vichy, où la société d’édition n’avait aucune activité, lui était à priori interdit (comme il l’était à tous les Alsaciens vivant dans les territoires annexés de facto). Malgré les précautions prises dans ses contacts (surtout avec ses amis les anciens parlementaires chanoine Müller et Thomas Seltz), il y avait été remarqué par un agent strasbourgeois de la Gestapo. De sorte que, dès son retour à Colmar, il se sentira obligé de faire au Gauleiter un rapport sur cette escapade vichyssoise pour la justifier rétrospectivement, devancer la dénonciation du gestapiste et s’éviter des sanctions graves pour avoir enfreint l’interdiction. De ce jour cependant, la Gestapo s’efforcera d’exercer une surveillance plus étroite de l’ancien député colmarien. Notons pour en finir avec cet épisode, que les pseudos-délations de Rossé montées en épingle par Strauss ressembleront d’autant plus vite à des « tuyaux crevés » que les nazis auront peu après tous les moyens de savoir par eux-mêmes à quoi s’en tenir sur la diaspora alsacienne : c’est en effet le 11 novembre 1942 que les armées allemandes franchissent la ligne de démarcation pour occuper l’ensemble de la France et installer l’appareil policier nazi dans l’ensemble du pays.

 

Pour clore ce chapitre des concessions de Rossé à l’ordre allemand, on ne peut que rappeler la conclusion de l’historien américain Philip Bankwitz, pourtant hostile au Colmarien (comme à toutes les personnalités décrites dans son étude) : « Rien d’illicite n’a pu lui être reproché. De plus, en comparaison avec les autres autonomistes, [Rossé] s’est relativement peu commis avec les nazis. »33 Malheureusement pour lui et sa mémoire, la cour de justice de 1947 décideront autrement.

 

1 Bernard Wittmann. Une histoire de l’Alsace, autrement, tome 2, pp. 251-252.

2 Le dossier de Joseph Rossé sera récupéré après l’armistice par le général Huntziger d’origine alsacienne mais qui déteste le député de Colmar. Signataire de l’accord de Rethondes, secrétaire d’État à la Guerre du gouvernement de Vichy, il sera ensuite commandant en chef des forces terrestres. Il fera expédier ce dossier à Alger pour le mettre en sécurité.

3 Victor Antoni, le conseiller général mosellan et autonomiste en fera le récit dans Grenzlandschicksal Grenzlandtragik Sarrebruck, K. Funk, 1957, p. 161 & sq.

4 Schuman avait été nommé à ce poste dans le gouvernement Reynaud, le dernier de la Troisième République, et confirmé au même poste dans le premier gouvernement Pétain. Le 10 juillet 1940, il vote pour les « pleins pouvoirs » au maréchal Pétain.

5 Il porte encore sur ses flancs la marque de la régie municipale des transports de Stuttgart.

6 « Ein Volk, ein Reich, ein Führer »

7 Robert Frédéric Ernst, °Hurtigheim, 4 février 1897, +Rimsting, Bavière, 14 avril 1980. Fils d’un pasteur alsacien, s’engage dès le 2 août 1914 dans l’armée allemande et rejoint l’Allemagne en novembre 1918. Après une thèse d’économie politique, milite pour la présence culturelle allemande en Alsace par le biais d’associations, de revue (Elsaß-Lothringen Heimatstimmen), du soutien et du financement de la presse autonomiste. Adhère au parti nazi en mai 1933, franchi le Rhin le 19 juin 1940 et fonde à Colmar l’EHD le lendemain. Officier de la Luftwaffe, le major Ernst a participé aux combats en Pologne. Le 1er août 1940, il est reçu à la SS et nommé SS-Standartenführer.

8 Lothar Kettenacker. La politique de nazification en Alsace, pp. 84-85.

9 Littéralement « Service alsacien de secours » ou « d’entraide ». L’Américain Bankwitz, qui confirme ainsi son parti-pris anti-autonomiste, traduit à tort et tendancieusement par « Service auxiliaire alsacien ». A noter que le service n’est qu’alsacien. Plus question de la Lorraine.

10 L’expression est de Victor Antoni, Grenzlandschicksal Grenzlandtragik, p. 164.

11 Philip Bankwitz. Les chefs autonomistes alsaciens, p.96.

12 Avec du recul, l’historien Kettenacker observera (op. cité, p.106) que « bien que personne n’ait été menacé d’un pistolet sur la tempe, Rossé et ses amis, en tant que représentants du catholicisme alsacien, n’en subissaient pas moins une forte pression. Ernst leur avait fait comprendre que s’ils refusaient de signer, cela entraînerait des conséquences fâcheuses. Pour l’Alsace en général et les catholiques en particulier, voire pour eux-mêmes.»

13 Titre de l’ouvrage inachevé  de Stürmel.

14 Sicherheitspolizei « Police de sûreté » abrégée Sipo, Police de Sécurité allemande créée en 1936 par Heinrich Himmler qui regroupe deux organes : la « Gestapo », Geheime Staatspolizei ensemble des services de police politique du Reich ; la « Kripo », Kriminalpolizei police criminelle qui lutte contre la criminalité. Le Sicherheitsdienst (SD), littéralement le « service de la sécurité », était le service de renseignements de la SS. Depuis 1939, les deux entités relevaient du Reichssicherheitshauptamt, « Office central de la sécurité du Reich » (abréviation : RSHA).dirigé par Reinhard Heydrich jusqu’à son exécution en 1942 par la résistance tchèque.

15 Encore que, sur les antennes de la BBC, le Général de Gaulle eût déclaré le 18 juin 1940 à l’intention des Français, que si « la France avait perdu une bataille, elle n’avait pas perdu la guerre. » Mais en ces jours-là les Nancéiens, errant en fourgon cellulaire sur les routes de France, n’avaient guère eu le loisir d’écouter la radio.

16 La justice française finira par le reconnaître. Dans son jugement du 16 mars 1954 de l’affaire Sturmel, infirmant tous les jugements précédents qui condamnaient pour leur signature les signataires de la motion, la Cour d’Appel de Colmar considérera que « les circonstances du moment et celles du lieu n’avaient pas délibérément favorisé l’action de l’armée ennemie. » Voir Philip Bankwitz. Les chefs autonomistes alsaciens 1919-1947, p. 108.

17L’Elsässer Kurier, dont le premier numéro était sorti de presse le 2 mai 1897, cessera de paraître en septembre 1940. A sa place sera édité le Kolmarer Kurier, totalement entre les mains de Phoenix Verlag, éditeur officiel de la NSDAP.

18 Lothar Kettenacker. La politique de nazification en Alsace deuxième partie p. 106.

19En 1946, un témoin digne de foi affirmera sous serment que Rossé ne mit jamais les pieds à la Villa Méquillet à Colmar où se situait le siège du Hilfsdienst. Voir Bernard Wittmann. Une histoire de l’Alsace, autrement, tome 3, p.16.

20 L’évêque de Strasbourg, Mgr Ruch, fera partie de la liste, de même que tous les Alsaciens de confession israélite.

21 Secours populaire national-socialiste, deuxième organisation nazie par ses effectifs (après le DAF), fondée en 1933 par Joseph Goebbels et dirigée par Erich Hilgenfeldt, adhérent de la NSDAP depuis 1928.

22 Marie-Joseph Bopp. Ma ville à l'heure nazie. Colmar 1940-1945, Strasbourg, éd. La Nuée Bleue, 2004, 494 pages.

23 L’ancien titre du quotidien dont Rossé avait assuré la direction politique avant son arrestation du 9 octobre 1939, tombé à partir de l’occupation organe nazi sous le contrôle direct de la NSDAP : il disparaîtra en septembre 1940

24 Lothar Kettenacker. La politique de nazification en Alsace, Strasbourg, Istra, Saisons d’Alsace n°65 partie 1 p.114

25Ville de la grande banlieue de Berlin, à 30 kilomètres du centre de la capitale du Reich.

26 Pur mensonge du ministre de l’Intérieur du Reich. Les protestants alsaciens n’avaient rien demandé de tel. En réalité, la cathédrale de Strasbourg était alors convoitée par les éléments « völkisch » du régime (Rosenberg, Bormann etc.) qui entendaient la dédier à leur culte néo-paganiste.

27Ein Deutschstämmiger Elsässer.

28Procès-verbal d’interrogation d’inculpé, p. 454, cité par Ekkehard Blattmann.

29 Bankwitz, opus cité pp.83-84.

30 Gabriel Andrès, Joseph Rossé, pp.100-101.

31Lothar Kettenacker. La politique de nazification en Alsace, tome 2, Strasbourg, Istra, Saisons d’Alsace n° 68, pp.32 & sq..

32 Léon Strauss. Les délations de Rossé, un document inédit, Strasbourg, Saisons d’Alsace n° 117 automne 1992, pp. 237-248 & 263-269.

33 Bankwitz, opus cité, p. 85