Pacifiste profondément convaincu

Pacifiste profondément convaincu

 

 

Le pacifisme de Rossé sera aussi mal compris que le fut son « autonomisme ». En fait, il trouve la même origine dans son adhésion au catholicisme et se nourrira de l’humanisme rhénan, inspirateur de l’enseignement chrétien-social suivi par le futur professeur avant la Première Guerre mondiale à Mönchengladbach.1 

 

Dès 1919, l’ancien combattant Feldgrau devenu français s’affirme partisan d'un rapprochement avec l'Allemagne et s’affiche pacifiste convaincu.2 Jeune militant syndical, Joseph Rossé partagera également certaines des fortes convictions de Marc Sangnier. Ainsi, en 1923, le voit-on participer au 3ème Congrès de l'Internationale  démocratique organisé par ce député français à Fribourg en Brisgau.

 

M sangnier

Marc Sangnier, député (3 avril 1873- 28 mai 1950)

 

1 Volksvereine für das katholische Deutschland basés en Rhénanie à Mönchen-Gladbach qui s’appuyaient sur la doctrine sociale de l’Eglise et abritaient l’activité de formation du Père Carl Sonnenschein, fondateur du « secrétariat social étudiant ». En 1913, Rossé avait bénéficié de cet enseignant grâce à une bourse de l’abbé Haegy. Voir précédemment.

2346 Christian Baechler. Notice NDBA Joseph Victor Rossé, p.3293-3294. L’historien place, à tort, en Suisse le lieu de la 3è Rencontre de l’Internationale démocratique. En fait, comme cela est attesté par d’autres participants, celle-ci s’est déroulée dans la Forêt-Noire, autrement dit près de Freiburg im Breisgau (Allemagne). Voir Olivier Prat. La Paix par la jeunesse, Marc Sangnier et la réconciliation franco-allemande, 1921—1929. Histoire@Politique 2010/1 (n°10), Ed. Presses de Sciences Po (PFNSP), 110 p.

1 Au sens, non pas de laïc, mais de non-clérical, donc avec l’orthographe « laïque ».

Le sillon

À cette époque, les catholiques épousaient en masse les idées de droite ou d’extrême droite et continuaient à adhérer au Syllabus du pape Pie IX de 1864 condamnant le libéralisme. Marc Sangnier, catholique fervent, mais « sans pantoufles cléricales », se disait républicain de gauche voire d'extrême gauche, conduisant la droite à le traiter de traître et la gauche d'hypocrite puisque, selon elle, on ne pouvait être catholique et républicain ». Ainsi, le Sillon avait dû combattre aussi bien l'opposition de l'extrême gauche marxiste que la presse de l'Action française monarchiste qui l'avait attaqué à partir de 1906 en raison de ses positions démocratiques et sa politique de ralliement. Le vote en 1905 de la loi de séparation des Églises et de l'État avait constitué un nouveau tournant, en créent un conflit entre les idées libérales du Sillon et l'épiscopat français. En 1910, le pape Pie X avait condamné les idées des sillonistes, la « fausse doctrine du Sillon » qui - selon le Souverain Pontife - prônait «  le nivellement des classes, la triple émancipation politique, économique et intellectuelle ». Marc Sangnier s’était soumis à la directive papale, mais peu après avait décidé d'abandonner l'action religieuse pour la politique, se faisant alors militant social et pacifiste dans la lignée de Jean Jaurès. Fondateur d’un quotidien, La Démocratie, puis, en 1912, de la Ligue de la Jeune République, il avait milité pour l'égalité civique pour les femmes, le scrutin proportionnel et ébauché un véritable système avant-gardiste de législation sociale.

À la déclaration de guerre en 1914, Sangnier est mobilisé. Ancien élève de l’Ecole Polytechnique, il accède au grade de lieutenant, sert pendant dix-huit mois sur le front, est décoré de la croix de Guerre avant d'obtenir la Légion d'honneur et termine la guerre comme commandant après avoir effectué une mission en Italie et rencontré le Pape. La paix revenue, il se présente aux élections législatives et est élu député à la Chambre « bleu horizon ». Réactivant son mouvement Jeune République, il défend alors l'idée d'une véritable réconciliation franco-allemande.1 C’est sur ce terrain que son chemin et celui de Joseph Rossé se croisent en 1923. La rencontre a lieu à Fribourg-en-Brisgau. Le cadre en est le 3ème Congrès de l’Internationale Démocratique pour la Paix fondée à Paris en décembre 1921 par le président de la Jeune République pour « promouvoir la réconciliation des peuples et le « désarmement des haines » mais, aussi, pour les incarner ». Au milieu de 800 congressistes dont un cinquième de jeunes, Rossé y rencontrera des participants de différentes nationalités, dont 150 jeunes Allemands de divers mouvements : Quickborn, Grossdeutchen Neuwerk ou Jeunesses socialistes rassemblés dans le but de d’unir des pacifistes de tous les pays et de frapper les opinions nationales.2

 

1 Il occupe aussi une place importante dans le mouvement de l'éducation populaire à travers les revues et mouvements qu'il a animés. Pionnier du mouvement des auberges de jeunesse en France, il créera la Ligue française pour les auberges de jeunesse affiliée dans le même esprit de fraternisation européenne à une Fédération internationale.

2 Olivier Prat, étude précitée.

 

Jeune republique

 

 

Par la suite, Rossé reviendra à Fribourg-en-Brisgau pour œuvrer au rapprochement franco-allemand. Ce sera en 1929 à l’occasion du Katholikentag1 où il s’exprimera en présence du futur pape Pie XII, alors Nonce apostolique en Allemagne, Mgr Pacelli. Il aura entre temps amorcé une carrière politique active avec une première élection de député de Colmar.

Toutefois, c’est surtout par ses journaux que le rédacteur puis rédacteur en chef et directeur politique de la presse de l’Alsatia exprimera son pacifisme. Ainsi, la politique engagée par Briand2 en vue de la réconciliation avec l’Allemagne sera chaleureusement approuvée par l’Elsässer Kurier qui, à l’occasion des conférences de la Haye écrit en août 1929 : « Réjouissons-nous de ce que la paix ait fait un pas en avant et que l’Europe de l’après-guerre retrouve progressivement un ordre définitif. » Le journal soutient à fond le dialogue franco-allemand engagé de longue date par le ministre français, alors républicain-socialiste avec son homologue allemand Gustav Stresemann3. En outre, avec la crise, l’Els. K. estimera que les revendications politiques doivent céder le pas aux questions économiques qui –selon lui- ne pourront être résolues que par un accord entre Etats.4 Sur la même ligne pacifiste, le journal va suivre avec beaucoup d’intérêt les débuts de la conférence pour le désarmement (1932)5. A l’instigation de Rossé et à l’encontre des nationalistes français pour qui « c’est d’abord la sécurité puis après le désarmement », le journal lance la formule : « le désarmement, condition de la sécurité ». C’est pourquoi, il demande aussi que soit faite l’entière lumière sur le réarmement clandestin du Reich. Durand cette période de crise finale de la République de Weimar, l’Elsässer Kurier, comme du reste l’ensemble de la presse liée à l’UPR, va rester partisane du rapprochement franco-allemand qu’elle estime indispensable à un assainissement de la situation politique, économique et sociale du Reich et de l’Europe. Pour elles, seule cette réconciliation peut être la base de la paix et d’un équilibre européen.

 

1 Rassemblement périodique des différentes structures du catholicisme allemand.

2 Aristide Briand, 28 mars 1862-7 mars 1932, 11 fois président du Conseil, 26 fois ministre

3 Les deux hommes s’étaient vus attribuer conjointement le Prix Nobel de la Paix en 1926.

4 Elsässer Kurier n° du 28. 9.1931.

5 La Conférence pour la réduction et la limitation des armements de 1932-1934 (Aussi appelée Conférence mondiale du désarmement ou de Genève, Conférence sur le désarmement) fut un effort des États membres de la Société des Nations, en collaboration avec les États-Unis et l'Union soviétique, pour la mise en oeuvre de l'idéologie du désarmement. Elle se déroula à Genève, publiquement entre 1932 et 1934, puis plus discrètement jusqu'à mai 1937

 

Stresemann chamberlain briand

Gustav Stresemann, Joseph Chamberlain et Aristide Briand

« …J’y suis allé et nous avons parlé européen. C’est une langue nouvelle qu’il faudra bien que l’on apprenne. »

(Aristide Briand, Débats parlementaires, 26 février 1926)

 

Avec l’accession d’Hitler à la Chancellerie (1933) et la remilitarisation de la Ruhr (1936), l’Allemagne et sa politique européenne vont encore préoccuper un peu plus la presse de l’Alsatia, à l’image de l’opinion alsacienne de plus en plus inquiète. D’autant que l’économie de la région est étroitement dépendante des relations franco-allemandes et a beaucoup à perdre de la tension croissante entre les deux pays.

 

L e 19 octobre 1935, un certain nombre d’intellectuels catholiques « de gauche », beaucoup issus du mouvement personnaliste constitué autour d’Emmanuel Mounier, publient dans le journal La Vie catholique un « Manifeste pour la Justice et la Paix » : Outre celle de Mounier lui-même, on y trouve notamment les signatures de Jacques Maritain, Jean Lacroix, Henri-Irénée Marrou. En sa double qualité de député du Haut-Rhin et de directeur politique de la presse Alsatia Rossé viendra leur apporter son soutien dans une pétition publiée quelques jours plus tard et reprise par de nombreux organes de presse .1

 

 Sept, hebdomadaire du temps présent, 1er novembre 1935.

 

 

Mounier

Emmanuel Mounier, initiateur du mouvement personnaliste, fondateur de la revue Esprit

 

Dans la même période, Rossé prolonge au Parlement son militantisme pacifiste. Membre de la commission des finances de la Chambre, il s’insurgera contre le coût démesuré des travaux de la ligne Maginot qui, par ailleurs, impactent fortement l’économie alsacienne. D’autant qu’il ne croit pas vraiment aux vertus de la stratégie purement défensive dont les ouvrages frontaliers sont la traduction. Il serait plutôt du côté du colonel de Gaulle partisan de repenser la doctrine militaire française dans le cadre d’une stratégie offensive appuyée sur l’arme blindée. En outre, il craint plus que tout que sa région ne devienne le terrain d’une nouvelle guerre des tranchées.

 

Face à Hitler, l’Elsässer Kurier finira cependant par se départir - un temps - de ses positions pacifistes. Ce sera en 1936 le 7 mars quand le Führer fera occuper militairement la Rhénanie, contrairement aux accords internationaux sur la démilitarisation de la rive gauche du Rhin. Joseph Rossé n’hésitera alors pas à proclamer : « L’Alsace est prête à marcher pour une guerre préventive. » Mais empêtrée dans une stratégie militaire purement défensive marquée par la mise en place de la « ligne Maginot », la France n’entendra pas cette voix alsacienne.1

 

Toutefois, la sortie de l’Allemagne de la SDN (en 1933), qu’avait précédé son départ de la Conférence du désarmement ne modifiera pas fondamentalement la ligne des journaux de l’Alsatia. Ils resteront favorables au désarment général jusqu’à la dernière année de l’avant-guerre tout comme ils continueront à encourager le rapprochement franco-allemand dont – selon eux - dépendait la paix mais aussi la prospérité économique de l’Alsace. Faisant abstraction de son hostilité radicale au régime national-socialiste pour des raisons d’ordre religieux et moral, la presse Alsatia ne cessera ainsi d’affirmer son pacifisme. Encore à la veille de la conférence de Munich (1938), l’Els. K. proclamera « Pour la paix il n’y a pas de trop grand sacrifice, ni d’humiliation trop grande. »2A l’occasion de la signature de l’accord, le journal de Rossé rappellera qu’il est partisan d’une politique extérieure réaliste, qui ne tienne pas compte des idéologies : «En tant que démocrates et défenseurs des droits et de la dignité de l’homme, nous sommes plus fermement hostiles au régime du national-socialisme et à sa politique que les communistes et les socialistes. Mais cela ne peut nous empêcher de réclamer une politique d’entente avec l’Allemagne. »3

 

Cependant, le coup de force d’Hitler contre la Tchécoslovaquie (mars 1939) ne laissera évidemment pas indifférente la presse de l’Alsatia, dans la mesure où Hitler s’attaque pour la première fois à des populations non allemandes. Bien au contraire, elle exprimera « la profonde déception de tous ceux qui, dans l’intérêt de la paix, travaillaient à une entente entre l’Allemagne et les autres Etats, parce qu’ils croyaient à la loyauté de certaines déclarations. »4 Le même jour (19 mars 1939), elle approuve les parlementaires – dont naturellement son directeur politique Joseph Rossé - qui votent pour la première fois les pleins pouvoirs à Daladier. Une inflexion majeure dans la ligne des journaux du député de Colmar qui considère à présent qu’ « il n’y a malheureusement pas d’autre solution : seule une France militairement préparée peut en imposer aux Etats totalitaires, assurer la protection des petits Etats et garantir la paix. » Le pacte germano-soviétique est une autre très mauvaise surprise. L’Elsässer Kurier condamne ce qu’il considère comme « une trahison ».5 Trois jours après, le 26 août 1939, il affirme encore qu’« il faut avant tout maintenir la paix » et que « la guerre n’est pas une fatalité inéluctable ». Cependant, le 1er septembre 1939, avec l’agression allemande contre la Pologne, c’est le début de la Seconde Guerre mondiale.

 

1 Pas plus au demeurant qu’elle n’avait entendu celle du Général de Gaulle qui, dès 1935 plaidait pour une stratégie de mouvement fondée sur l’arme blindée.

2 Els.K. du 30.9.1938 cité par Christian Baechler p. 533.

3 Els.K. du 7.12.1938. C.B. p. 536.

4 Els.K. du 18.3.1939, idem

5 Els.K. du 23.8.1939. C.B. p.539.