Camille Dahlet, autonomiste de gauche

 

Camille dahlet

Peinture de Jacques Gauchot, 1925.

 

Camille Dahlet est né le 21 juillet 1883 â Saverne dans une famille francophile. Son père, originaire de Völlerdingen, a présidé la section de Saverne du Souvenir Français. Sa mère était de Maursmünster (Marmoutier). A l'école, Camille Dahlet côtoie René Schickele avec qui il restera lié d'amitié. Ce dernier en fera d'ailleurs un personnage de roman sous le nom de François Kern. Etudiant en pharmacie â Strasbourg, il s'inscrit dans une association d'étudiants Alsaciens-Lorrains francophiles et animera la revue H2S dans laquelle il révèle ses aptitudes pour le journalisme. C'est de cette époque que datent également ses convictions européennes et sa passion pour la culture alsacienne. II fera également partie de ces Alsaciens qui fêtent régulièrement le 14 juillet, ce qui lui vaut des ennuis avec les autorités prussiennes. Catalogué comme Franzosenkopf et suspecté de Deutschfeindlichkeit, il se retrouve emprisonné en 1914 lorsque la guerre éclate.

 

C'est en 1919 que Dahlet apparait sur la scène politique. Il adhère au parti radical, un nouveau venu qui regroupe les représentants de la petite bourgeoisie alsacienne libérale, les fonctionnaires radicaux parachutés de l'Intérieur et certains libéraux de l'ancienne Elsässische Fortschrittliche Partei d'avant 1918. Ce parti, inspiré de son homologue français auquel il est intégré, mais sans attaches historiques avec le Reichsland, se distinguera immédiatement par un virulent anticléricalisme et un engagement résolu pour l'assimilation et la centralisation, tournant ainsi le dos â l'autonomisme de la figure historique du libéralisme alsacien : Auguste Schneegans. Les avocats Franz Oesinger et Daniel Blumenthal en sont les dirigeants. Devenu journaliste, l’ancien étudiant en pharmacie se signale par des articles très critiques vis-à-vis de l'administration française, d'abord dans le Straßburger Echo, puis dans La République/ Die Republik, organe du parti radical-socialiste, dont il sera rédacteur en chef. Dans ses éditoriaux, Camille Dahlet prendra cependant ouvertement le contre-pied du programme officiel de ce parti assimilationniste, tout au moins sur la question nationale ; sa grande notoriété lui conférant une certaine « immunité » au sein de sa formation politique.

 

Malgré et peut-être à cause de son attachement pour la France et aux idéaux qu'elle représente à ses yeux, il sera ainsi le premier à protester contre les injustices, à dénoncer les scandales et les erreurs de la Troisième République en Alsace. Son profond sens de la justice et de l'équité le feront se ranger systématiquement du côté des opprimés, des démunis, et des victimes de l'aveuglement et de l'incompréhension. Ainsi par exemple, dès le 17 septembre 1919 dans La République, il prenait position sur les grèves de Lorraine, qu'il percevait également comme une expression de la volonté des Alsaciens-Lorrains d'être maîtres de leur destin. Il aura aussi à cœur de défendre le point de vue et les intérêts alsaciens et la participation des Alsaciens â la gestion de leurs affaires. II s'élèvera avec une forte conviction, dans des articles qui feront sa réputation : contre l'éviction des fonctionnaires alsaciens au profit des fonctionnaires parachutés de l’Intérieur souvent moins compétents que les autochtones mieux formés, contre les injustices des commissions de triage, contre les spoliations, contre l'outrecuidance des parachutés, contre la morgue des « revenants ». Il défendra vigoureusement l’adoption du statut des fonctionnaires de cadre local préparé par Joseph Rossé et le chanoine Müller.

 

Fondant son action sur les principes des droits de l'homme et précurseur du mouvement autonomiste de l'entre-deux-guerres, il sera le premier à parler de Heimatrechte et de Sprachminderheit, minorité linguistique. Il participera aux discussions préalables à la publication du Manifeste du Heimatbund mais ne le signera pas en raison des références religieuses inscrites dans ce texte par les « cléricaux » de la Volkspartei. L'autonomisme de Dahlet peut être présenté comme un « autonomisme de gauche » (Bernard Wittmann) dans la mesure où le combat de Dahlet est sans cesse recentré sur les droits de l'homme et sur la « nation de volonté », la nation choisie en opposition â la nation imposée. Ainsi, il se réfère toujours au pacte civil et social. « L'adversaire est pour lui, non pas la République, mais le républicanisme qui confond Etat et nation, nationalité et citoyenneté, égalité et « indifférenciation », unité et uniformité, culture dominante et culture politique, qui installe le centralisme démocratique et dont le monisme interdit la reconnaissance de la diversité, des minorités et de l'altérité ». (Pierre Klein)

 

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Vers la fin des années vingt

 

Entre l'Allemagne et la France, cet ennemi du nationalisme souscrira à l'idée fédéraliste, choisira l'Alsace comme une troisième voie, une voie médiane. Il parlera, le premier, de « minorité nationale » et donnera ainsi une résonance intemationale à la problématique alsacienne, en se référant aux Volksrechte- droits naturels des peuples reconnus par la communauté intemationale lors des pourparlers de paix.

 

En raison de son désaccord de plus en plus profond sur l'orientation du parti radical, trop aligné sur les thèses jacobines et centralisatrices, Camille Dahlet quittera La République en mai 1925 et le parti en août. Sans doute avait-il été toléré un certain temps au journal parce que ses articles étaient particulièrement apprécies par les lecteurs. Camille Dahlet et le pasteur Georges Wolf quitteront les radicaux mais ce sera pour fonder nouveau parti, sur la base des idées autonomistes exprimées par Dahlet : la Fortschrittspartei, parti progressiste, qui portera un dur coup au parti radical bas-rhinois. Le coup sera d'autant plus rude que les fondateurs du « parti du progrès » continuent à se réclamer du radicalisme en même temps que de l'idée de la reconnaissance du droit des Alsaciens à constituer une minorité nationale. 

Après le départ de Wolf qui reprendra des fonctions pastorales au sein du protestantisme, Dahlet prend seul les commandes du parti en 1928 de même que celles de son organe Das Neue Elsass. Pendant cette même année, après plusieurs tentatives (en 1919 sur la liste républicaine socialiste et en 1924, sur la liste du parti radical et d'union républicaine), il se présente aux élections législatives et est élu député de Saverne à la faveur du nouveau scrutin, uninominal. Avec 10 957 voix contre 9 228, il bat le pasteur Altorffer1 qui, bien que protestant lui aussi, passe pour le candidat des catholiques et (...) du gouvernement. Le chef des progressistes y sera réélu en 1932 et en l936.

 

Dans son programme il revendiquait notamment :

 

- l'élection du Président de la République au suffrage universel,

- le droit de vote pour les femmes,

- le bilinguisme dans la vie publique et scolaire

- la laïcité et la tolérance de toutes les religions,

- la justice fiscale et sociale,

- la participation des salariés aux fruits de l'entreprise.

- la rénovation de la démocratie française,

- la liberté de la presse,

- la cessation des préparatifs de guerre,

- les Etats-Unis d'Europe,

- la suppression des commissions de triage et la révision des affaires des séquestres,

 

A la Chambre des députés, il s'inscrit au groupe des Indépendants de gauche (1928), au groupe de la Gauche indépendante (1932) et au groupe des indépendants d'action de populaire (1936). Au cours de ses mandats, Camille Dahlet fait des interventions très remarquées â la Chambre et médiatiquement bien relayées en Alsace. II y intervient d’ailleurs presque exclusivement sur des questions alsaciennes. Et quand les débats ne portent pas spécifiquement sur l'Alsace, il saura très habilement utiliser toute sorte de prétextes, pour les ramener à elle. Sa première intervention remarquée consistera â prendre la défense des députés Ricklin et Rossé condamnés au Komplottprozess de Colmar, puis graciés. Toujours en 1928, il participe en observateur au Congrès des nationalités de Genève sous l'égide de la Société des Nations et fonde la Freie Zeitung.

 

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Intervention à la Chambre

 

De 1925 à la Seconde Guerre mondiale, il est conseiller municipal de Strasbourg, ce qui lui vaudra de faire partie en 1954 des conseillers nommés par le préfet et d’accueillir le général Leclerc à l’Hôtel de Ville.

 

Apres une période de trois ans (1930-1933) de communauté de travail avec la Landespartei, notamment dans le cadre de la Elsaß-Lothringer-Zeitung (ELZ), il s'en désolidarise en raison de profondes divergences avec Karl Roos et surtout Paul Schall quant à l'attitude à adopter face au nationalisme de l’Allemagne hitlérienne. Camille Dahlet qui a toujours exclu le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne, dissocie langue allemande et nationalité allemande et rejette la Deutschtümelei. En octobre 1933, il inspire et cosigne un appel dans lequel il est notamment dit:

« (...) Mais notre alsacianité n'est pas un nationalisme alsacien, il est européanisme. Nous professons contre l'impérialisme et le nationalisme et pour le pacifisme et l'internationalisme. Dans le conflit d'opinion qui s'est malheureusement installé dans notre mouvement à propos de démocratie ou Etat totalitaire, souveraineté populaire ou despotisme, république ou dictature, droit de vote universel ou droit d'arbitraire d'un unique parti, humanisme ou délire raciste, liberté civile ou mise au pas par dressage dans des camps de concentration, Etat de droit ou régime d'inquisition, liberté de conscience ou terreur de conscience, droit de l'homme ou raison d'Etat, liberté de penser ou dogmatisme, liberté de la presse ou presse muselée et autodafé de livres, nous nous trouverons, fidèles à notre passé, sur le côté de la barricade où sont défendus la liberté, le droit et la dignité humaine(...)

Les droits de l'homme et les droits civils restent pour nous tout aussi sacrés que le droit des minorités et le droit à l'autodétermination qui ne sont rien d'autre que les droits de l'homme et civils des collectivités (...)

Convaincus de la possibilité, de l'utilité et de la nécessité de la morale en politique, nous refusons de participer au jeu de la double morale qui s'est hélas presque généralisé dans la politique intérieure et étrangère et qui consiste à condamner dans un cas, ce que l'on approuve dans l'autre. Nous ne vénérons pas le drapeau du nationalisme. Nous sommes contre lui, qu'il apparaisse sous le signe du béret basque, des faisceaux fascistes ou de la croix gammée.

Nous refusons l'unité du peuple par la contrainte tout autant que l'unité culturelle par la contrainte. Nous n'acceptons pas l'Etat comme un haras où l'on élève des races pures ou comme lit de Procuste. [...) En tant que défenseurs progressistes des droits de la Heimat, nous sommes d'autant plus résolus à défendre les principes démocratiques, que tout notre mouvement est fondé sur une revendication démocratique et que nous serions les premières victimes d'un régime pour lequel la raison d'Etat est tout, la volonté populaire et le droit des individus rien. Nous ne sommes pas de l'avis qu'il est de notre devoir de recommander un système de gouvernance qui partout, en France aussi, est souhaité par les pires nationalistes et qui nous apporterait la terreur de 1919 et de 1928 comme Etat permanent (...) »

 

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Portrait officiel du député de Saverne

 

En 1937, Camille Dahlet est élu Conseiller général du canton de Saverne. En 1940, le 10 juillet, il vote avec la majorité des députés les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. Un vote douloureux pour ce démocrate authentique et qui le fera mettre à l’écart après la Libération. Pendant la guerre de 1940 à 1945, il se retire dans une pharmacie de Strasbourg où il renoue avec son premier métier. Contrairement à ses anciens partenaires de la Landespartei au sein de l’ancienne communauté de travail des années trente, Paul Schall et René Hauss, il n'acceptera ni pour lui-même ni pour les autres aucune forme de compromis et encore moins de collaboration avec l'occupant nazi. Par contre, il entrera en relation avec le Cercle de Colmar, rassemblant autour de Joseph Rossé et Jean Keppi des personnalités catholiques de l’ancienne Volkspartei d’avant-guerre, reliées à la résistance antinazie allemande et associées au complot contre Hitler qui devait mener à l’attentat du 20 juillet 1944. Ainsi, en 1945, lorsque le préfet de la Libération nommera les premiers conseillers municipaux de Strasbourg, il en fera partie, une façon de voir reconnue sa non-collaboration avec l'occupant nazi. Mais tous ses espoirs de se voir désigner à une fonction municipale par le jeu du suffrage universel seront déçus.

 

L'immédiat après-guerre voit apparaitre une nouvelle génération politique et l'effondrement de la conscience alsacienne. Suite à l'annexion de fait au Troisième Reich, â l'incorporation de force, à l'épuration, mais aussi à l’attitude des nouvelles autorités françaises, les Alsaciens manifestent alors un réel sentiment d'insuffisance ou d'infériorité envers leur nouvel Etat d’appartenance, qu'ils surcompensent par une adoption active du modèle prescrit. En 1945, l'Alsace, abandonnée en 1940, retrouve la France. Celle-ci se fait exigeante. Elle exerce une double contrainte : I’ aimer sans faille et« désaimer » l'Alsace sans rechigner, obéir à l'une et faire violence à l'autre. Quoi qu'elle fasse, l'Alsace ne fait pas bien. Deux messages simultanés et contraires, une double obligation ou « double-bind» à l'origine d'une véritable schizophrénie alsacienne, qui s'installe durablement. Ce que Camille Dahlet traduira ainsi « Der Hans im Schnokeloch, der weiss nit, was er soll, denn was er soll, dies derf er nit, un was er derf, dies soll er nit. »

 

Dans ce contexte, Camille Dahlet est à nouveau le premier â s'élever contre les injustices et la méconnaissance des réalités alsaciennes par les autorités de la Quatrième République. Il va critiquer la nouvelle épuration et vilipender les résistants de la dernière heure et autres Hurrahpatrioten. Avec beaucoup de courage, il témoigne lors de différents procès de l'épuration, en faveur de personnalités dont il n'a pourtant pas toujours partagé les opinions. Dans les années qui suivent, il se bat également pour ses convictions européennes, pour la réconciliation franco-allemande et pour la culture bilingue. Mais longtemps il reste seul, délaissé et ostracisé par les maîtres de l’heure et leurs porte-voix dans les médias. Il sera même traîné en justice. La vague d’hyper-patriotisme et d'intolérance, qui déferle sur l’Alsace à la fin des années quarante et au début des années cinquante lui interdira d'accéder à une quelconque fonction élective, malgré plusieurs tentatives. La reconquête des libertés alsaciennes, le bilinguisme français-allemand, le respect de l'identité et de la culture alsaciennes ne sont plus des thèmes porteurs. Une chape de plomb les recouvre.

 

Les Cahiers Verts - Die grünen Hefte constituent le premier titre alsacien cherchant à renouer le fil avec la presse autonomiste d’avant-guerre. Camille Dahlet les crée dès août 1945. Ils cesseront de paraitre en 1952. C’est la « voix dans le désert qui échappe à la chape de plomb pesant sur l'Alsace d'après-guerre. » Par cette publication quasi confidentielle, avec courage et obstination, l’ancien président de la Fortschrittspartei continuera ainsi à défendre seul (ou presque) « un point de vue alsacien novateur et en totale opposition avec les thèses officielles défendues par un personnel politique alsacien dépourvu, alors, de tout esprit critique et de toute perception historique.»2 Il s’acquittera de cette mission avec une ouverture d’esprit des plus remarquables. Son origine protestante et son adhésion notoire à la franc-maçonnerie, ne l’empêcheront pas d’apporter dans ces Cahiers Verts son appui le plus total au catholique et clérical Joseph Rossé, très injustement condamné en 1947 par un tribunal politique à 15 ans de travaux forcés et qui décédera en 1951 en prison, malade et mal soigné, avant que ses amis aient pu obtenir sa libération. Ainsi, analysant dans le n°4 « les deux catastrophes : l’incorporation de force des Alsaciens par l’Allemagne et l’épuration française », Dahlet soulignera l’intense activisme dont son ancien collègue à la Chambre des députés avait fait preuve au moment de l’institution de la première et l’iniquité de la justice française dans les procès de la seconde. Dans le n°5, il n’hésitera pas à revenir sur le cas Rossé pour, très courageusement, saluer sa mémoire, à un moment où les Hurrahpatrioten continuent à faire régner autour de son nom l’hystérie la plus effrénée.3

 

Suivra La Voix d'Alsace, bimensuel bilingue dont Camille Dahlet sera rédacteur en chef pendant deux ans, de 1956 à 1958. Ce périodique sera l’organe du Mouvement populaire alsacien, fondé le 18 janvier 1953 à Saint-Louis, Haut-Rhin, en plein procès des incorporés de force alsaciens inculpés à Bordeaux pour leur participation à la tragédie d’Oradour-sur-Glane. Le programme de ce MPA est des plus modérés ; la traque des autonomistes à la Libération et les procès d'épuration sont encore très présents dans les mémoires. Dans la ligne politique de l’ancienne Fortschrittspartei, le mouvement s’affirme notamment partisan de l'unité européenne, de la décentralisation et de la défense des traditions et des droits de l'Alsace, en particulier de sa langue. Quant à La Voix d'Alsace, se situant « sur le plan de la civilisation chrétienne mais sans être liée â une confession »4, elle entend reprendre «la tradition de défense de l'Alsace en tant qu'entité distincte du reste de la nation ». La défense de la personnalité alsacienne, de sa double culture, du fédéralisme et de l'unité européenne, constituera l'essentiel de sa ligne éditoriale. En 1958, Dahlet qui entendait maintenir une action avant tout alsacienne, abandonne La Voix d'Alsace à l'instituteur Fritz Becker mais le bimensuel cessera de paraître peu après.

 

La Voix d'Alsace-Lorraine/ Die Stimme, nait le 1er mai 1958, également en tant que bimensuel bilingue créé de même par Camille Dahlet qui en sera le rédacteur en chef de 1958 jusqu’à sa mort en 1963. Il a alors 75 ans. Pendant dix-huit ans, durant les temps difficiles de l’hégémonie gaulliste triomphante, où tout pousse vers une assimilation complète de l'Alsace, La Voix d'Alsace-Lorraine / Die Stimme tentera de constituer « le denier refuge de ceux qui se refusent à abandonner le combat pour la sauvegarde de l'identité alsacienne ». Mais l'atmosphère de crainte est toutefois telle que de nombreux sympathisants autonomistes craignent de souscrire un abonnement par la poste, où la police avait la possibilité de relever les noms pour les ficher. Dans les villes, il restait la possibilité d'acheter le journal dans les kiosques. Mais, dans les villages, cela posait problème. Die Stimme utilise alors le système des porteurs, hommes de confiance se chargeant bénévolement d'apporter les numéros parus â domicile. En 1975, le tirage de La Voix d'Alsace-Lorraine sera de 6 000 exemplaires. Après le départ de Dahlet, le professeur Auguste Meyer, « un Alsacien coriace », Wittmann dixit, prendra le relais comme rédacteur en chef. La fonction d’éditorialiste sera assurée par un homme réputé « courageux et dévoué â la cause alsacienne »: Georges Dentinger, militant chrétien, européen et fédéraliste qui publie sous le pseudonyme Théo Heyd.

 

Outre la fidélité à la Heimet et à sa langue, la revue défend les thèses fédéralistes du professeur strasbourgeois Guy Héraud et reprend dans chaque numéro ses appels à l'adhésion au Mouvement fédéraliste européen : « C'est la conception de l'Etat et de la nation qu'il convient de repenser. A l'Etat-nation centraliste et impérialiste, souverain jusqu'à l'absurde, nous opposons l'Etat organisé et fédératif des grandes communautés naturelles égales en droit et dont la nation peut être un échelon », écrit le journal dans son premier numéro du 1" mai 1958. Sur le plan linguistique, comme une première étape, la Stimme réclame un retour au décret Poincaré-Pfister5, officiellement suspendu provisoirement en 1945. L'enseignement de la langue est un droit que l'Etat se doit de respecter en organisant un bilinguisme territorial « étendu à toutes les manifestations de la vie alsacienne et en particulier à l'enseignement et à l'administration ». Sans remettre en cause l'enseignement du français, elle réclame néanmoins que l'enseignement en Alsace se fasse suivant une méthode pédagogique éprouvée partout ailleurs, c'est-à-dire en partant du connu (allemand-dialecte) vers l'inconnu (français). A ce titre, elle demande que l'allemand soit enseigné dès l'école maternelle.

 

« Pendant toutes les années où la conscience alsacienne aura été au creux de la vague, La Voix d'Alsace-Lorraine aura su entretenir la flamme malgré le black-out que la grande presse fera peser sur elle ! » écrira Bernard Wittmann. Selon Pierre Maugué, « malgré la faiblesse de ses moyens, La Voix d'Alsace-Lorraine a aussi su maintenir et développer chez les Alsaciens le sentiment de former une communauté originale qui ne pouvait s’épanouir que dans un cadre fédéral ou un régime très fortement décentralisé. Face à la grande presse, actrice d’une assimilation à marche forcée, La Voix d'Alsace-Lorraine a été représentative de la tendance la plus intransigeante dans la défense de la personnalité alsacienne6 » Elle cessera de paraître en 1976 pour fusionner avec Rot un Wiss.

Décédé le 28 décembre 1963 à Brumath, Camille Dahlet laisse l'image d'un homme doté d'un profond sens de la justice, d'une grande honnêteté intellectuelle, d’un courage politique et d’une fidélité à toute épreuve â ses convictions. Son combat aura été un combat au service de l'Alsace, mais aussi de la France et de l'Europe, qui, toutes les trois, se montreront au demeurant fort peu reconnaissantes et très vite oublieuses. II est enterré au cimetière de Saverne et sa tombe est quasiment à l'abandon.

 

1 Maire de Strasbourg de 1955 â 1959,

2 Bernard Wittmann, Une histoire de l’Alsace, autrement, tome 3, p.159.

3 Pierre Klein, op cité, pp 47-48. De larges extraits du n° 4 sont intégralement repris des pages 163 à189.

4 Rappelons que Camille Dahlet était lui-même d’origine protestante.

5 En 1928, le décret Poincaré-Pfister avait réintroduit l'allemand au cours du 2e semestre de la 2e année scolaire à raison de 3 heures 30 par semaine auxquelles s'ajoutait l'instruction religieuse donnée en allemand.

6 Pierre Maugué, Le particularisme alsacien 1918-1967, op. cité, pp. 243-244.